Victor sent immédiatement les regards froids et provocateurs de ses deux officiers.
Son fils sert un verre à son supérieur, sans même lui proposer le sien.
" Je t’en propose pas…"
Victor soupire et vient s’asseoir sur le lit, à côté de William, affalé, visiblement épuisé.
" Je suis désolé… j’aurais dû réagir plus tôt."
Blake hausse les épaules, sans le regarder.
" Vous fatiguez pas, commissaire. Je vous crois sincère. Je ne pourrais jamais soupçonner Alex."
Le brigadier fronce les sourcils.
" Tu lui pardonnes comme ça ?
— On a mieux à faire que de se diviser, boy. On a besoin de lui.
Maintenant, chef… à vous de décider. Diana ou votre ami."
Victor serre la mâchoire.
" C’est une manie chez vous de me demander de choisir. Je suis flic. Mon travail passe avant le reste.
Le brigadier-chef ricane.
— Oh… quel bel exemple de dévotion.
— Je mettrais mon propre fils en prison si nécessaire.
— Tu veux que je te donne une bonne raison de le faire ?
Coups et blessures sur représentant des forces de l’ordre, dans l’exercice de ses fonctions.
— Vas-y… je t’en prie.
— Tentant…"
Ils se fixent, comme souvent, défi silencieux et vieux réflexes.
Blake vide son verre d’un trait
" J’adorerais assister à ça… mais on n’a pas le temps. Il nous faut un plan."
Victor acquiesce lentement.
" Il faut déjà être sûrs de sa culpabilité. Devant un juge, nos preuves ne suffiront pas.
Un bouton de manchette ne mettra pas un neurochirurgien renommé en garde à vue.
— Quel serait son mobile ? Vous qui le connaissez si bien…"
Victor sort son téléphone et leur montre une photo.
" Peut-être ça."
Alexis arque un sourcil.
" p****n… c’est fou. Elle ressemble grave à Didi…
— C’est Eugénie. Elle portait cette robe à un dîner. Catherine avait oublié qu’elle lui appartenait.
Quand ils se sont connus, elle était rousse aussi.
— But ?" demande Blake.
" Il n’avait pas de troubles psy, officiellement.
Il ne s’était jamais vraiment remis de sa mort… comme beaucoup de veufs. Il disait qu'elle n'était pas vraiment morte. Il s'interessait à la réincarnation à une époque
— Il a une nouvelle copine, non ? On devrait l’interroger.
— Ça attirerait immédiatement ses soupçons.
— Alors vous pensiez à quoi ?"
Victor relève la tête.
" Il voulait qu’on la croie morte.
Donnons-lui ce qu’il veut.
Laissons-le penser qu’il nous a mis sur une fausse piste."
William réfléchit, puis hoche lentement la tête.
" S’il veut qu’elle meure administrativement, c’est pour qu’elle remplace son ex-femme.
— Si c’est ça… alors c’est pire que ce que je pensais.
Catherine est persuadée qu’il a tué Eugénie et leur fils.
Il pourrait faire pareil avec Diana, surtout s’il se sent menacé.
Il faut agir avec prudence.
— Où est-ce qu’il pourrait la retenir ?
— Dans son manoir.
— Celui de votre enfance ?
— Oui.
— Vous pouvez avoir les plans ?
— Je vais demander à Catherine de fouiller dans mes archives."
Alexis intervient :
" On aura sûrement besoin de Jordan.
Il pourrait faire passer un message à Foxy, je le préviens."
Puis, plus sombre :
" J’espère que tu n’es pas trop attaché à ton frère taré… parce qu’il va moisir en prison très longtemps."
Victor soutient son regard.
" S’il m’a trahi, je ferai en sorte qu’il n’en sorte jamais. Crois-moi."
Alexis se gratte la barbe, pensif, puis sourit soudain.
" J’ai toujours senti un truc louche chez lui… à mon anniversaire, il était bizarre.
Oh… attends… la rousse…
— Quoi ?" demande William.
" La bière qu’il m’a offerte. La rousse.
Ça faisait marrer Diana, elle disait qu’il me les fallait toutes : brune, blonde, rousse…
Faut la faire analyser. Elle a peut-être laissé des empreintes dessus.
Et là, ce serait suffisant pour une garde à vue."
Son ami esquisse un sourire tendu.
" Yes. On s’en occupe dès notre retour.
Tu es un génie, toi.
— Je suis à bonne école."
Victor se redresse.
" Moi, j’irai chez lui.
Pourquoi ne me suis-je pas souvenu plus tôt de notre cachette dans la cave…
Mais méfiance avec sa gouvernante. Maria l’a élevé, elle le considère comme son fils.
On n’en tirera rien."
Les deux hommes acquiescent.
William s’étire.
" Je vais appeler sa mère.
Elle parlera à la presse : elle dira qu’elle a reçu un acte de décès et que la police a conclu à un suicide ou à un accident.
On ne doit surtout pas évoquer un meurtre.
— Oui. De mon côté, je fais surveiller Nadia, sa petite amie.
