III – Mardi 10 mars

1194 Words
III Mardi 10 marsL’appel parvint à la gendarmerie de Carnac à dix-sept heures. La communication fut transférée vers l’adjudant Yves Le Dantec qui était de service. Celui-ci conversa quelques minutes tout en prenant des notes les sourcils froncés, puis raccrocha en grognant. — Voilà que ça recommence ! s’écria-t-il en pénétrant dans le bureau voisin, celui du brigadier Didier Cavalier. Le père Ezanno me signale une nouvelle incursion dans une des chapelles situées sur sa paroisse, Sainte-Madeleine, proche de Penhoët. Il insiste pour que nous venions jeter un œil, il paraît qu’il y a du nouveau par rapport aux autres fois. Je lui ai dit qu’on pouvait le retrouver d’ici une demi-heure. — Y a-t-il eu des vols ? Des profanations ? questionna le jeune brigadier Cavalier, fraîchement affecté à la brigade territoriale de Carnac. — Le père Ezanno est resté évasif, il préfère nous expliquer son problème de vive voix. Il m’a semblé très énervé. Note qu’il faut le comprendre : c’est la troisième visite dans une de ses chapelles en deux mois ! À bord du véhicule de service, les deux hommes quittèrent Carnac par la route des mégalithes, en direction de Penhoët, via Kerlescan. Peu après le bois de Kerguéarec, ils abandonnèrent la départementale pour un chemin de terre. Cinq minutes plus tard, ils atteignaient une clairière bordée de chênes et de châtaigniers. Au fond se dressait la chapelle de Sainte-Madeleine. Le père Ezanno faisait les cent pas près de la fontaine proche de la chapelle. Petit, il présentait une silhouette potelée. Son visage, tout rose, était surmonté d’une couronne de cheveux gris. Après les salutations d’usage, Le Dantec entra dans le vif du sujet. — Mon père, que s’est-il produit au juste ? Au téléphone, vous m’avez laissé entendre que des gens se seraient introduits dans cette chapelle… Le père Ezanno hocha nerveusement la tête. — Je suis arrivé au milieu de l’après-midi pour faire un peu de ménage et de rangement. Dimanche, nous avons la fête des Rameaux et je voulais préparer les lieux. On ne les utilise plus désormais que deux fois par an, pour les Rameaux et la Sainte-Madeleine. Donc, je suis entré dans la chapelle et… mais le mieux est que vous veniez avec moi. Le curé poussa la porte en bois. — J’imagine que la porte est constamment fermée ? questionna Le Dantec. — À cette époque de l’année, oui. Par contre, en été, la chapelle est ouverte l’après-midi. La serrure ne doit pas offrir beaucoup de résistance, du moins peut-on le supposer, répondit le père Ezanno agacé. — C’est vous qui détenez la clé ? — Oui. Et un double est conservé par l’association qui s’occupe de la sauvegarde de cette chapelle. Les trois hommes pénétrèrent dans le lieu de culte. — Suivez-moi au fond, derrière l’autel, et faites bien attention ; le sol est inégal, on n’y voit pas grand-chose quand le temps est sombre comme aujourd’hui et, bien évidemment, cet endroit ne dispose pas de l’électricité. Voilà, dit-il en désignant une porte étroite. C’est l’entrée de ce que l’on appelle à tort une crypte. Il s’agit en fait d’une cachette aménagée sous la Révolution. Autrefois, elle était camouflée derrière un faux mur. Les amis de Georges Cadoudal s’en seraient servis pour se cacher ou dissimuler des armes. Et, ici même, le recteur Le Baron fut un des derniers ecclésiastiques à être exécuté par les républicains. Prenez garde à vos têtes, la porte est basse. Ils descendirent quelques marches et pénétrèrent dans une pièce d’environ une vingtaine de mètres carrés, au sol de terre battue. Elle était vide, à part en son milieu un autel rectangulaire et, accolée au mur du fond, une vieille armoire bancale. Le curé désigna l’ensemble de la salle. — C’est ici que prêtres réfractaires et chouans se terraient pour échapper aux poursuites des soldats de la république. L’endroit devait être assez sûr dès lors que des mains amies en avaient obstrué la porte d’accès. Et il y avait une sortie par