Tea time– Quoi, encore vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ? protesta Gordon Jeffreys.
– Je… Je venais vous donner une information, hésita Sweeney.
– Ah ? Et laquelle ?
– Le superintendant vient de partir pour Banff. Le voilier de Sir James n’est plus à quai.
Surpris, Gordon Jeffreys baissa la tête. Il quitta son fauteuil et se dirigea vers une bouilloire électrique, posée sur un meuble.
– C’est l’heure du thé. Darjeeling, ça vous tente ? proposa-t-il à l’inspecteur.
– Merci, accepta Sweeney.
Encouragé par l’offre bienveillante de Jeffreys, l’Écossais poursuivit :
– Est-ce que Sir James est un bon marin ?
– Oui, un très bon… Son voilier, le Maka, c’est un peu sa folie. Un yacht magnifique du début du XXe siècle, avec un vieux pont tout en bois. Ce navire a même appartenu à Errol Flynn.
– La star des années quarante ?
– Lui-même. James l’a fait retaper, et il est à présent comme neuf. Le voilier, pas Errol Flynn ! plaisanta Jeffreys… L’été dernier, se souvint-il, James m’a invité à l’accompagner lors d’une sortie. Et croyez-moi si vous voulez, mais ses rôles de héros ne sont pas surfaits. Durant toute la journée, à plus de soixante-dix ans, il a manœuvré seul, dans une mer agitée, sans même prendre le temps de manger un morceau. J’étais crevé, pas lui. Il m’a épaté !
– Est-ce que Sir Callahan navigue souvent ?
– Deux ou trois fois par an, en fonction des tournages. Le mois prochain, James a prévu de rejoindre l’Irlande en contournant l’Angleterre par la Manche.
– Je vois… comprit l’inspecteur. Avant de rebondir :
– Et vous pensez qu’il aurait pu décider d’embarquer sa famille à l’improviste, pour une virée en mer du Nord ?
– Non, déclara Jeffreys. Le temps nuageux d’hier après-midi ne s’y prêtait guère. Et puis James et Shauna ne fonctionnent pas comme ça. Avec eux, tout est planifié. Ils sont pros jusqu’au bout des ongles… Vous voyez ces dossiers ? désigna-t-il une pile de documents sur son bureau. Ce sont les scripts dont je devais leur parler ce matin… Non, répéta l’agent, ils ne m’ont jamais fait un coup comme celui-là. Le choix des bons scripts est trop important.
Les deux hommes restèrent pensifs.
Gordon Jeffreys servit l’eau de la bouilloire, tendit un mug à Sweeney, puis il lui présenta une boîte de gâteaux.
– Biscuits au gingembre, vous aimez ?
Le jeune inspecteur s’empara d’une poignée de sablés avant d’aller s’asseoir nonchalamment sur le dossier d’un fauteuil.
Tout en triturant son sachet de darjeeling, il demanda :
– Est-ce que vous les connaissez depuis longtemps ?
– Près de dix ans pour Shauna, répondit Jeffreys. Je suis son deuxième agent, mais c’est avec moi que sa carrière a vraiment décollé. À l’époque, j’avais réussi à l’imposer dans Desperado. Le film a fait un carton aux États-Unis. Shauna y a même obtenu l’oscar du meilleur second rôle, vous imaginez ?
– Oui, un peu.
En mal de confidences, l’agent ajouta :
– Et si Shauna est devenue Américaine, c’est grâce à moi. C’était mon idée !
– Parce qu’elle ne l’est pas ? Je pensais que…
– Pas du tout. Shauna est Galloise, originaire d’un bled paumé du côté de Swansea. Pas assez glamour pour espérer réussir à Hollywood… Alors je lui ai inventé une enfance californienne, et ça marche !
– Mmm…
– Attention inspecteur, le prévint-il. C’est du « secret défense ». Je peux vous faire confiance ?
– Vous pouvez, sourit Sweeney. Je vis seul avec mon chien, et Berthie n’est pas très friand de ce genre de révélations.
Jeffreys lui retourna un sourire complice, tout en croquant dans son biscuit au gingembre.
– Et Sir James ? le relança l’inspecteur.