Elle pourrait nous mener quelque part… et peut-être éviter un autre cadavre."
Alexis fronce les sourcils.
" Vous croyez que c’était prémédité ?
Faire reconnaître le corps par une fausse mère… c’est quand même un plan stupide.
— Il était pressé que le décès soit acté.
Et que le corps soit détruit. Le capitaine m’a dit que l’usurpatrice avait insisté pour une incinération rapide. Quand la vraie mère aurait reçu l’acte officiel, il aurait été trop tard. Il voulait gagner du temps."
William acquiesce lentement.
" Alors je vais demander à sa mère de faire comme si elle n’était jamais venue ici.
On va le laisser gagner du temps.
Je lui dirai de rentrer chez elle… et d’attendre.
— Parfait.
J’ai demandé au capitaine de mettre l’usurpatrice sous surveillance, sans l’arrêter pour l’instant.
Elle ne pourra pas le prévenir qu’on a découvert sa magouille."
Alex pianote sur son portable, puis se fige.
" Oh merde…"
Victor relève la tête.
" Boy ? Un problème ?"
Alex déglutit.
" Heu… ouais.
Diana est déjà morte. Officiellement.
J’ai vérifié l’état civil… elle est déclarée décédée partout.
Sécurité sociale, caisse d’allocations, banque… tout."
William blêmit.
" Il faut prévenir sa mère. Qu’elle aille voir son banquier rapidement."
Il réfléchit un long moment, puis relève les yeux.
" Regarde si Eugénie n’est pas… « ressuscitée »."
Alex pianote de nouveau.
" Alors… non. Mais attends… Ivanka…
Putain… y a un truc très bizarre.
— Quoi ? " demande Blake.
" Il y a une demande officielle de changement de prénom.
Devinez lequel.
— Eugénie…" murmure Victor.
" Bingo.
Donc, officiellement, Diana et Ivanka ont échangé leurs identités.
Ivanka devient Eugénie.
Ça, à la limite, ça pourrait lui plaire… elle détestait son prénom."
Il marque une pause, pâlit.
" Mais ça… ça va vraiment pas lui plaire.
— Quoi encore ? " lâche William.
" Officiellement… Ivanka et Gregory sont… mariés."
Le silence tombe.
Blake se fige, les mâchoires crispées.
Alex sent la colère monter chez son cousin.
"Je te sers un verre ?" tente-t-il.
Aucune réponse.
William se lève lentement, les poings serrés, le regard dur.
Il fixe la fenêtre, puis finit par attraper le verre que lui tend Alex.
" Il a épousé son escorte quand ?
— Apparemment il y a quelques années.Elle avait dix-huit ans.Sans doute pour les papiers. Peu après, elle a obtenu la nationalité française.
— Mais… il n’était pas marié avec Eugénie ?" demande Blake.
Victor secoue la tête.
" Mariage religieux.. Pas de valeurs légale"
Blake souffle.
"Je vois…Commissaire ? Y aurait pas encore deux ou trois trucs que vous nous avez pas dits sur votre « ami » ?"
Victor hésite.
" Je ne veux pas que ça sorte d’ici.
— On dira rien," tranche William.
" Alex ?
- Ouais. Promis."
Victor inspire profondément.
" Leur fils… ce n’est pas lui le père. Il voulait que ce soit moi. Il était stérile. Mais… j’ai pas pu."
Silence.
" Eugénie m’a avoué, le soir où on devait le faire, qu’elle était déjà enceinte.
Un viol. Elle m’a fait jurer de faire croire à Gregory que l’enfant était de moi. Elle devait le quitter ensuite."
Alex hausse lentement les sourcils.
" p****n… Et en plus, c’était pas par insémination…
Toi, tu prends vraiment « joindre l’utile à l’agréable » très au sérieux."
Victor le fusille du regard.
" Elle était consentante. L’insémination la dérangeait.
Mais…il y a autre chose de vraiment dégueulasse.
— Accouche, "lâche le brigadier.
"Si tu veux qu’on te croie, balance tout."
Victor ferme les yeux une seconde.
"Eugénie…Elle m'a dit qui était son violeur
Un choc muet traverse la pièce.
" Son violeur… c’était notre père."
Un silence lourd, presque étouffant.
Alex finit par lâcher, amer :
" Sympa comme famille. Très saine.
— Si j’ai bouclé l’enquête rapidement," reprend Victor,
"c’était pour protéger Gregory.Je ne voulais pas qu’il apprenne la vérité."
Alexis croise les bras.
" Ouais… sauf qu’il la savait peut-être déjà.
Et ça lui fait un sacré mobile."
Victor serre la mâchoire.
" On fait mon procès ou on s’occupe de Diana ?
— L’un n’empêche pas l’autre," répond son fils.
" Eugénie ne s’est pas suicidée à cause de moi. Nous n'avons rien fait."
Alex ricane.
" À force de coucher avec n’importe qui…"
Victor relève la tête, glacé.
" T’as couché avec ma femme.
— T’es encore là-dessus ? Quand c’est toi qui b****s ailleurs, ça va, mais quand la tienne fait pareil, t’as du mal ?
