Chapitre 6 : Les cicatrices invisibles

1439 Words
Le soleil australien n’éclairait pas. Il écrasait. La lumière tombait en nappes blanches sur le campus, rebondissait sur les façades vitrées, découpait les ombres avec une netteté presque chirurgicale. L’air vibrait légèrement au-dessus des allées pavées, comme si la chaleur elle-même respirait. Damon marchait lentement sous la rangée de jacarandas en fleurs. Les pétales violets, tombés pendant la nuit, parsemaient le sol d’un voile fragile que les étudiants traversaient sans y prêter attention. Le contraste avec le Canada lui paraissait presque irréel. Là-bas, l’air portait l’odeur du sel et de la pluie. Ici, c’était la poussière chaude et la sève. Il avait toujours su s’adapter aux environnements. Climat, langue, culture, rythme cardiaque. Rien n’était jamais laissé au hasard. Costume d’été gris clair. Chemise blanche impeccable. Lunettes fines pour atténuer l’éclat du soleil. Un sac en cuir sombre à l’épaule. Il avait l’apparence d’un professeur invité, conférencier spécialisé en modélisation prédictive appliquée aux environnements complexes. L’apparence seulement. Son regard balayait les alentours avec une habitude qu’aucune retraite ne pouvait effacer. Points hauts. Reflets suspects dans les vitres. Flux de circulation des étudiants. Issues secondaires. Toujours deux sorties. Il n’était pas venu pour la conférence. Pas vraiment. Il était venu pour Angela. Il voulait observer. Évaluer. Comprendre dans quel environnement elle évoluait. Qui l’entourait. Qui la regardait. Promesse faite à un défunt qui avait tout sacrifier pour sa fille, son pays. La façade du bâtiment des sciences appliquées apparut au bout de l’allée. Verre et acier. Transparence revendiquée. Une architecture moderne, presque arrogante. Damon ralentit légèrement. La transparence est une illusion, pensa-t-il. Les menaces préfèrent les lieux lumineux. - Professeur Hale ? La voix venait de sa droite. Il se tourna avec fluidité. Un homme d’une soixantaine d’années s’approchait, démarche assurée, costume beige, lunettes rondes. Son badge brillait au soleil. - Je suis le professeur Whitmore. Département de mathématiques computationnelles. C’est un honneur de vous accueillir ici. Damon soutint le regard un peu trop longtemps pour que le geste reste purement académique. - L’honneur est partagé. Whitmore inclina légèrement la tête, intrigué sans le montrer. Ils reprirent la marche côte à côte. - Votre travail sur les modèles adaptatifs en environnement instable a suscité beaucoup d’intérêt ici. Votre approche de la réduction de l’incertitude… audacieuse. - L’incertitude n’est pas un défaut, répondit Damon calmement. C’est une variable. Il suffit de la comprendre. Whitmore esquissa un sourire. – Certains de mes collègues pensent que votre expérience dépasse largement le cadre universitaire. Un silence. Un battement avant qu'il ne réponde. - Les mathématiques s’appliquent partout, dit Damon. Réponse exacte. Non spécifique. Whitmore changea subtilement d’angle. - Nous avons aussi de brillants éléments ici. Angela Moreau travaille sous ma supervision. Le nom résonna dans l’air chaud. Damon ne ralentit pas. -Oui ? - Exceptionnelle. Elle perçoit des corrélations invisibles pour la plupart. Une intuition rare ! Il le savait. Il l’avait observé. - Son père aurait été fier, ajouta Whitmore. Cette fois, une micro-tension parcourut la mâchoire de Damon. - Oui, répéta-t-il. Ils arrivaient près des marches principales lorsque tout bascula. Une silhouette surgit sur la gauche. Mouvement rapide, désordonné. Une étudiante, téléphone à la main, gobelet brûlant dans l’autre. L'impact arriva. Le choc fut bref, mais suffisant. Le café se renversa en cascade sombre sur la chemise blanche de Damon, éclaboussant le tissu avec une précision ironique. La chaleur traversa immédiatement le coton. - Oh mon Dieu ! Je suis tellement désolée ! Je ne regardais pas... Sa voix tremblait. Damon baissa les yeux vers sa chemise imbibée. Le liquide s’infiltrait déjà sous le tissu. Il ne bougea pas.Son corps enregistrait la brûlure. Son esprit évaluait la scène. Accident. Probablement. - Ce n’est rien, dit-il d’une voix stable. Whitmore fronça les sourcils. - Venez, il y a une salle libre au bout du couloir nord. Vous pourrez vous changer avant la conférence. Damon acquiesça. Il portait toujours une chemise de rechange. Le couloir nord était presque désert. La plupart des étudiants étaient déjà en cours. La salle indiquée par Whitmore se trouvait au fond, à gauche. Une pièce polyvalente, utilisée pour les séminaires improvisés. Rideaux tirés à moitié, lumière tamisée, odeur de bois ancien et de poussière fine. Damon