Les doigts entrelacés avec ceux de Cécile, je n’ai pas été loin de désapprouver un moment ce terme (dérivé peut-être de taupier). Un peu d’indulgence, un peu d’humour, s’il vous plaît… Le fromage était lié, onctueux à souhait, le soir amenait sa pénombre dans la cour, les lampions leur halo chaleureux sur les visages. Un soir d’été, douze petits-bourgeois réunis pour manger et liquider quelques détails d’intendance. Peaux agréablement hâlées, robes d’été à fleurs ou bermudas, coiffures décontractées, ces messieurs en short, la chemise ouverte jusqu’au nombril, presque de quoi nous mettre mal à l’aise, Cécile et moi, qui étions les seuls à nous être habillés. Mais où était la menace, la raison de se haïr ? Est-ce que tout ne montrait pas qu’on pouvait facilement trouver l’entente, se laisser aller à la paix ? Ne pouvions-nous pas sacrifier nos divergences au bonheur de nos enfants ?
Mais assez d’hypocrisie… La paix ?
En fait je voyais Staub à l’autre bout de la table, rougi, méthodique, piochant à toute vitesse devant sa femme qui levait son sourire humble de tous côtés comme pour l’excuser, et s’excuser elle-même de ne pas manger assez ; les Balimann un peu racornis à côté d’eux, boutiquiers à la retraite, lui essayant de se donner des airs encore gaillards en buvant sec, elle racontant avec un lourd accent traînant les Baléares à Mme Staub ; les Jornaud enfin, au seuil de la quarantaine, apparemment de bonne compagnie, mais lui, malgré son collier de barbe frisotté et ses airs sympas, avait une façon désagréable de rester en retrait pour observer les autres par en dessous (les papillons, c’était lui), et sa moitié, assez jolie pourtant, sentait sa petite ménagère moderne à principes tout à fait précis sous la fausse amabilité (l’étendage, c’était elle). Petit couple sournois en somme, tout prêt à virer à la tranquille hystérie réglementeuse, dont il faudrait se méfier…
Et moi, sûrement, je ne valais pas mieux. Quel bonheur à les regarder, une main sur le genou de Cécile… Vrai que je ne leur vouais aucune haine ; au contraire, je les aimais bien, heureux de les voir là, réunis autour de leur caquelon, en camp bien délimité et hostile, qu’il serait piquant de vexer avant de filer f***********r, la fenêtre grande ouverte. Belle indulgence, en effet : si adorables de médiocrité, jaloux du six-pièces, des vacances, de nos raffuts nocturnes, les pauvres, parce que eux, n’est-ce pas…
Dans un transport d’amitié, je me suis levé, ma bouteille à la main, et j’ai fait le tour de la table pour servir chacun. Ce geste a beaucoup surpris, accompagné d’un silence splendide. Sacré chic type, ce Bouvier. Quel exemple. Professeur, critique d’art, la grande classe, quoi…
Mais le pire, c’est que je recommence déjà à rire.
Encore un peu sous cape, il est vrai, avec de brèves bouffées de honte, mais je ris. Et la perspective de tout recommencer, en perdant peut-être pas mal d’argent, n’y change rien. C’est irrésistible.
J’en ai parlé à Cécile. Pour toute réponse, elle m’a avoué qu’elle ne peut plus croiser Staub avec son horrible pansement scotché sur la figure sans se mordre les joues.
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La première anicroche est venue à propos de la haie de thuyas. Mme Gaulaz avait une amie dans l’immeuble voisin, et souvent, plutôt que de faire le tour du pâté entier, ces dames se rendaient visite en se faufilant entre deux arbustes, toujours les mêmes. Or les impacts de ces passages commençaient à se voir, aussi bien au sol dans les cotonéasters foulés que plus haut parmi les branches détériorées. Aussi la compacité panoramique de la plantation se trouvait-elle gâchée par un trou, l’écosystème de l’avifaune compromis (et Jornaud savait de quoi il parlait). Comment d’autre part, a enchaîné son épouse, faire obéir les enfants quand les adultes donnaient le mauvais exemple ? Bientôt ils traverseraient avec leurs vélos, ils casseraient les branches, et qui paierait la remise en état ? En conséquence, prière était faite à Mme Gaulaz de bien vouloir cesser de traverser la haie, et d’en avertir Mme Crisinel.
Les Staub, les Balimann opinaient de concert, ces dames avec une sorte de sourire tendre qui disait leur souffrance d’avoir dû ainsi sacrifier leurs sentiments pour une amie à cette cause d’intérêt supérieur.
Plutôt prolixe pourtant dans le dialogue familier, Mme Gaulaz semblait soudain interdite, fixant l’assistance bouche bée.
