P1 - Chapitre 1

2352 Words
1. Assise sur son lit, Prune ajusta le plaid autour de ses épaules. Elle braqua sa lampe torche sur la carte du ciel étalée devant elle. Au bout de quelques minutes d’observation, elle la repoussa avec un soupir. Dehors, l’orage battait la rue à grosses gouttes. Le vent vagissait entre deux grondements de tonnerre. De temps à autre un éclair zébrait l’espace, transformant les arbres en squelettes blêmes durant une fraction de seconde. La chambre, encombrée de piles de bric-à-brac, prenait alors des allures de lande blafarde parsemée de ruines. Inutile de songer à inventer des constellations cette nuit et encore moins à dormir. Prune tendit l’oreille, à l’affût de mouvements dans la maison. Francis, son beau-père, ne tolérait pas qu’elle veille au-delà de minuit. Malgré ses seize ans, il la traitait comme une gamine. Quant à sa mère, elle craignait l’orage et peinait sans doute à trouver le sommeil. La tempête couvrait les bruits, mais Prune ne tenait pas à se faire surprendre. Les colères de Francis lui donnaient la chair de poule. Au temps où son père vivait encore avec elles, la fillette s’invitait dans le lit de ses parents à la moindre occasion. Encore aujourd’hui, le souvenir d’être blottie sous la couette avec eux ravivait sa tristesse. Tous deux l’avaient abandonnée : l’un en partant, l’autre en faisant semblant de rester. Avant, sa mère écoutait tous ses secrets, souriait et la prenait dans ses bras. Puis les sourires s’étaient desséchés et la distance entre elles s’était étirée, à l’infini. Prune serra les dents. Ce n’était quand même pas sa faute s’il les avait quittées. Bientôt, maman ne me regardera plus non plus, pour ne pas se souvenir. Elle me fait payer à la place de papa. C’est comme s’il avait emporté une partie de nous avec lui. Ni l’une ni l’autre n’abordaient le sujet de son père, tabou depuis leur installation chez Francis. Prune sursauta. Une planche du palier venait de craquer : celle le long du mur, tout près de la chambre. Elle éteignit sa torche et la fourra sous les draps, ainsi que la carte du ciel. Le plaid vola vers le pied du lit. À l’instant où Prune s’affalait contre ses oreillers, la porte s’ouvrit brusquement. Francis gronda : — Pas la peine de faire semblant ! J’ai vu la lumière sous ta porte ! — Tu pourrais frapper avant d’entrer. Prune se souleva sur un coude. Le visage dur de son beau-père se perdait dans l’ombre. Seule la tache blanche de son t-shirt se détachait dans l’encadrement de la porte. Prune frissonna, mais s’interdit de montrer de la peur. Je ne te ferai pas ce plaisir. Francis franchit le seuil, tendit vers elle un doigt menaçant, à la lueur des éclairs. — Tu vis sous mon toit, tu obéis aux règles, un point c’est tout. — J’ai allumé deux minutes pour trouver ma bouteille d’eau. Un ricanement sec lui répondit. Prune crut entendre sa mère interpeller son compagnon. La porte claqua. Puis le silence revint, seulement troublé par le martèlement de la pluie sur les vitres. Cette fois, son beau-père ne confisquerait pas son carnet de constellations. Lorsqu’elle était enfant, son père jouait avec elle à réorganiser le ciel en inventant des chemins d’étoiles. Même dix ans après son départ, Prune se plongeait nuit après nuit dans d’interminables rêveries autour des étoiles. Comme un marin de jadis, elle cherchait dans le ciel les chemins cachés de l’Outre-Temps. Un jour prochain, elle partirait les découvrir en personne. Cette pensée seule lui donnait le courage de se lever le matin. D’après Léonie, sa marraine, les humains avaient appris à oublier les autres Temps, les mondes existant en parallèle du leur. Elle avait fait promettre à sa filleule de ne jamais dévoiler ce secret. D’ailleurs, même si Prune en avait parlé, personne ne l’aurait crue. Un soir, elle venait d’avoir sept