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1177 Words
Le silence de la rive était d'une quiétude différente de l'immobilité oppressante du campement de la Rivière d'Argent. C'était un silence vivant, empli du murmure de l'eau sur la pierre et du bruissement des feuilles dans la douce brise. Un silence qui l'acceptait, qui ne demandait rien en échange de sa paix. Lena travaillait avec une détermination concentrée, ses muscles se tendant tandis qu'elle transportait des branches tombées vers une petite alcôve naturelle en retrait du bord de l'eau. L'ancienne caverne du chasseur était une sentence, un symbole de son exil. Cet endroit, son lieu, était un choix. Elle entrelaça les branches en une structure grossière contre la paroi rocheuse, les superposant à de larges fougères et à une mousse douce. C'était rudimentaire, mais c'était un abri. Il était à elle. Pour la première fois depuis son bannissement, le nœud glacé du désespoir dans son estomac commença à se desserrer, remplacé par la satisfaction simple et primitive de survivre. Sa cicatrice lunaire donnait une pulsation douce et chaude, un rythme délicat contre sa peau qui semblait se synchroniser avec le cours de la rivière. Ce n'était plus une forme de honte acerbe, mais un compagnon silencieux et tenace. Curieuse, les sens aiguisés par la solitude, elle commença à explorer son nouveau domaine. La rivière était sa frontière à l'est, un ruban argenté et scintillant sous le soleil de l'après-midi. Elle arpenta sa rive, pieds nus silencieux sur la terre humide et fraîche. L'eau elle-même semblait vibrer d'une énergie faible et vibratoire, un chant qu'elle seule pouvait ressentir. Un reflet surnaturel attira son regard, contrastant fortement avec les pierres lisses et usées de la berge. Partiellement enfouie dans la boue se trouvait une pierre plate, gris foncé, de la taille d'une paume environ. Elle s'agenouilla, ses doigts époussetant la terre. Elle retint son souffle. Un symbole était gravé à sa surface. Un croissant de lune parfait, dont la courbe était interrompue par une flèche droite perçant son centre de bout en bout. Identique à sa cicatrice. Le monde semblait basculer. Le léger pouls dans son épaule se transforma en une chaleur soudaine et brûlante, une connexion incandescente traversant l'espace entre la marque sur sa peau et celle sur la pierre. Ce n'était pas douloureux. C'était… une reconnaissance. Sans réfléchir, ses doigts effleurèrent les lignes gravées. Une décharge d'énergie pure et électrique lui parcourut le bras. Le murmure de la rivière devint un rugissement à ses oreilles, la lumière tachetée du soleil se transformant en une lumière blanche aveuglante. Sa vision vacilla, la forêt se fondant dans un flou de couleurs et de sensations. Des images, fracturées et disjointes, défilèrent dans ses yeux. Une femme aux longs cheveux argentés, dos à Lena, se tenait dans un cercle de pierre effondrée éclairé par la lune. Elle portait une simple robe blanche fluide qui semblait rayonner de sa propre lumière intérieure. Un sentiment de solitude immense et douloureuse, une solitude qui traversait les siècles. Une main, gracieuse et forte, se tendit, effleurant du bout des doigts une pierre similaire. Une voix, non entendue mais ressentie, une vibration dans l'âme. Souviens-toi. Puis, aussi vite qu'elle était venue, ce fut fini. Lena haleta, retirant sa main comme brûlée. Elle se releva en titubant, le cœur battant la chamade. La forêt n'était plus qu'une forêt. La rivière n'était plus qu'une rivière. Mais plus rien n'était comme avant. Elle fixa la pierre, puis les fines lignes argentées sur son épaule. Une clé, l'avait appelée l'Aînée Mira. C'était la serrure. La voix de la vision résonna dans son esprit, non pas comme un son, mais comme une sensation sonore. Souviens-toi. Souviens-toi de quoi ? Qui était cette femme ? La connexion était viscérale, une attirance profonde vers quelque chose d'ancien et de profond. Son absence d'odeur, son isolement, sa cicatrice… tout cela n'était pas une malédiction. C'était une histoire. Une histoire qu'elle commençait seulement à lire. Un espoir désespéré, naissant, commença à se dévoiler en elle, fragile et brillant. Elle n'était pas une erreur. Elle était… un souvenir. Le reste de la journée se déroula dans un état étrange, presque onirique. Elle cherchait des baies et des racines comestibles, ses mouvements automatiques, l'esprit toujours accroché à l'image fantomatique de la femme en blanc. Elle buvait à la rivière, et l'eau semblait charrier des murmures au gré de son courant, des bribes de sens inaccessibles. Alors que le crépuscule commençait à peindre le ciel de nuances violettes et dorées, le besoin primordial de chasser prit le dessus. Elle avait besoin d'une preuve tangible de sa force, ici et maintenant. Se transformer en louve fut un soulagement, une façon de se défaire de ses pensées humaines confuses pour un but simple et instinctif. Elle traqua un jeune lapin insouciant, sa fourrure grise faisant d'elle un spectre dans la pénombre. La chasse fut rapide, efficace. Le poids chaud de la prise dans ses mâchoires était une vérité rassurante et satisfaisante. Je peux subvenir à ses besoins. Je peux survivre. Mais alors qu'elle se réinstallait près de son abri de fortune pour manger, ce sentiment revint. Ce picotement dans sa nuque. Le léger changement dans l'air. On l'observait. Elle leva la tête, ses yeux dorés scrutant les ombres grandissantes de l'autre côté de la rivière. Elle ne vit rien d'autre que l'obscurité grandissante entre les arbres. Pourtant, elle le sentit. Une présence. Une conscience concentrée sur elle. C'était la même sensation, depuis le ruisseau, depuis l'orée du camp. C'était le loup noir. Un grognement sourd résonna dans sa gorge, mais il fut étouffé par un frisson d'une toute autre nature : une curiosité terrifiante et électrique. Il avait parlé dans son esprit. Il lui avait révélé une vérité. On est bien plus qu'on ne le pense. Était-il son gardien ? Son harceleur ? Son destin ? Elle resta parfaitement immobile, tous ses sens en éveil, tentant de le localiser avec précision. L'espace entre les arbres restait vide, pourtant elle sentait le poids de son regard d'ambre aussi sûrement que s'il se tenait juste devant elle. C'était une violation intime et un attrait irrésistible. Il voyait au-delà du loup sans odeur, au-delà du paria, et découvrait le mystère qu'elle-même commençait à peine à percer. La distance entre eux, les eaux fraîches de la rivière, semblaient chargées. C'était une frontière, une séparation qui semblait bourdonner de questions non posées et de choix non faits. L'air s'épaississait d'une tension qui n'avait rien à voir avec la peur et tout à voir avec l'anticipation. Que se passerait-il s'il traversait ? Que se passerait-il si elle le faisait ? Une branche craqua, non pas de l'autre côté de la rivière, mais de l'obscurité à sa gauche, beaucoup plus près. Elle tourna brusquement la tête, son corps se tendant pour le combat. Dans le noir d'encre, sous un pin tentaculaire, deux yeux d'ambre s'illuminèrent, l'observant, attendant. Il était déjà de son côté de la rivière. Il avait toujours été là. Le timbre bas et mielleux de sa voix réapparut dans son esprit, un murmure à la fois question et ordre qui lui coupa le souffle. Viens.*
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