Kimberley
Accoudée à la table, les yeux mi-clos, je lutte pour ne pas sombrer. Les mots de M. Hall glissent dans l'air sans jamais m'atteindre. Tout semble flou, distant. Le sommeil me colle encore aux paupières, vestige d'une nuit bien trop courte, rongée par des pensées en boucle. Des pensées qui tournent toutes autour de lui. Bradley.
Depuis cette proposition insensée - « t'aider à séduire Jordan » - mon cerveau carbure à l'absurde. Qu'est-ce qu'il cherche ? Et ce truc qu'il a dit, que j'étais une "bonne distraction"... C'était quoi, ça ? Une moquerie ? Un jeu ? Et si oui, quelles sont les règles ? Parce que clairement, je suis la seule à ne pas les comprendre.
- Kimberly ?
La voix d'Anna me parvient comme à travers un nuage. C'est sa main sur mon épaule qui me fait sursauter, me ramenant brusquement à la réalité.
La salle est vide. Elle m'observe, un sourire moqueur au coin des lèvres.
- Ça fait cinq bonnes minutes que tout le monde est parti. Tu comptes rester là à fixer le mur encore longtemps ?
Un hochement de tête embarrassé, et je marmonne une excuse.
- Non, pardon... je pensais juste à un truc. On y va.
Je rassemble mes affaires à la hâte et nous sortons ensemble. Dans les couloirs, elle lance aussitôt la conversation :
- Tu étais passée où hier soir ? Je t'ai cherchée toute la soirée.
Mais je n'ai pas le temps de répondre. Mon téléphone vibre, et l'écran s'illumine. Un message de Bradley.
"Ma proposition a une date d'expiration. Je te conseille de réfléchir vite. Tu sais où me trouver."
Mon estomac se noue.
- Kim ? Tu m'écoutes au moins ?!
Je relève brusquement les yeux. Anna me fixe, les bras croisés. Oups.
- Désolée... j'étais ailleurs, murmurai-je avec un pauvre sourire.
Elle me donne une petite tape sur le front, faussement exaspérée.
- Bon alors, tu me le dis ou pas ? Où tu étais ?
Je soupire.
- J'étais avec Bradley...
Ses yeux s'agrandissent comme des soucoupes.
- Tu étais avec Brad-
Je plaque ma main sur sa bouche avant qu'elle crie un truc débile qui rameuterait tout le couloir.
- Chut ! Oui, mais je n'ai pas envie que tout le monde le sache, ok ?
Elle roule des yeux, théâtrale, mais j'enlève doucement ma main.
- D'accord, d'accord... Mais qu'est-ce que tu faisais avec lui ?
- C'est compliqué. Je t'expliquerai plus tard, je dois rentrer. C'est mon jour de garde aujourd'hui.
- Ok, je passerai chez toi ce soir. Tu me raconteras tout !
Elle m'embrasse sur la joue avant de prendre la direction opposée à la mienne, se rendant à l'entraînement du club de natation auquel elle appartient. Moi, je reste là, un peu perdue. Jusqu'à ce que je le voie.
Jordan.
Devant son casier. En train d'embrasser la même fille qu'hier. Mon cœur se serre si fort que j'ai du mal à respirer. Une douleur sourde me prend à la poitrine. Sans réfléchir, je détourne les yeux et bifurque dans un autre couloir, marchant sans vraiment savoir où je vais.
Mes pas me mènent jusqu'aux vestiaires des garçons. J'hésite devant la porte, nerveuse. Qu'est-ce que je suis en train de faire ? Je suis sur le point de reculer quand elle s'ouvre soudain. Et là, je croise le regard d'Alexander.
Il s'arrête, surpris de me voir là. Moi aussi, je bug.
- Kimberly ? Mais... qu'est-ce que tu fais ici ?
- Je... je cherche Bradley, dis-je dans un souffle.
Alexander arque un sourcil, croise les bras contre son torse nu encore humide, visiblement revenu de la douche.
- Tu cherches Bradley ? répète-t-il, comme s'il avait mal entendu.
Je hoche timidement la tête. Un autre garçon, celui aux cheveux roux que j'ai croisé la veille, arrive derrière lui.
- Kimberly ?! fait-il, les yeux ronds.
Et là... tout le monde semble débarquer en même temps. L'équipe de basket s'agglutine, sortant des vestiaires les uns après les autres, tous tournés vers moi. Génial. J'ai l'impression d'être une souris prise au piège dans un gymnase rempli de chats.
- Kimberly ? Tu fous quoi ici ? demande Ethan en me détaillant.
- Elle est là pour Bradley, balance Alexander à ma place, comme si je n'étais pas là.
Un des gars se tourne vers l'intérieur :
- Bradley ! Y a une fille pour toi !
La réponse fuse, paresseuse, reconnaissable entre mille :
- J'arrive.
Et il apparaît.
Bradley traverse le couloir comme s'il défilait. Une serviette sur les épaules, les cheveux humides collés en arrière, un t-shirt qu'il enfile sans se presser. Tout chez lui respire une sorte de désinvolture arrogante. Mais ses yeux, eux, me cherchent immédiatement.
Il s'arrête devant moi, à quelques centimètres à peine. Son sourire est léger. Presque doux. Mais dans son regard, il y a quelque chose d'insaisissable.
- Alors, c'était pas une blague ? Tu voulais vraiment me voir ? souffle-t-il.
Ma gorge se serre. Les battements de mon cœur s'accélèrent. Tout le monde nous regarde. Mon corps me trahit, mes mains sont trempées, ma voix tremble.
- O-oui...
Il penche légèrement la tête, l'air innocent.
- Et... pourquoi ?
Il sait très bien. Son ton le prouve. Mais il laisse planer l'ambiguïté, comme s'il me poussait à m'enfoncer moi-même.
Je ravale ma salive, fuis son regard une seconde. Derrière nous, ça chuchote. Ça ricane. J'entends leurs sous-entendus. Et j'ai envie de disparaître.
- Je suis là pour... tu sais... la chose.
Un silence tombe. Lourd. Gênant.
Un sourire naît sur ses lèvres. Lent, presque imperceptible.
- Ah... la chose... répète-t-il avec cette fausse candeur. Sa voix glisse, douce, mais sa manière de le dire est une claque. Il sait exactement ce que ça suggère. Et les autres aussi. Les regards se croisent. Quelques rires étouffés.
Il s'approche un peu plus, me parlant presque dans un murmure.
- On fait ça chez toi... ou chez moi ?
Mon visage s'enflamme. La honte m'envahit comme une vague brûlante. Ils rient. Je les entends. Pas fort. Juste assez pour me faire vaciller.
Je le regarde, désespérée, les yeux plissés, comme pour lui dire arrête... en silence. Mais il soutient mon regard. Il s'amuse. Il le fait exprès.
- C-chez toi, murmuré-je, la voix étranglée.
Il hoche la tête, tranquille, comme si on venait de fixer un lieu pour faire un devoir de maths.
- Attends-moi là. Deux minutes.
Il disparaît, me laissant seule, entourée de basketteurs toujours en train de me fixer avec des sourires entendus.
Je baisse la tête. Ne plus croiser aucun regard. Respirer. Tenir debout.
Quand il revient avec son sac, il me fait signe de le suivre.
Et je le fais. Bêtement. Sans savoir où je vais. Ni pourquoi.
Mais je le suis quand même. Parce qu'à ce moment-là, reculer semble déjà impossible.