– Je l’ai connu en Asie, sur le tournage de Casse de haut vol. Avec Shauna, ça a été le coup de foudre. James était libre – sa femme venait de décéder d’un cancer – et Shauna n’avait plus personne. Au début, je n’y ai pas cru… Et puis finalement, vous voyez : six ans de mariage et l’adoption de la petite Lucy. Une belle histoire en somme.
– Lequel des deux ne peut pas avoir d’enfant ? demanda soudain l’inspecteur.
– Ça ne vous regarde pas ! lui asséna Jeffreys.
– OK. Vous avez raison. Voilà un carton rouge bien mérité, reconnut Sweeney. Changeons de sujet… Sinon, pour eux, vous diriez que ça marche bien ?... Le thé et les biscuits sont parfaits, s’empressa-t-il d’ajouter.
– Il y a la différence d’âge, c’est sûr, commença l’agent, mais…
Tiens tiens, s’amusa le policier. C’est drôle qu’il pense à leurs relations personnelles. Ce n’était pas du tout le sens de ma question.
– Non non, le détrompa Sweeney. Je me suis mal exprimé. Je voulais parler de leur carrière. Est-ce que tout va bien sur le plan professionnel ?
– Ha ? Pardon, rougit Jeffreys. Heu… Oui, dans un sens. Mais pour Sir James, même si sa filmographie est éblouissante – deux oscars au compteur, et anobli par la reine – il est le premier à reconnaître que sa carrière est désormais derrière lui. À soixante-quatorze ans, jouer les James Bond, ce n’est plus pour lui !
– Évidemment, sourit l’inspecteur.
– Non, le plus gênant, enchaîna l’agent, ce sont ses déboires financiers.
– Comment ça ?
– James s’est mis lui-même une épine dans le pied. C’était sur ce fameux tournage de Casse de haut vol. Nous étions à Kuala Lumpur, et à l’époque, la Malaisie était en plein boum économique. Un soir d’euphorie, Sir Callahan s’est laissé convaincre d’acquérir une tour d’affaires en plein centre-ville, pour la revendre ensuite sous forme de bureaux et faire de juteux bénéfices. Hélas, la crise mondiale a éclaté quelques semaines plus tard… Aujourd’hui, la tour est vide. Sans occupants, elle se délabre. Il faudra sûrement la faire raser avant même d’avoir pu la revendre. Vous voyez le désastre ?
– Sir James a perdu beaucoup d’argent ?
– Une fortune… Sa fortune, corrigea aussitôt Jeffreys. Ses futurs rôles n’y suffiront pas, soupira-t-il enfin.
– Et… Et pour sa femme ? reprit Sweeney.
– Shauna ? Depuis l’adoption… insinua-t-il.
– Eh bien quoi ?
– Ne vous méprenez pas : Shauna fait toujours le métier. Elle reste très disponible. Mais la médiatisation de l’adoption de Lucy était une très mauvaise idée. J’en assume l’entière responsabilité.
Après un silence, l’agent poursuivit :
– Dorénavant, Shauna a surtout une image de mère dévouée. Avant cela, je pouvais tout lui obtenir : les séductrices, les guerrières, les femmes d’action, même les garces, tout lui réussissait… Et puis, il faut l’avouer, pour elle aussi le temps passe. À trente-cinq ans, on ne lui propose plus de rôles-titres. D’autres actrices ont pris la place. C’est la loi du genre : Show must go on, vous connaissez ?
– Je comprends, acquiesça Sweeney.
– C’est également pour cette raison que le couple m’a demandé de me charger de la gestion de son domaine et de ses biens. Il y a quatre ans, quand il leur a fallu commencer à réduire leur train de vie, ils ont pensé que j’étais le plus à même pour m’adapter à la situation.
– Mmm… fit entendre l’Écossais, en avalant une nouvelle gorgée de thé. Mais pour aussitôt reprendre la balle au bond :
– À propos de train de vie, monsieur Jeffreys. Il me vient une idée idiote, mais elle s’avère souvent décisive lors de mes enquêtes criminelles : est-ce que Sir James bénéficie d’une assurance-vie ?
– Ça vous regarde ? répliqua l’agent.
– Peut-être. Tout dépend de la tournure que prendra notre affaire. Nous pourrions gagner du temps… suggéra l’inspecteur.
