II

2155 Words
II— TOC, toc, toc… » Toc, toc, toc… Froment rêva qu’il était de nouveau en prison. Le gardien Allaz frappait à sa porte, et lui s’esclaffait. « Entrez, entrez donc »… — Toc, toc, toc… Brusquement Froment se rendit compte qu’il n’existe pas (pas encore) de prisons où les gardiens frappent à votre porte avant d’entrer. Il se releva et donna de la tête contre son plafond de tôle. — Nom de Dieu – c’est vrai ! Et la vie recommença : — Toc, toc, toc… C’était un pic. C’était même un couple de pics, l’un plus proche, l’autre plus lointain : Si l’on me trouve là-dedans, je suis fait… ! Il en sortit, prudemment, consulta sa montre, dans son gilet : quatre heures douze – aperçut le fusil posé sur la mousse : Quand l’ai-je apporté ? (il ne se souvenait pas, mais pas du tout de l’avoir gardé en main). Et puis, c’est malin : le premier c*n qui cherchait des champignons voyait ce fusil… j’étais pris… Il cacha le fusil, se mit à manger, debout, comme il l’avait fait dans la nuit, et, sans souci de logique, il tira de sa cachette une vieille lampe à alcool, un large cerceau d’aluminium sur quoi il posa une gamelle, après avoir été l’emplir d’eau à un ruisselet. C’était le classique matériel du petit campeur. — Ce n’est pas tout, Henri Froment… Que vas-tu faire ? À la vérité, il n’en savait rien. Absolument rien. Hier encore, il était possédé par une nécessité : abattre – et du premier coup – Armand Tontine, président de la commune de Challans. Ce président représentait sa plus vieille fatalité. C’était clair. Si clair que cela cachait tout le reste. Après… Après ? (Froment avait toujours eu le même geste de la main qui envoie vaguement quelque chose par-dessus l’épaule) après… Il souriait, et répondait finement : « Allons déjà jusque-là. » Et voici qu’on était arrivé jusque-là. Il avait pesé sur la gâchette. La balle était partie. Elle avait atteint son homme. Quel geste de poupée il avait eu, Armand, Armand l’increvable… ! Armand qui ne regardait à rien, qui n’hésitait jamais ! Qui pensait que les autres « n’auraient qu’à s’arranger » ! — Il a vu… Mais, pas moins, voilà que désormais on passait à la page suivante, et la page suivante était encore blanche. Souvent, en prison, Henri Froment avait calculé : Je reviendrai. Je me posterai, pas tout à fait au bout de son jardin, un peu sur le côté. Je serai masqué par le laurier. J’aurai derrière moi les framboisiers. Ça fait quoi ? Douze mètres ? Je le descendrai. Et puis, je m’expliquerai. Il faudra bien une fois qu’on sache… — Tiens ! La demie de quatre heures. Il changea d’idée. Cette cloche claire, qui sonna une seconde fois la demie, c’était Campan… Donc le beau temps allait continuer. Se rendre, par un jour de beau temps ? Allons donc ! Il y a toujours des mouches dans les commissariats. Et puis on ne vous fait pas boire, alors qu’il y a des gens aux terrasses. Et puis les greffiers s’endorment. Les juges transpirent… ! Ah, tout aurait été beaucoup plus facile par la pluie ! Quoique la pluie… La pluie donne une si douce odeur de greniers à la nature entière… — Ah, voilà mon eau qui bout… Il y jeta une pincée de thé, qu’il prit dans une vieille enveloppe. C’était un des mille défis qu’il lançait à la vie, à sa vie : J’ai assez bu de café au lait, depuis toujours. Il détestait le café recuit des prisons, des patronages, ce café qui sent le crucifix et le ceinturon. Et puis, en forêt, le thé prenait un goût de bruyère et de brouillard ; il semblait toujours qu’on bût l’odeur un peu désespérée du premier matin. Ce chaud liquide ramena Froment aux décisions à prendre. Il avait donc des entrailles – Et sensibles au thé chaud – Et boire lui fit éprouver comme une appréhension… Une sorte de préface à la peur… — Eh bien quoi ? Qu’ai-je fait ? J’ai descendu ce s****d ! Je ne vais pas le pleurer ! Ça serait fort ! Oui, mais dans une heure, dans deux heures peut-être, on allait commencer de le chercher, lui, Henri Froment. Ou peut-être, le cherchait-on depuis minuit déjà. — Non : s’ils avaient mis un chien sur la piste, à minuit quarante-cinq ils me posaient la main sur l’épaule, alors que je dormais comme un plomb. Ils ne l’ont pas fait. » Ils ont compris… » Compris quoi ? Froment se rendit compte qu’il dialoguait. Compris quoi ? Personne ne comprendrait, sans qu’on le lui explique, que lui Henri Froment avait descendu le dernier des salauds… Personne. — Tout Challans sait cependant bien que… » Tout Challans se tiendra hors du bruit. Il n’y aura ni un homme, ni une femme, ni un vieux, ni un jeune, pour dire que depuis quarante ans bientôt, Henri Froment a été volé de tout, de tout, et d’encore plus que tout… » Personne… » Donc… Aussi brusquement que si on l’avait frappé, Froment tressaillit : À chaque minute, ils peuvent venir. Ils sont peut-être à cinq cents mètres d’ici. Ils sont peut-être à trois cents mètres. À deux cents !! À cent ! À cinquante… Il les vit, il les entrevit… Il y avait du frôlement dans les arbres. Ce fut une affreuse seconde de désarroi… Il se retrouvait, sans savoir comment cela s’était fait, collé à un fayard, le fusil en main : — Et si c’est un gendarme, un gendarme que tu n’as jamais vu (il n’aimait pas les gendarmes. Cependant il n’avait aucune haine d’eux, et il savait qu’ils ont des enfants, comme les autres gens, des gosses à joues rouges, des enfants de gendarmes qui pleurent comme les autres)… Non, décidément, il n’épaulerait pas… Le bruit suspect venait de la cime des arbres ; c’était un frôlement soyeux, rompu de temps à autre par un choc sourd… un arbre cognait dans un autre… Il devait y avoir sur la plaine dorée un mince vent d’été, l’haleine même du bonheur. — Les gens ne sont pas fous… Ils ne vont pas me forcer à leur tirer dessus… Il remit ce fusil une fois encore sous la tôle, et s’assit. Et alors il traversa un court moment d’accablement : — Ce serait plus simple d’aller tout de suite me rendre. Tôt ou tard, j’en viendrai là… Et puis : j’ai maintenant fait ce que je voulais. Si je m’explique, si je m’explique carrément, posément, une bonne fois… que peuvent-ils me donner ? » Franchement : rien. Si on leur prenait tout, les gens feraient comme moi… Mais il savait bien que son histoire allait se trouver faussée à la base. Non pas parce qu’il venait de tuer un homme, six ou sept heures plus tôt, mais parce que, depuis – au fait depuis quand, depuis quel jour de l’enfance, là-bas, tout là-bas au mauvais bout de la lunette, lorsqu’on regarde sa vie – depuis quand est-ce qu’Armand Tontine avait commencé à faire pleuvoir la déchéance systématiquement sur lui, Henri Froment ? Et une chose s’enchaîne à l’autre, et c’est le tribunal des mineurs, et c’est la surveillance, et c’est la première condamnation, et c’est la deuxième, la dixième et puis… on entre dans le régime feutré des tripoteurs qui font de la politique… L’internement… La porte qu’on ouvre. La porte qu’on referme. Le chat et la souris… Viens mon petit ami… – Nous voulons votre bien… Eh oui… L’église d’Assertes, paroisse entièrement catholique, sonna la première messe : — Encore une chose, celle-là… Combien y a-t-il de Bondieux ? Celui des protestants, celui des catholiques, le Bondieu des prisons, le Bondieu des juges, le Bondieu grand