entra, et referma la porte. Il posa son sac sur une table, retira lentement sa veste. Le tissu humide collait légèrement à sa peau. Il déboutonna sa chemise avec méthode. Un bouton. Puis un autre. Le coton s’ouvrit, révélant une peau marquée. Il retira la chemise trempée et la laissa glisser sur la table. Le dragon apparut dans la pénombre. Immense. Ses ailes s’étendaient d’une omoplate à l’autre, dessinées en noir profond et carmin sombre. Les écailles étaient détaillées avec une précision presque anatomique. Chaque courbe suivait la musculature de son dos, comme si la créature avait été gravée pour épouser le mouvement. La tête du dragon reposait entre ses omoplates, gueule entrouverte, crocs apparents. Les ailes descendaient vers ses reins, les pointes effleurant presque la naissance de sa hanche. Mais le tatouage n’était qu’une partie de l’histoire. Sur le flanc gauche, une cicatrice longue et irrégulière traversait la peau, légèrement plus claire que le reste. Sur l’épaule droite, une marque circulaire, nette. Sous la clavicule, une fine ligne presque élégante. D’autres symboles, plus discrets, parsemaient son torse. Coordonnées géographiques en chiffres minuscules. Une date en chiffres romains au-dessus du cœur. Un symbole ancien à l’intérieur du poignet. Chaque marque racontait une opération. Une perte. Une survie. Il ouvrit son sac pour sortir la chemise propre. La poignée tourna. Son corps se figea avant même que le son soit pleinement perçu. La porte s’ouvrit brusquement. Angela entra. - Professeur Whitmore, j’ai oublié mon dossier pour... Elle s’arrêta. Le temps se contracta. Elle leva les yeux. Et vit le dragon d’abord. Impossible de l’ignorer. Sa respiration changea légèrement. Elle ne détourna pas immédiatement le regard. Il y avait, dans son expression, non pas de la gêne mais de la surprise pure. Une analyse instinctive. Elle était chercheuse. Elle observait. Son regard descendit le long des ailes, suivit la ligne des cicatrices. S’attarda, malgré elle, sur la marque irrégulière du flanc. Ce n’était pas un corps d’universitaire. C’était un corps façonné par la violence maîtrisée. Damon ne fit aucun geste brusque. Il ne se précipita pas pour se couvrir. Il la regarda. Calme. Mesuré. - Vous devriez frapper avant d’entrer, dit-il doucement. Sa voix n’était ni froide ni dure. Simple constat. Angela cligna des yeux. Une légère rougeur monta à ses joues. - Je… je suis désolée. Je ne pensais pas que... Elle s’interrompit. Elle ne s’excusait plus seulement pour l’intrusion. Elle regardait encore le dragon. - Il est incroyable, murmura-t-elle presque malgré elle. Un silence se fit entendre. - Les dragons sont difficiles à tuer, répondit-il. Elle releva les yeux vers les siens. Quelque chose passa entre eux. Une reconnaissance inconsciente. - Et les cicatrices ? Question directe. Il attrapa la chemise propre. - Les mathématiques peuvent être dangereuses. Un léger sourire. Elle n’y crut pas. Elle s’approcha d’un pas. Il aurait pu reculer. Il ne le fit pas. Elle observa la cicatrice du flanc de plus près, sans la toucher. -Ce n’est pas une cicatrice chirurgicale. C'était une affirmation. Il enfila lentement la chemise, couvrant une partie du dragon. -Vous êtes observatrice. - Je travaille sur les modèles d’événements rares. On apprend à identifier les anomalies. Vous êtes une anomalie, professeur Hale. Il boutonna calmement sa chemise. - Nous le sommes tous, à notre manière. - Les dragons sont des créatures gardiennes. Pas destructrices. Les gens se trompent souvent sur leur nature. Damon termina de boutonner sa chemise. - C'est un avis intéressant . Le silence retomba, dense. Elle sentit une légère accélération de son pouls. Le silence se chargea d’une tension nouvelle. Pas intime. Pas encore. Mais dangereuse. Au loin, dans le couloir, des pas résonnèrent. Damon jeta un regard vers la porte.Réflexe. Toujours deux sorties. Il reporta son attention sur elle. Et elle fit de même. Une certitude s’imposait déjà : L’homme devant elle n’était pas simplement le professeur invité. Il était un survivant. Alors qu'il l'observait encore, il réalisa une chose. Elle venait d’apercevoir les marques de la guerre inscrites sur sa peau. Angela recula d’un pas. - Je serai à la conférence. - Je sais. Un mince sourire passa sur ses lèvres. Elle ouvrit la porte. La lumière blanche du couloir envahit la pièce. Avant de sortir, elle se retourna une dernière fois. - Les dragons ne meurent jamais vraiment, n’est-ce pas ? Il soutint son regard. - Non. La porte se referma. Damon resta immobile quelques secondes. Puis il attrapa sa veste, son sac et sortit à son tour.
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