ans, une sensation insolite l’avait tirée de son lit. Littéralement tirée, comme par un fil attaché à sa nuque. Elle se souvenait très bien de picotements électriques dans ses bras, d’un besoin d’écrire, surgi de nulle part. Ses mains s’étaient emparées d’un stylo et les signes s’étaient alignés sous ses yeux, à une vitesse impossible, sur son cahier de brouillon. La peur lui comprimait la poitrine alors qu’une écriture d’adulte, nerveuse et penchée, se dessinait sous ses yeux. Ensuite était venue l’excitation. Le texte de cette lettre, la première de Léonie, Prune le connaissait encore de mémoire : Ma petite Prune. Tu dois avoir très peur, mais c’est le seul moyen pour moi de communiquer avec toi. Je vis très loin, là où le facteur ne passe pas. Il est temps pour nous d’apprendre à faire connaissance… c’est ce que voulait ton papa. Si tu veux bien, nous allons jouer toutes les deux au jeu des étoiles. Depuis lors, cette correspondance se poursuivait dans le plus grand secret. Prune ne l’avait même jamais mentionnée à sa mère. Pour quoi faire ? Elle rejetait tout ce qui lui rappelait son ex-mari. En grandissant, l’obsession de traverser l’Outre-Temps avait poussé Prune à effectuer des recherches. Mais Internet comme les bibliothèques l’avaient laissée sur sa faim. Alors, elle inventait sur son carnet des chemins d’étoiles, en espérant que l’un d’eux lui ouvrirait les portes vers d’autres Temps. Un coup de tonnerre ramena Prune à l’instant présent. Elle se sentait fiévreuse. À sa majorité, elle quitterait enfin cette maison, sa mère, qui se contentait de la diriger de façon quasi militaire, ainsi que la brusquerie de Francis. Léonie lui ouvrirait un passage pour la rejoindre et entamer une vie nouvelle. Le réveil affichait une heure du matin. La nuit se tordait toujours sous les assauts de la tempête. Résignée, Prune se tourna vers le mur, prête à affronter une nuit sans sommeil. En ce matin du 24 décembre, Prune se leva la dernière. Elle profitait des vacances de Noël pour traîner plus longtemps dans sa chambre et éviter Francis au maximum. Grognon comme un molosse au réveil, il gagnait en énergie une fois son petit-déjeuner avalé. Mieux valait ne pas rester dans ses pattes. Massif, les épaules voûtées, le regard enfoncé sous des sourcils drus, Prune lui trouvait l’allure d’un gangster de cinéma, le genre à traîner la nuit dans des bars louches. La mère de Prune, toujours la première levée, lui préparait de grandes quantités de café et écartait de son passage tout ce qui risquait de le ralentir. Patron d’une entreprise de plomberie, Francis rentrait tard. Cela rendait la cohabitation supportable, la plupart du temps. Prune ne comprenait pas comment sa mère s’était entichée d’un homme pareil. En tant que beau-père, il n’ouvrait la bouche que pour ordonner et interdire. En tant que conjoint, il offrait des fleurs à sa mère pour son anniversaire. Il l’emmenait au restaurant un dimanche sur deux. Pour le reste, Prune soupçonnait que tout n’était pas si rose dans le couple. Sa mère, divorcée, au chômage et avec une petite fille à charge, n’avait pas fait la difficile quant au choix de son nouveau compagnon. Francis gagnait plutôt bien sa vie. Elle s’accroche à lui juste parce qu’il nous entretient. Moi, je ne donnerai jamais ma liberté à un homme pour une maison et de l’argent. Lorsque Francis quitta la maison ce matin-là, une tension s’évapora. Prune grignota ses tartines. Sa mère vérifia une dernière fois son allure dans le miroir de l’entrée. Depuis près de cinq ans, elle occupait un poste d’hôtesse d’accueil pour un cabinet d’avocats. Un lieu chic, où elle tenait à se montrer sous son meilleur jour, même si son salaire n’était en rien à la hauteur des exigences de son employeur. Prune lui trouvait beaucoup de charme : une taille fine, un grand