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1508 Words
Les regards hostiles dans le camp de la Rivière d'Argent pesaient lourdement, un épais brouillard de jugement auquel Lena ne pouvait échapper. Ils la suivaient tandis qu'elle terminait ses quarts de punition, les longues et froides veillées où la seule compagnie était son propre souffle embrumant l'air. Les murmures de « malédiction » et de « touché par la lune » s'étaient enracinés, passant d'un murmure à un courant sous-jacent constant et épineux dans la vie de la meute. Elle sentit leurs regards se poser sur le col montant de sa tunique, comme s'ils pouvaient apercevoir la cicatrice argentée en dessous, palpitant de son énergie secrète. Elle ne pouvait le supporter. Sous une lune croissante, elle s'enfuit à nouveau, l'étreinte dense des pins lui apportant un soulagement bienvenu. Ici, l'air n'était pas saturé par l'odeur du soupçon. Il était pur, vif, imprégné du pin et du parfum humide et riche de la terre. Le murmure d'un ruisseau voisin l'appelait, une douce chanson qui promettait du réconfort. Elle le trouva scintillant dans une trouée entre les arbres, un ruban de vif-argent se faufilant entre les pierres moussues. Sans hésiter, elle ôta sa simple tunique, l'air frais de la nuit lui offrant un choc et un réconfort sur sa peau nue. Elle s'agenouilla au bord de l'eau, son reflet tel un fantôme pâle et troublé sur la surface scintillante. Trempant ses mains, elle prit l'eau glacée et la porta à son visage, laissant sa pureté effacer la sensation de leurs regards. Peut-être ont-ils raison, murmura une part perfide d'elle-même. Peut-être que cette marque est une plaie. Quelque chose de brisé. Elle s'allongea sur la berge moelleuse, la mousse comme un oreiller frais sous elle. Elle ferma les yeux, s'abandonnant à la symphonie de la forêt : le murmure du ruisseau, le soupir du vent dans les hautes branches, le cri lointain d'un hibou. Elle se concentra sur ces sons, chassant le bruit de la meute de son esprit. Elle se concentra sur le pouls régulier et chaud dans son épaule, un rythme qui lui était propre. Un mystère. Une brindille craqua. Ses yeux s'ouvrirent brusquement. C'était un son doux, délibéré, pas le craquement insouciant d'un animal en quête de nourriture. Son corps se raidit, tous ses sens s'efforçant de lutter contre l'obscurité au-delà du ruisseau. Au début, il n'y eut rien d'autre que le tapis familier d'ombre et de lumière argentée. Puis, de l'ombre la plus profonde, sous un if centenaire, deux points de lumière ambrée s'allumèrent. Son souffle se bloqua dans sa gorge. Lui. Le loup noir. Il n'était rien de plus qu'une ombre plus profonde de la nuit, une silhouette vivante, mais ces yeux… ils la tenaient, la clouaient au sol plus efficacement que n'importe quel ordre d'Alpha Torren. Cette fois, pas de cerf à effrayer, pas de chasse à abandonner. Il n'y avait que cela : une confrontation silencieuse et électrique à travers dix pas de clairière tachetée de lune. Une étrange familiarité l'envahit, un vertigineux sentiment de reconnaissance qui n'avait aucun sens. Elle connaissait ces yeux. Non pas de l'autre nuit, mais… d'ailleurs. Du territoire de la meute. D'un sourire narquois à la lueur du feu. Sa cicatrice lunaire s'embrasa, une chaleur soudaine et persistante se répandit dans sa poitrine, une vague de chaleur contre le froid de sa peur. C'était une réponse à sa présence, une communication silencieuse qu'elle ne parvenait pas à déchiffrer. Il bougea alors. Non pas avec l'élan agressif d'un prédateur, mais avec une grâce liquide et troublante. Chaque pas était silencieux, réfléchi, témoignant de son immense pouvoir et de sa maîtrise. Le clair de lune éclairait le frémissement de ses muscles denses sous sa fourrure noire de jais, soulignant l'ampleur impressionnante de ses épaules, la puissante courbe de ses hanches. Lena resta figée, telle une biche prise au piège. Elle aurait dû courir. Elle aurait dû se retourner et fuir vers la prétendue sécurité de l'hostilité du camp. Mais ses membres refusèrent d'obéir. Une curiosité terrifiante et palpitante la maintenait immobile. Il s'arrêta au bord même du ruisseau, l'eau gargouillant entre eux. Si près. Sa taille imposante était écrasante de près, un mur de force primitive. Il baissa sa grande tête, non pas en signe de soumission, mais en signe… d’appréciation. Ses narines se dilatèrent et un grondement sourd et léger vibra dans sa poitrine. Ce n’était pas un grognement. C’était un son de… frustration. Il essayait de capter son odeur. Et, comme tout le monde, il ne trouva rien. Pourtant, il ne s’écarta