format, le Bondieu petit format, celui qui vous donne des vieux bonbons par l’entremise de chattemites sans âge qui veulent vous « repêcher »… Celui qui vous donne des imprimés officiels, parce qu’il est le Bondieu d’État… — Dis donc, Henri ! Le saucisson va très bien avec le thé sucré. D’ailleurs tout va très bien avec tout… Froment finit de tout remettre en ordre, comme s’il allait s’installer dans ce camping pour le reste de l’été. Mais il savait qu’il ne reverrait plus cet endroit, qu’il n’y reviendrait plus. Il procédait ainsi, par petites décisions, faute de pouvoir prendre la grande : Se livrer, ou résister ? Il emporta le fusil, largement pourvu de munitions. Il le mettrait, pensait-il, avec le lourd pistolet qu’il avait caché, à plus de trente kilomètres de là, dans un trou de roches, d’une paroi presque à pic… Cela faisait partie d’un autre plan, qu’il caressait certains jours et abandonnait dans l’ombre, d’autres fois. « Si je passe la frontière »… Si jamais il passait la frontière, ce serait sans fusil… Un fusil, c’est un peu trop voyant… Tandis qu’un revolver. (Et pourquoi une arme ?) Froment descendit, à couvert, sans faire beaucoup de bruit, jusqu’au lit de la Braîche. Il n’avait eu besoin d’aucune réflexion. Il agissait comme un somnambule : il ôta ses souliers, retira ses chaussettes, et, de ses pieds très blancs, il tâta l’eau. La pierre était parfois dangereusement glissante. Exigeait la plus vive attention. Il chemina dans l’eau, portant ses souliers comme des balances à écrevisses. Presque quarante ans plus tôt, il marchait dans la même rivière ; il venait de nouer ensemble ses lacets, comme font tous les petits garçons. Le fusil l’embêtait. Le pantalon roulé jusqu’aux genoux lui rappelait d’anciennes images 1900. Les livres des bibliothèques de prison retardent toujours : les bienfaiteurs, les généreux bienfaiteurs, ne donnent que du rebut de grenier. Pourtant, c’est en lisant de très dérisoires aventures qu’Henri Froment s’était formé le petit bagage de recettes qu’il appliquait ce matin : Je marche dans l’eau, donc je dépiste les chiens. Il fit plus : il reprit pied, sur la même rive, tira ses chaussettes afin de pouvoir mettre ses pieds mouillés directement dans ses souliers, laissa chaussettes et fusil, et fit une courte promenade : « Comme ça, ils n’y comprendront rien. » Après quoi, étant revenu à son point de départ, mais par l’eau, il ramassa chaussettes et fusil, et redescendit le cours de la Braîche, passant devant sa première étape, sa première « cache », sans hâter sa tâtonnante marche. Il écouta : ni voix humaines, ni abois de chiens. Il suivit la rivière durant un bon moment, presque une demi-heure, attendant tout simplement l’inspiration. Il n’avait pas un instant de regret, il s’amusait. Il se rendait compte maintenant qu’autrefois il aurait pu faire un évadé très passable. Mais il ne s’était jamais donné cette peine. S’évadent ceux qui sont coupables. Lui avait été de prison en prison par un long concours d’injustices en chaîne. Jusqu’à cette nuit encore, il en souffrait. Il en souffrait même si fortement qu’il n’avait jamais eu un geste, sinon le moindre geste aurait été trop v*****t. On notait, sur ses fiches : Élément extrêmement passif. Passif ? Ah ! ce matin, ses souliers à la main, il riait du mot passif ! Un qui désormais savait à quoi s’en tenir, c’était le Président… Passif… Il aperçut un mince pont, et son premier mouvement fut de reculer. Puis il réfléchit. C’est si différent de voir les choses d’en haut ou d’en bas, en poursuivi ou en promeneur… Il alla jusqu’à ce pont et se blottit dessous. Un