CHAPITRE 2 : "Les regards en coin"
Il y a trois ans.
La nuit s'étire comme un velours noir sur les collines de la côte Est. Le château des Donovan brille encore de mille feux, mais les invités se sont éclipsés un à un, comme des fantômes fatigués. Seuls quelques proches sont restés, attablés dans la salle à manger principale, autour d'une table si longue qu'on pourrait y danser.
Liana est assise à la droite de Kaël.
Ses doigts effleurent son avant-bras, traçant des cercles invisibles sur la toile de son costume. Il a retiré sa veste, retroussé ses manches, dévoilant ses avant-bras musclés. Elle adore le regarder comme ça, détendu, presque vulnérable.
— Tu as faim ? lui demande-t-il.
— De toi, toujours.
Il rit. Un rire chaud, profond, qui fait vibrer sa poitrine contre son épaule.
— On a toute la nuit, ma femme.
Le mot femme fait naître un frisson dans son ventre.
— J'aime quand tu dis ça.
— Quoi ?
— Ma femme.
Il pose sa main sur sa cuisse, sous la table, et serre doucement.
— Ma femme, répète-t-il, la voix basse. Ma femme, ma femme, ma femme.
Elle glousse comme une adolescente. Elle se sent légère, ivre de bonheur et de champagne.
Mais dans ses moments de lucidité, elle observe.
Elle observe la famille Donovan.
Eleanor Donovan trône à l'autre bout de la table, droite comme un I. Sa robe Chanel noire est si parfaite qu'elle semble avoir été cousue sur elle. Ses cheveux argentés, impeccablement coiffés, captent la lumière des lustres. Elle sourit elle sourit toujours mais ses yeux sont deux lames de glace.
Elle regarde Liana comme on regarde un insecte.
Avec dégoût.
Liana a l'habitude. Eleanor ne l'a jamais aimée. Elle trouvait Liana trop ordinaire, trop modeste, pas assez pour son fils. Elle lui avait dit un jour, lors d'un dîner familial : "Tu es une jolie fille, Liana. Mais la beauté ne suffit pas pour être une Donovan. Il faut du caractère. Du sang. Toi, tu n'as rien de tout ça."
Liana avait souri.
— J'ai l'amour de votre fils. Ça suffit.
Eleanor n'avait pas répondu. Mais ses yeux avaient promis une guerre froide.
Ce soir, la guerre est suspendue. Parce que les caméras sont là. Parce que les journaux parleront de ce mariage pendant des semaines. Eleanor Donovan ne laissera rien gâcher l'image parfaite de la famille parfaite.
Alors elle sourit.
Mais Liana voit.
Liana voit tout.
Sébastien Donovan est assis en face d'elle.
Il est le frère aîné de Kaël, de sept ans son aîné. Grand, mince, avec les mêmes cheveux blonds mais des yeux sombres, presque noirs. Il est beau indéniablement beau mais il y a quelque chose de tordu dans sa beauté. Une asymétrie. Un pli amer au coin des lèvres. Une lueur de mépris dans son regard.
Il l'observe.
Il l'observe depuis le début de la soirée.
Liana sent ses yeux sur elle comme une main glacée. Elle détourne le regard, se concentre sur Kaël, sur sa main chaude sur sa cuisse. Mais les yeux de Sébastien la suivent, persistants, insistants.
— Félicitations, dit-il soudain, sa voix douce comme du poison. Vous êtes magnifique, Liana. Vraiment.
Elle sourit poliment.
— Merci, Sébastien.
— C'est intéressant, poursuit-il. Vous avez réussi en quelques mois ce que personne n'avait réussi en des années. Vous avez conquis le cœur de mon frère. Comment avez-vous fait ?
Kaël se raidit à côté d'elle.
— Sébastien, assez.
— Je pose juste une question, petit frère. Curiosité professionnelle.
Sébastien est le directeur financier de l'empire Donovan. Il est brillant, impitoyable, et tout le monde sait qu'il convoite la place de son père. Il n'a jamais supporté que Kaël, le fils cadet, soit le préféré de William.
Kaël serre la cuisse de Liana, comme pour la protéger.
— Tu n'as rien à faire ici, Sébastien. Va te coucher.
— Oh, je vais me coucher, ne t'inquiète pas. Mais avant ça...
Il se lève, prend son verre de whisky, et fait le tour de la table. Il s'arrête derrière Liana, si près qu'elle sent son parfum un mélange de bois de santal et de tabac froid.