front, des yeux gris lumineux. Ne manquait que son beau sourire d’autrefois. Celui que son mari avait emporté avec lui. — Maman ? Je peux apporter le cadeau pour monsieur et madame Carnot ce matin ? — Ça me rendrait service, oui. Ils partent en vacances bientôt et on ne les reverra pas avant trois semaines. Tout ce que je te demande, c’est d’être ici avant cinq heures. J’ai besoin de toi pour m’aider avec le repas. — Tu quittes le cabinet plus tôt ? — Et profites-en pour avancer tes devoirs. Le paquet pour les Carnot est sur le buffet. Tu n’as qu’à te faire un sandwich pour le déjeuner. Prune leva les yeux au ciel. — Maman, je ne suis plus à l’école primaire, tu peux arrêter de dire « devoirs » ? Un haussement d’épaules lui répondit. L’instant d’après, sa mère lui lançait depuis le pas de la porte : — Cinq heures, Prune, ou tu auras affaire à moi ! Et enlève tes cheveux de ta figure ! Prune haussa les épaules à son tour, après que la porte d’entrée se fut refermée. L’approche des fêtes de fin d’année ne la réjouissait pas. La tablée du soir se composerait, en plus d’elle-même et de sa mère, de la famille Brac au complet. Francis recevait tous les ans sa mère et son frère cadet, Anthony, associé de l’entreprise de plomberie. Prune craignait par-dessus tout la tyrannie de la vieille Claire. Même ses deux costauds de fils lui obéissaient sans sourciller. La doyenne s’invitait pour le dîner du 24 décembre, passait la nuit dans la maison et s’en retournait après le thé de l’après-midi le 25. Durant cet intervalle, elle régentait les activités de chacun depuis un fauteuil du salon. Prune et sa mère comptaient les heures avant son départ. Cela, au moins, les unissait encore. Un peu avant onze heures, Prune s’aventura dans le jour brumeux, emmitouflée dans un manteau de laine. L’humidité collait à sa peau tandis qu’une neige fondue, aussi grise et sale que l’asphalte, rendait les trottoirs glissants. Sa besace renfermait le fameux cadeau enveloppé dans un papier de soie, prétexte de son escapade. En réalité, Prune se réjouissait de passer un peu de temps auprès des Carnot. Ces braves gens avaient été les seuls à l’accueillir, elle et sa mère, à leur arrivée dans le quartier. Ils incarnaient tout ce qu’elles avaient perdu : un foyer idéal, deux parents, deux enfants, unis malgré les chamailleries du quotidien. Prune ne pensait à eux qu’avec une pelote d’épingles dans la gorge, pourtant elle ne manquait jamais une occasion de leur rendre visite. Elle cachait sa jalousie envers les deux adolescents de la famille, de crainte de perdre leur hospitalité. Son attention s’arrêta sur un petit éclat de lumière dans le caniveau. Elle se pencha pour ramasser une bille blanche et bleue. Depuis toujours, elle adorait ces rencontres avec des objets dérisoires et ne pouvait s’empêcher de les collectionner. Sa chambre en débordait, au grand dam de sa mère. Ce jour-là, Prune imagina que cette trouvaille présageait quelque chose de positif en la glissant dans sa poche. Quoi de plus anodin qu’une bille ? Pourtant, son contact lui fit du bien. La pelote d’épingles disparut. Moins de cinq minutes plus tard, elle sonnait à la porte, décorée d’une plaque de faïence numérotée. L’anticipation lui envoyait des décharges électriques, comme un pétillement continu dans les membres. Madame Carnot lui ouvrit. Elle affichait des formes un peu affaissées et des pattes d’oie au coin des yeux, sous une permanente blonde un peu trop bouclée, mais la lumière qui rayonnait de son éternel sourire la rendait attrayante. — Bonjour ! Entre donc. C’est pénible ce froid, n’est-ce pas ? Dans l’étroit vestibule s’entassaient un cabas, une glacière, des valises et quelques sacs plus petits. Prune se faufila entre les paquets. Ce spectacle de préparatifs réveillait son envie : partir en vacances en famille, encore