ce soupirail. Il indiqua une issue grillagée, à gauche de l’armoire murale. — C’est devenu totalement infranchissable, nota le prêtre. Au-delà de cette grille, il n’y a qu’un amas de terre. Les deux gendarmes s’accroupirent et ne purent apercevoir qu’un éboulis de terre et de gravats de l’autre côté du grillage rouillé. — Et vous soupçonnez un ou plusieurs individus de s’être introduits ici ? questionna Le Dantec en se relevant. — Hélas oui ! Je suis déjà venu il y a une quinzaine apporter des objets de culte que j’ai remisés dans cette armoire. Le sol et l’autel étaient couverts de poussière. Rien de plus normal, puisque, comme je vous l’ai dit, nous n’utilisons cette chapelle que deux fois l’an. Par contre, lorsque je suis revenu cet après-midi pour faire un peu de ménage, l’autel était d’une propreté parfaite, comme si quelqu’un l’avait précédemment essuyé. Des empreintes de pas, à présent visibles sur le sol, n’existaient pas il y a deux semaines. Le Dantec et Cavalier regardèrent le sol. On apercevait effectivement toutes sortes d’empreintes suggérant la venue de plusieurs personnes. — J’ai tout de suite pensé à une intrusion, poursuivit le recteur. Mes soupçons ont été confirmés lorsque j’ai découvert ceci. Il dirigea ses pas vers l’armoire et en retira un long pan de tissu blanc. — J’ai trouvé ça par terre dans un coin, dit-il en le tendant à Le Dantec. Je peux vous assurer que cela ne m’appartient pas. — On dirait une sorte de kimono, murmura Cavalier. — Oui, ou une tunique. Mon père, vous êtes certain que cette étoffe ne fait pas partie des objets contenus dans votre chapelle ? Le curé haussa les épaules. — Évidemment ! Je sais quand même reconnaître ce qui est à nous ! — Bon. Admettons donc que votre chapelle ait reçu des visiteurs. Avez-vous constaté des dégradations ? Vous a-t-on dérobé quelque chose ? — Non, rien du tout. Mais, vous savez, il n’y pas grand-chose de valeur. Ce n’est pas comme dans mon église de Saint-Cornély. — Voyez, fit le brigadier Cavalier en désignant une partie de la tunique que tenait Le Dantec. Ces deux petites taches rouges. On dirait deux taches de sang. — Il y en a aussi sur l’autel, ajouta le Père Ezanno. Les gendarmes pivotèrent. Plusieurs sillons rougeâtres maculaient le granit de l’autel. — Je crois que ça vaut la peine de faire une analyse de ces traces, nous en aurons ainsi le cœur net, observa Le Dantec. Il se tourna vers le père Ezanno. — À quoi cet autel peut-il bien vous servir ? — Je l’ai toujours connu dans cette pièce. Il me sert surtout à déposer divers accessoires de culte et vêtements sacerdotaux. — Rien d’autre à nous signaler ? — Non et, à mon goût, c’est amplement suffisant comme ça ! Les trois hommes prirent le chemin de la sortie et apprécièrent de se retrouver à l’air libre après l’humidité du caveau. — Il nous reste à vous dire au revoir, mon père, fit Le Dantec en portant un doigt à son képi. Soyez assuré que nous vous tiendrons au courant dès que nous aurons du nouveau. — Je l’escompte bien, répondit vivement le prêtre en se dirigeant vers sa Clio. Sur le retour vers Carnac, Le Dantec donna le fond de sa pensée. — C’est la troisième fois en deux mois qu’une chapelle reçoit une visite nocturne ; nocturne, car je ne vois pas des gens s’y introduire en pleine journée. Si ce sont réellement des taches de sang qui apparaissent sur la tunique, l’affaire prend une autre tournure. Je fais un rapport et l’envoie illico à la compagnie départementale de Lorient. Colombel et son équipe ont en charge un dossier sur les mabouls qui s’introduisent dans les chapelles. Ils sont mieux armés que nous pour conduire les investigations nécessaires. — Attention à l’invasion des vampires ! Les morts vivants sont de retour ! déclama Cavalier d’une voix sépulcrale. — Dispense-toi de ce genre de plaisanterie avec le père Ezanno. Tu vois, je n’ai pas l’impression qu’il goûterait cette tentative d’humour…
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