Gordon Jeffreys prit le temps de réfléchir.
– Oui, finit-il par reconnaître. Mais nous avons aussi des tas d’autres assurances. Dans le cinéma, vous comprenez, nous devons…
– Qui en est le bénéficiaire ? le coupa Sweeney.
– Sa fille.
– Vous en êtes sûr ?
– Absolument. C’est également moi qui m’occupe de ces contrats. Le souci de Sir James était d’assurer l’avenir de Liz : il n’a plus vingt ans.
– Mmm… médita l’Écossais. Le coup de l’assurance-vie, songea-t-il, j’avoue que c’est un peu téléphoné. Si Lucy en est la bénéficiaire, Shauna n’a aucun intérêt à voir disparaître son mari. En outre, en dépit de la bonne forme de l’acteur, elle ne devrait plus attendre bien longtemps avant de pouvoir disposer de ce qu’il lui restera de fortune. À moins… À moins qu’elle n’ait aucune envie d’hériter des dettes de la tour. Vu sous cet angle, le capital du contrat pourrait alors lui permettre…
Mais Sweeney s’interrompit tout à coup.
Au fait, se souvint-il, ce n’est pas le sang de Sir James que l’on a retrouvé sur le tapis, mais plus vraisemblablement celui de sa femme. Tu t’égares, Archie ! Ton hypothèse est amusante, mais elle n’a pas le moindre fondement. Change ton fusil d’épaule.
– Et Shauna ? préféra-t-il demander. Est-ce qu’elle aussi détient un contrat d’assurance-vie ?
– Bien sûr, confirma Jeffreys. Étant donné la dangerosité de certains rôles, c’est même une exigence des producteurs.
– Le bénéficiaire ?
– Sir James. Puisque l’essentiel était déjà fait pour Liz… sous-entendit l’agent.
Sweeney jubila : Cette fois, l’hypothèse est beaucoup plus solide. S’il arrivait malheur à Shauna Powers, nul doute que le montant de l’assurance pourrait couvrir les dettes générées par l’immeuble de Kuala Lumpur. Un mobile en or ! Et puis, continua-t-il, il ne faut pas que j’oublie d’ajouter une troisième pointe à mon triangle de mobiles – une technique que m’a enseignée Rolling à Tulliallan : il y a toujours au moins trois bonnes raisons pour tuer quelqu’un ! En effet, la proximité de Jeffreys avec Shauna conduit à cette troisième piste, celle où…
La sonnerie stridente d’un téléphone, quelque part sur le bureau du majordome, arracha l’inspecteur à ses cogitations.
– Pardon, s’excusa Jeffreys en décrochant. Allô ?...
Immédiatement, Sweeney songea qu’il s’agissait peut-être d’un appel de Sir Callahan. Sans doute ce dernier prévenait-il son majordome de son retour imminent, ou qu’il lui expliquait qu’un cas de force majeure l’avait amené à partir précipitamment. Ou bien que l’envie de naviguer avait été la plus forte. D’un seul coup, l’inspecteur réalisa que toutes ses brillantes déductions étaient vaines.
Mais soudain l’agent lui demanda, la main sur le micro du combiné :
– Inspecteur, c’est notre cuisinier. Il travaille ce soir. Est-ce qu’il peut venir ?
– Euh… Oui, répondit Sweeney. Mais dites-lui de ne pas se présenter avant dix-neuf heures trente. J’aimerais avoir le temps d’en discuter avec le superintendant.
– D’accord… OK Simon, reprit-il. Mais ne venez pas trop tôt. Nous avons un peu traîné aujourd’hui. Sept heures et demie, ça suffira… C’est ça. À ce soir, et Jeffreys raccrocha.
Déçu par la banalité du coup de fil, le jeune inspecteur revint brusquement à sa dernière hypothèse :
– Dites monsieur Jeffreys, j’y pense : hier soir, qu’avez-vous fait après être parti de Havengear ?
– Quoi ? sursauta le majordome.
– Vous m’avez compris. Je vous demande ce que…
– Mais je suis rentré chez moi, bien sûr ! s’emporta-t-il.
– Directement ?
– Oui. J’étais fatigué… J’ai dîné, puis j’ai regardé la télévision.
– Où habitez-vous ?