pont, c’est l’ouvrage des hommes. Désormais, il avait tué un homme. Il faillit dire : « C’est embêtant »… Le mot convenait. Mon Dieu, est-ce que ce s****d de Président n’allait pas bientôt lui ficher la paix ? — Il est mort, il est mort. Même si les autres me recherchent, il n’en est pas moins mort. C’est tout ce que je voulais. Il devait se le répéter. Quelque chose clochait. Il n’aurait su dire quoi. Parallèlement, sa pensée poursuivait d’autres buts : Ce petit pont, c’est le chemin traversier qui, par Batanier, relie Campan et le gros village d’Assertes. Toute la région doit être folle. Ou peut-être, ils ne savent rien. Il regarda sa montre : un peu plus de six heures. En refaisant le chemin de Batanier à Assertes, il avait entrevu dans sa mémoire le Café de la Charrue, avec sa boulangerie accotée, et il eut soudain une envie folle de manger des petits pains au lait. — Complètement idiot, se répondit-il. Mais cela n’enleva rien à son envie. Qui lui venait d’avoir longtemps marché dans l’eau. Maintenant il savait ce qu’il allait faire : laisser le fusil là-dessous, et sauter, en s’attrapant des mains à la poutre, puis au tablier, se rétablir au garde-fou, et se trouver au milieu du pont. Aucune piste. Merveilleux. Il fit comme il avait calculé, et se trouva marcher sur un joli chemin blanc. Ses mains brûlaient, ses pieds aussi ; les mains, d’être un peu râpées par le bois, les pieds, d’avoir fait une réaction après ce long temps dans l’eau froide. — Si j’arrive avant sept heures et quart (j’arriverai bien avant sept heures et quart)… la radio n’aura encore rien dit. Il songea aux journaux. Mais les journaux de la grande ville, les journaux de La Bourdonay n’arrivaient peut-être que dans la matinée. L’important, c’était de manger des petits pains au lait. La boulangère le regarda à peine. Il avait préparé sa monnaie pour un sac de six petits pains. Il partit en direction d’Assertes, bien visible sur la route blanche, et, à la première courbe, il tira par un champ, profitant d’une avoine très haute, qu’il longea, courbé, jusqu’à une haie, où il se donna, à l’aide d’un bâton, l’air d’un citadin qui cherche des champignons comme un étourdi. Parce qu’il savait que les campagnes sont pleines d’yeux. Il entendait, sur la colline, le cliquetis d’une faucheuse, et plus loin, de temps à autre, le bruit d’une pierre sur le tranchant d’une faux : Frop-frap. Frop-frap, frop… Il sentit que le ruisselet descendait vers la Braîche, et comme il l’avait fait plus tôt, il se remit à marcher dans la rivière, aussitôt qu’il l’eût rejointe. De plus en plus, un point se précisait dans sa tête : Il faut que je leur donne à croire que je suis là, que je reste là, que j’y ai un, deux, trois gîtes… Le jeu commençait de l’amuser. Les petits pains lui avaient redonné goût à la civilisation des hommes. Il en mangerait encore ailleurs, bien des fois, en homme libre. Véritablement, il était ce matin un homme « libre »… Depuis l’enfance, il n’avait plus éprouvé un sentiment de délivrance aussi marqué. Il promenait avec lui la joie rayonnante d’un certain coup de fusil qui avait tué son persécuteur. Ce n’est pas un simple mot de roman d’aventures lu en prison : L’un de nous doit renoncer à la lumière du soleil. — Eh bien ! voilà qui est fait. Il lui semblait avoir abattu un grand arbre qui depuis toujours lui aurait masqué la vue. L’idée que le Président commençait à pourrir lui donna une intense joie : — J’aurais dû, se dit-il, acheter aussi des petits pains décorés de sucre… Un si beau coup de fusil valait bien ça.
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