une chose toute simple qui n’arriverait plus. Elle s’efforça de sourire. — Je vous ai apporté un petit quelque chose, de la part de ma mère. — C’est gentil, je l’appellerai pour la remercier. Et tu emporteras des chocolats en partant. Vous serez en famille cette année encore ? Prune tendit le paquet à bout de bras. — Pas vraiment, non. Les Brac, ce n’est pas ma famille. — Allons, allons. Madame Carnot souriait sans se formaliser. — Je t’aurais bien proposé de nous accompagner. Je suis sûre que tu n’as jamais fait de ski, je me trompe ? Elle considéra Prune avec bienveillance et reprit : — Une famille, ça se construit, tu sais. Si tu montais voir Valentine ? Reste donc déjeuner avec nous aujourd’hui, ça te changera les idées. Prune retrouva une ombre de sourire. — Avec plaisir madame, merci. Elle grimpa l’escalier en silence. Jamais les Brac ne seraient sa famille. Cette simple suggestion lui donnait envie de mordre ! Mais elle n’oserait jamais étaler ce sentiment en public. Des éclats de voix, en provenance du palier, coupèrent court à ses idées noires. Prune reconnut la voix de Sandro, le frère aîné de Valentine : un grand échalas aux cheveux cendrés, toujours coiffé d’un bonnet noir. Son visage étroit, au nez aquilin, rappelait celui de sa sœur. L’expression absente en prime. Prune le connaissait comme taciturne et restait dubitative quand Valentine se plaignait de ses sautes d’humeur. Celle-ci, campée sur ses longues jambes, secouait ses cheveux blonds. — Je baisse la musique si je veux ! Avec ton casque vissé sur les oreilles, ça m’étonnerait que tu entendes quoi que ce soit ! — Soit tu baisses le son, soit je le fais à ta place ! Ne m’oblige pas à revenir, Val ! Il tourna les talons et s’enferma dans sa chambre en claquant la porte. Valentine soupira, l’air blasé. D’un geste nonchalant, elle empocha son téléphone portable couvert de strass. — Ne fais pas attention ! Il va se calmer. Ça va ? Tu restes déjeuner ? L’heure du retour arriva bien trop vite. Sandro et Valentine s’étaient chamaillés durant le repas, comme souvent, mais ni l’un ni l’autre ne semblaient perturbés par leur dispute du matin. En comparaison, la maison de Francis paraissait vide et froide. Le ménage y était rigoureusement tenu, à l’exception de la chambre de Prune, puisqu’elle devait le gérer seule. Quant à leurs échanges, ils se limitaient au strict minimum. Encore deux ans et je quitterai enfin cet endroit. On fera du feu dans la cheminée chez Léonie, il y aura de la terre et des fleurs partout. Elle m’apprendra la magie du tissage, on empilera les livres n’importe où et ça n’aura aucune importance. Prune entreprit d’allumer les radiateurs du rez-de-chaussée. À sa grande surprise, ils fonctionnaient déjà. Pourtant, son souffle dégageait une légère vapeur à chaque respiration. Une chair de poule durcit ses bras et son dos. Elle vérifia la fermeture des fenêtres, chercha un courant d’air, en vain. Peut-être que l’état d’esprit de ses habitants contaminait la maison ? Comme dans un de ces films d’horreur, où les gens hurlent de terreur en se tenant la tête à deux mains. Elle enfila un pull supplémentaire. Le froid blanchit ses phalanges, les petits cheveux sur sa nuque se dressèrent. Prune serra ses bras autour d’elle. Plus encore que le froid, elle éprouvait la désagréable sensation d’être observée. La porte d’entrée s’ouvrit à la volée. Aussitôt, l’air se réchauffa autour de Prune. Ses mains tremblaient un peu. Elle quitta le salon pour chasser les derniers lambeaux de malaise. Dans le couloir, elle découvrit sa mère en train de fourrer un paquet cadeau dans le placard du couloir, entre les boîtes d’ampoules de rechange et le compteur électrique. Leurs regards se croisèrent. Celui de sa mère se détourna très vite.
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