— Ouais mais il faudrait quand même pas exagérer, ou bien ? lui est venu en aide son mari, sans trop de conviction. On s’arrangera toujours avec les Crisinel pour les remplacer, ces thuyas…
Mais Jornaud secouait la tête, navré : nulle servitude, il l’avait vérifié au Registre foncier, n’autorisait ce passage. Il se permettait en outre de faire observer que le tour du pâté n’occasionnait, montre en main, que quatre minutes de marche, sans se presser.
— Ouais mais…
— Laisse, Rémi, laisse, a tranché Mme Gaulaz d’une voix haletante. C’est entendu, on fera le tour… Mais alors il faudra plus jamais qu’ils me demandent de leur avancer un tour de lessive, ceux-là, ha ! ha !… Et je connais aussi un crapaud de gamin mal élevé qui a plus intérêt à tirer les pétales des roses, parce que je dépose plainte, moi !… Je dépose plainte !
Le sourire à la fois satisfait et craintif, Jornaud tirait sur sa barbe, et sa femme offrait un visage lisse, respirant comme au cours de sophrologie.
— Tu sais très bien, Marie-Thérèse, a-t-elle susurré, que ce n’est pas contre toi que nous avons pris cette décision. Ma foi nous sommes plusieurs à partager cet immeuble et ce jardin, il est normal que chacun fasse des concessions. Quant à prétendre que nos enfants…
— Oui, a surenchéri Staub, je trouve étonnant, je dirais même choquant que Mme Gaulaz, qui est mère de famille, puisse seulement penser à se venger sur un petit garçon de trois ans ! Voyons madame, un peu de bon sens ! Pour quatre minutes de marche !
Au bord des larmes, Mme Gaulaz hochait la tête, s’efforçant de garder une contenance et s’étranglant avec le fromage qu’elle avalait trop vite, tandis que son mari enchaînait sur un problème de maintenance du toit, dont la sous-couverture semblait avoir été mal faite, et souffrir d’infiltrations.
Je commençais à y voir plus clair. Bien organisés autour de Staub, les topiaux régnaient à l’aise sur les Gaulaz et les Azzini inférieurs en nombre jusqu’ici, et toujours pris de court par les attaques. D’un point de vue tactique, l’affaire de la haie, il fallait le reconnaître, avait été exemplaire. Stratégiquement, elle constituait pourtant une grave erreur : était-il judicieux de lancer ce combat d’avant-garde générateur de fâcheries avant les grandes manœuvres diplomatiques de l’antenne ? Se pouvait-il que ces crétins aient imaginé nous intimider par cette espèce de démonstration de force, Cécile et moi, dans l’espoir que nous nous rallierions au clan majoritaire ?
Légèrement vexé, je l’avoue, j’en avais cessé de caresser la jambe de Cécile, pour mieux me concentrer sur la question du toit. Les propos laborieux de Gaulaz semblaient d’ailleurs rencontrer une sourde dénégation. Ça pouvait attendre, rassurait Jornaud, on n’allait pas déjà engager de nouveaux frais après ceux du séchoir. Le toit ne pouvait pas ne pas être étanche, ajoutait Balimann, il connaissait le charpentier, de toute façon quelques taches d’humidité sous les plaques d’isolation ne voulaient rien dire. Tout au plus avait-on affaire à un phénomène de condensation.
— Je ne suis pas de votre avis, l’ai-je interrompu, et je suggère au contraire que nous mandations au plus vite un autre couvreur pour effectuer une expertise complète du toit.
— Mais vous savez combien ça coûte ? a jappé Jornaud. Pour qu’il nous dise évidemment qu’il faut refaire ceci ou cela ? Non, non, pas question…
Plus criseux que je croyais, le barbu, mais j’allais lui river son clou vite fait…
— Quelques travaux d’entretien nous coûteront beaucoup moins cher que ce que nous devrons payer tous dans peu de temps si nous laissons pourrir la sous-couverture. Je trouve étonnant, je dirais même outrecuidant, qu’on nous fasse courir le risque de telles dépenses en refusant les plus élémentaires précautions. À moins bien sûr que vous ne préfériez favoriser je ne sais quel écosystème à cirons ou autre vermine au-dessus de nos têtes ?