– Alford, un petit appartement.
– Vous êtes célibataire ?
– Eh oui, je travaille trop ! Mais ce…
– Donc, le coupa Sweeney, personne n’est en mesure de confirmer votre emploi du temps ?
Gordon Jeffreys, abasourdi, était sur le point d’exploser.
– Vous ne sous-entendez quand même pas… commença-t-il.
– Non non, s’empressa de le rassurer l’Écossais. C’était une question de routine, juste au cas où.
Cependant, jugeant qu’il était inutile d’aller plus loin, le jeune inspecteur décida finalement de s’éclipser :
– Hem… Monsieur Jeffreys, je vais vous laisser. Est-ce que ça vous dérange si je fais un tour dans le château ?
– Faites ! s’empressa de lui accorder l’agent, trop heureux de voir déguerpir son tourmenteur. J’avais déjà ouvert les pièces pour votre chef et vos collègues. Veillez simplement à ne rien déranger.
– Pas de souci, répondit-il. Merci pour le thé. À tout à l’heure.
Sweeney déposa son mug, épaula son club de golf, avant de partir sans demander son reste.
Quel emm… ce fichu barbu, songea Jeffreys. Dans sa catégorie, lui aussi mériterait l’oscar !
*
Sweeney referma la porte du château dans son dos.
Rien, pensa-t-il aussitôt. Rien de remarquable… Ou plutôt si : ce qui est remarquable, c’est que rien ne l’est ! Tout est trop lisse… Aucune trace de lutte, aucun meuble déplacé, les affaires sont dans les penderies, même celles de la petite… On semble être parti sur la pointe des pieds en emportant le strict nécessaire : des moyens de paiement et des manteaux… Tout ça pour aller faire du bateau ? s’interrogea l’inspecteur. Les deux gars de la Scientifique que j’ai croisés dans les étages ont la même sensation que moi : ils ne trouveront rien. Pas d’empreintes ou de traces exploitables, si ce n’est celles de la famille ou celles des employés. Ah bien sûr, corrigea-t-il, nous avons ces magnifiques taches de sang O négatif qui pourraient appartenir à Shauna Powers. Mais il y a peu de risques pour qu’il s’agisse d’une scène de crime. Mes deux experts sont formels : quelle que soit l’origine de la plaie, le sang ne s’est pas écoulé d’un corps en position allongée. La trace correspond à un liquide « tombé » au sol. La victime était donc debout. D’ailleurs, les gouttes de sang relevées dans l’entrée, puis dans les marches, paraissent confirmer que la personne se déplaçait. Ou bien… qu’on la déplaçait ? envisagea Sweeney. Quoi qu’il en soit, c’est bizarre : on ne va pas faire du bateau après s’être blessé aussi sérieusement. Et puis on prend le temps de nettoyer un tapis aussi précieux que celui qui a été souillé. Non, quelque chose ne colle pas, jugea-t-il, mais je ne sais pas quoi encore. Allons voir du côté des voitures, décida finalement l’inspecteur.
Sweeney venait à peine de descendre du petit perron, qu’un véhicule se présenta dans l’allée.
Rolling ! Déjà ? s’étonna-t-il. Il n’est que dix-neuf heures… Allons aux nouvelles !
Le superintendant sortit de la Mondeo, loden sur le bras et mauvaise humeur en bandoulière.
– Ça ne va pas, monsieur ? lui demanda Sweeney.
– Patterson, vous restez à l’écoute de la radio, ordonna Rolling à son conducteur. Je reviens tout à l’heure pour vous donner les consignes de la soirée.
Avant de se retourner vers l’inspecteur :
– Non, ça ne va pas. Chou blanc : aucun témoignage sur les pontons et aucune trace du 4x4 de Sir James. Les seuls éléments dont je suis certain, c’est que le voilier a pris la mer – vraisemblablement entre vingt-trois heures et l’aube – et que le véhicule, s’il a déposé la famille, n’est plus à Banff. Avec Patterson et la voiture de patrouille qui nous avait rejoints sur place, nous avons sillonné dix fois les rues du village – je crois que je pourrais vous citer le nom de chacune d’entre elles ! – et nous n’avons rien trouvé. Je vais continuer à faire chercher la Range Rover par la police locale.