Il se penche à son oreille.
— Fais attention à toi, Liana. La famille Donovan est un champ de mines. Et tu viens juste de marcher dedans, les yeux fermés.
Il s'éloigne en riant.
Kaël se lève, prêt à en découdre. Mais Liana pose sa main sur son bras.
— Laisse. Il ne mérite pas ta colère.
— Il n'a pas le droit de te parler comme ça.
— Ce n'est qu'un mot, Kaël. Un mot ne peut pas me faire de mal.
Elle ne sait pas encore à quel point elle se trompe.
Plus tard, dans le jardin, Liana retrouve Chloé.
Chloé Reid, sa meilleure amie depuis l'université. Brune, séduisante, avec ce sourire carnassier qui fait fondre les hommes. Elle est la seule à avoir soutenu Liana contre Eleanor. La seule à lui avoir dit : "Prends ce que tu veux, Liana. Tu le mérites."
Chloé est allongée sur une chaise longue, un verre de rosé à la main. Elle lève les yeux quand Liana s'approche.
— Alors, la mariée ? Heureuse ?
— Plus que tout.
Chloé rit. Un rire léger, cristallin.
— Tu es trop mignonne. Tu as ce regard... tu sais, celui des gens qui croient encore au bonheur.
— Je n'ai pas à y croire. Je le vis.
Chloé la regarde. Un long moment. Ses yeux sont étranges, comme traversés par une ombre.
— Tu as raison, finit-elle par dire. Vis-le. Vis-le pour moi aussi.
Liana s'assied à côté d'elle.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que je n'aurai peut-être jamais ce que tu as. L'amour. La sécurité. Une famille.
— Tu les auras, Chloé. Je te le promets.
Chloé sourit. Mais son sourire est différent. Il a un goût de mensonge.
— Merci, Liana. Tu es la meilleure amie que j'aie jamais eue.
Elle ne sait pas que Chloé vient de recevoir un message.
"Tout se passe comme prévu. Continue à lui faire confiance. Elle ne se doute de rien. Dans trois ans, elle n'aura plus rien. Et tu auras tout ce que tu mérites."
Chloé a gloussé.
Elle a effacé le message.
Elle a souri à Liana.
Et elle a pensé : "Pauvre naïve."
Liana ne voit pas Chloé effacer son téléphone. Elle ne voit pas non plus l'invité mystérieux qui observe la fête depuis l'ombre, un verre de whisky à la main, un sourire étrange sur les lèvres.
Elle ne voit rien.
Elle est trop heureuse.
Elle est trop amoureuse.
Elle est trop aveugle.
Alors elle retourne à la table, prend la main de Kaël, et se laisse emporter par la magie de la nuit.
— On danse ? demande-t-elle.
— On danse.
Il la prend dans ses bras. La musique, douce et langoureuse, les enlace comme une promesse. La salle de bal est vide. Les lumières sont tamisées. Ils sont seuls.
Il pose ses lèvres sur son cou.
— J'ai envie de toi, murmure-t-il.
— Ici ?
— Ici. Maintenant.
— Il y a des caméras, Kaël.
— Je m'en fous.
Il l'embrasse. Un b****r profond, presque brutal, qui lui coupe le souffle. Elle sent ses mains glisser sur ses hanches, la soulever, la porter jusqu'au buffet. Il fait tomber une coupe de champagne. Elle se brise en mille éclats sur le marbre.
Personne ne vient.
Ils sont seuls.
Il la pose sur la table, soulève sa robe, et la possède avec une fureur silencieuse. Elle mord son épaule pour ne pas crier. Il enfouit son visage dans ses cheveux pour ne pas hurler.
Leurs corps s'entrechoquent comme des vagues. La douleur et le plaisir se mêlent. Elle est à lui. Il est à elle. Pour toujours.
Quand ils ont fini, ils restent enlacés, pantelants.
— Je t'aime, dit-il.
— Je t'aimerai toujours, répond-elle.
Elle ne sait pas que leur histoire ne durera que trois ans.
Elle ne sait pas qu'un jour, il lui tournera le dos.
Elle ne sait pas que, dans l'ombre, Sébastien les a vus.
Il a souri.
Il a pris son téléphone.
Il a envoyé un message à son père : "Phase 1 terminée. Elle est dans la famille. Maintenant, détruisons-la."
Liana ne sait rien.
Elle est heureuse.
Elle est aveugle.
Et elle paiera cher son bonheur.