Après une seconde de stupeur, on a éclaté de rire à notre caquelon, Gaulaz surtout qui tapait sur la table, n’en finissant pas de relancer son « écosystème à cirons » à la tête de Jornaud, lequel trépignait en vain pour reprendre la parole. Et un ami, un !… Enfin on y était. La partie commençait…
Staub me considérait en plissant l’œil gauche, l’air de se livrer à toutes sortes de spéculations. Les rires calmés, il a pris la parole d’une voix solennelle pour abonder, à la surprise générale, dans le sens de ma proposition, allant jusqu’à remercier Gaulaz de sa vigilance salutaire. Pas mal joué, mais c’était encore une faute : très hasardeux de sacrifier un allié sûr dans l’idée de s’en gagner un autre tout à fait hypothétique. Et voyant la tête que faisait Jornaud après le vote, fessé à cinq contre un, j’ai eu ma petite idée pour remettre à sa place le Röstigraben.
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On a éteint la flamme sous les caquelons, où les fonds de fromage oubliés commençaient à griller, puis mangé la salade de fruits, le temps d’une trêve aussi tendue d’un côté que de l’autre, chaque camp penché au-dessus de sa moitié de table pour échanger à voix basse commentaires et mises en garde. Les suffrages se répartissant par logis et non par habitants, les couples devaient en effet se mettre d’accord entre eux avant de voter, la chose étant encore compliquée par le statut selon lequel les appartements avaient été achetés : Mmes Staub et Balimann n’avaient visiblement pas voix au chapitre, alors que Jornaud semblait à l’inverse débiteur de Madame. Il ne s’en expliquait pas moins ferme avec Staub, chuchotant avec une telle véhémence qu’il en postillonnait sur la corbeille à pain.
Il fallait cependant que je me renseigne sur les programmes exacts que souhaitaient les Gaulaz et les Azzini. Et c’est en écoutant Mme Gaulaz me dicter à l’oreille droite sa longue liste que j’ai eu ce geste lamentable, qui continue à m’apparaître comme le signe le plus décisif de la soirée. En ce qui me concerne bien entendu…
Impatientée sans doute de ces chuchotis, plus encore de me voir lui préférer ce jeu stupide, Cécile s’était remise à me happer l’oreille gauche… Alors nous, donc, on voudrait Bingotop vous comprenez dans le jardin tout de suite tu fais semblant de regarder les éclairs à cause des dessins animés toute la journée et moi je suis à genoux dans le trou de la haie Speedy Gonzalez Titi et Gros Minet Tom et Jerry je te prends tout entier dans ma bouche je t’avale d’un coup comme tu aimes et le soir ils passent des vieux films super ma langue tu sens comme elle t’aime ma langue…
Dix ans de complicité, d’humour, de tendresse inaltérée que j’ai bafoués d’un mot sec, et repoussant brusquement sa main sous la table. Scandalisé. J’étais, oui, excédé et scandalisé. Des trucs pareils, au moment où Staub s’apprêtait à passer à l’offensive !
Une vieille ferme, ô Cécile qui ne m’en as même pas voulu longtemps, une grange, un moulin en ruine, n’importe quelle masure que je vais trouver, prêt à gâcher du plâtre, à racler des volets, à me casser les doigts sur des moellons pourvu que nous ne soyons que toi et moi quelque part, le plus loin possible de quiconque, et je ferai le taxi pour les gosses, les courses, du bois pour l’hiver – tout, tout pour que ce geste et cette soirée demeurent à jamais uniques !
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Paterne, Staub a commencé par un bref historique, à l’intention des nouveaux intéressés. Situé sur une commune pas encore reliée au câble, notre immeuble était donc privé des innombrables programmes du téléréseau, et ne recevait convenablement que les chaînes suisses, donc trois fois rien. Seul remède, l’antenne parabolique que proposait la maison Telvit. Apposée sur la façade sud-ouest, elle permettrait de capter de façon optimale dix-sept programmes parmi une vingtaine, au choix. Jusque-là, tous les propriétaires étaient tombés d’accord, les Balimann offrant même leur part de façade à la pose de l’engin qui, acheté en leasing, ne coûterait que trente francs par mois et par appartement.
Ici, Staub a pris une mine compassée, et tourné une page du classeur qu’il tenait sur ses cuissettes. L’accord indispensable à toute signature de contrat s’était cependant révélé impossible dans le choix définitif de ces dix-sept programmes. On était parvenus à s’entendre sur quinze chaînes – trois suisses, sept françaises, une italienne, deux allemandes et deux américaines. Pour les deux dernières, la tendance de l’immeuble, lors de la précédente assemblée, avait paru se diviser en deux options : Sport 2000 et Bingotop d’un côté, Wundersehn et Supersat de l’autre. En effet, plusieurs personnes dans l’immeuble, dont il ne cachait pas qu’il faisait partie, lui, Staub, s’étaient émues du peu de place laissé aux chaînes germanophones dans la répartition finale : la première langue nationale ne pouvait être ainsi reléguée à trois chaînes contre neuf francophones, Bingotop diffusant une grande partie de ses émissions en français.