ni de dégoût ni de confusion. Il leva son regard vers elle, et l’intensité ambrée qu’il y perçait n’était pas moqueuse. C’était une recherche. Une connaissance. Et puis, la voix. Ce n’était pas un son qui voyageait dans l’air. Il éclosait directement dans son esprit, un murmure résonnant qui vibrait jusqu’à ses os, une voix de miel sombre et de bois ancien. Tu es plus que tu ne le penses. Les mots n’étaient pas les siens. C’était une invasion et un réconfort, un paradoxe qui la laissa l’esprit vacillant. Le loup soutint son regard pendant un instant interminable, à couper le souffle, puis il fondit en arrière. Un pas dans l'ombre, puis deux, et il disparut, disparaissant dans la forêt comme s'il en faisait partie. La connexion se rompit. La chaleur de sa cicatrice s'estompa pour ne laisser place qu'à son doux bourdonnement habituel. Lena se releva péniblement, son cœur battant à tout rompre. Elle pivota, scrutant la lisière des arbres, mais la forêt n'offrait que son chœur nocturne habituel. Il avait disparu aussi complètement que sa propre odeur. Tu es plus que ce que tu pensais. Les mots résonnèrent dans le silence de son esprit. Un cadeau ? Un avertissement ? Un piège ? Elle enfila sa tunique d'une main tremblante, le tissu lui paraissant fragile et inutile. Cette rencontre l'avait laissée plus perturbée que n'importe quelle punition de meute. Elle traversa les arbres pour retourner au campement, l'esprit en ébullition. Le monde solide lui parut soudain ténu, inconsistant. Si une voix pouvait s'élever dans sa tête, que pouvait-elle faire d'autre ? Que pouvait-elle faire ? Le campement était inhabituellement éveillé pour cette heure tardive. Une énergie sourde et anxieuse le parcourait, remplaçant le calme habituel de la nuit. De petits groupes de loups parlaient à voix basse et pressantes près du feu central mourant. Lena tenta de se glisser discrètement vers son coin de sommeil isolé, mais la tension était telle qu'elle se retrouva prise au piège. « …un éclaireur de la crête nord », dit un homme d'une voix tendue. « J'ai vu leurs marques sur un arbre. Faibles, mais nettes. » « Ombres Noires », murmura une femme, son nom exprimant la peur. « Mais leur territoire est à des kilomètres. Pourquoi seraient-ils si proches ?» Lena s’arrêta, le sang glacé. Les Ombres Noires. Chaque chiot grandissait avec l’histoire de la meute rivale : féroce, territoriale et impitoyablement expansionniste. Leurs conflits avec Rivière d’Argent étaient légendaires, une histoire écrite dans le sang et les cicatrices. Une peur profonde lui serrait l’estomac, froide et pesante. Un intrus dans les bois. Une meute rivale empiétant sur leurs frontières. Et elle, l’inodore, la maudite, se faufilant dans la forêt sans se faire remarquer. Son isolement était désormais comme une cible dans son dos. Elle atteignit enfin son petit abri solitaire à l’orée du camp, mais la paix lui était impossible. Elle s’assit sur son matelas de fourrure, rapprochant ses genoux de sa poitrine, et se souvint des yeux d’ambre du loup. Un sentiment de familiarité la rongea. C’est alors que Kael la trouva. Il sortit de l'ombre entre deux tentes avec cette grâce arrogante et nonchalante qui lui était toujours propre. Il ne parla pas tout de suite, s'appuyant simplement contre un poteau soutenant son abri, les bras croisés sur la poitrine. La lumière vacillante d'une torche lointaine tranchait sur les angles aigus de son visage, ses yeux sombres indéchiffrables. « Tout le camp murmure à propos des éclaireurs de l'Ombre Noire », dit-il à voix basse, un murmure conversationnel qui sonnait intime dans l'obscurité. « Nerveux. À la recherche d'un fantôme à blâmer. » Son regard la parcourut, s'attardant sur l'endroit où sa cicatrice lunaire était cachée sous ses vêtements. « Tu étais encore dehors. Dans les bois. » Ce n'était pas une question. C'était une accusation mêlée à autre chose : une admiration perverse. Lena ne dit rien, la gorge serrée. Un sourire lent et entendu effleura ses lèvres, dénué de sa cruauté habituelle. C'était quelque chose de plus affamé. « Un loup qui ne laisse aucune trace. Un loup qui se déplace tel un fantôme sur un territoire que même nos meilleurs éclaireurs approchent avec prudence. » Il recula du poteau et fit un pas vers elle, réduisant la distance. L'espace entre eux crépita, chargé d'un potentiel nouveau et dangereux. Sa voix se réduisit à un murmure qui lui était destiné, un son qui lui fit l'effet d'un doigt caressant sa mâchoire. « Dis-moi, Petit Fantôme… à quelle ombre appartiens-tu vraiment ? »
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