Problème d’ego ?"
Victor réplique, froid :
" Je me suis toujours demandé ce que tu cherchais à prouver en enchaînant les histoires. Tu sautes tout ce qui bouge.
T’as peur d’être rejeté parce que t’as pas eu de père ?"
Alex sourit, mauvais.
— Et toi ? À te taper des gamines qui pourraient être tes filles, tu cherches à te prouver quoi ? Que t’es encore jeune ?"
William lève les yeux au ciel, épuisé.
Il les laisse s’envoyer leurs piques et se glisse dans la salle de bain.
Il appelle sa belle-mère.
À sa voix, il sent qu’elle commence à perdre espoir.
Il lui parle doucement, la rassure.
" L’enquête avance.
On a de nouveaux éléments.
Je ne peux pas tout vous dire…
Mais je vous promets que je la retrouverai avant son anniversaire.
Je tiendrai parole."
Il marque une pause.
" Il semble qu’on lui ait fait changer d’identité.
Il va falloir gérer les papiers, discrètement.
Je vous recontacte vite."
Il soupire
" Oui… je mange.
Oui… non, je ne la trompe pas.
À bientôt."
Il raccroche et revient dans la chambre.
Les deux hommes sont à deux doigts d’en venir aux mains.
" Ça suffit ! Vous réglerez vos comptes plus tard.
J’ai faim."
Il esquisse un sourire fatigué.
" J’ai réservé une table au restaurant de l’hôtel.
À votre nom, commissaire, évidemment."
Victor soupire.
" Annule."
Je vous emmène à l’étoilé à côté.
Quitte à payer, autant en avoir pour mon argent.
Diana ignore tout de ce qui se joue hors de ces murs.
Elle pousse la porte de l’ancienne chambre de Victor.
Si seulement elle avait son portable pour envoyer ça à Alex…
Le commissaire cul nu.
Elle éclate de rire — un vrai rire, le premier depuis longtemps.
La pièce est poussiéreuse. Elle imagine Victor enfant, faisant un caprice pour un bonbon de plus.
Puis une autre chambre, plus petite, plus sobre.
Celle de Daniel.
Encore remplie de petites voitures de police : sa vocation ne datait pas d’hier.
Au bout du couloir, une minuscule chambre : un lit, un lavabo, une armoire, une croix.
Celle de Maria, sans doute.
Ou d’une autre nourrice.
Elle n’a accès à aucun autre étage.
Ici, elle est encore plus isolée qu’au manoir.
Elle ne sortira sûrement plus dans l’enclos. De toute façon, ces sorties lui donnaient le cafard.
Sa nouvelle chambre est presque identique à l’ancienne, mais en plus luxueuse :
draps en satin, rideaux de velours, flacons de parfum.
Elle s’allonge et soupire.
Elle se blottit sous les draps, tente de dormir. De se réchauffer.
Impossible.
"Est-ce qu’il va vraiment enlever le petit Tom ?
Était-ce lui, ce jour-là, au parc ?
Le moment où elle avait failli le perdre de vue ?"
Guillaume l’avait rassurée.
Elle n’en avait pas parlé à William. Il rentrait de planque, épuisé.
Elle avait cru l’explication : un inconnu inquiet, peut-être, qui voulait simplement éloigner l’enfant de la sortie.
Mais si ce n’était pas Tom qu’il voulait ce jour-là ? Et si c’était elle ?
Elle se retourne, le cœur serré.
Eugénie lui souffle à l’esprit :
" peut-être que son enlèvement est une chance.
Peut-être que ça apportera des indices."
Elle grimace.
Quelle horreur de penser ça.
Tom avait déjà vécu assez de choses.
Un père v*****t, la peur, les cris. Heureusement, Guillaume s’était révélé être un bon père. Un peu maladroit au début, mais présent.
Entre un père, un oncle policier et un grand-père gendarme, Tom s’était vite senti en sécurité.
Elle, elle était devenue tante et nounou à la fois. Elle adorait ses neveux.
Elle voulait que William ait cette relation-là aussi, même s’il avait eu du mal au début.
Diana se redresse brusquement, nerveuse.
Elle a besoin de se calmer. De se réchauffer. Une douche, chaude.
Son regard s’arrête sur une porte au fond de la chambre.
Salle de bain.
Moins grande que l’autre, pas de jacuzzi…
mais une grande douche à l’italienne, et des miroirs partout.
Elle se déshabille lentement et fusille son reflet du regard.
Des vergetures zèbrent sa peau. Elle est terne. Ses cheveux ont perdus de leur éclats. Ils tombent.
Son ventre lui paraît mou, sans tenue.
Ses hanches ont perdu leur dessin, sa poitrine aussi.
Elle a l’impression de s’être vidée de ses formes, comme si son corps s’était rendu avant elle.
Ses cheveux sont ternes, fatigués.
Le seul progrès visible : plus de boutons.
Ironique.
Peut-être parce qu’il lui refuse les sucreries.
Elle frissonne.
"Et s’il y avait des caméras ici aussi ?
S’il la regardait, maintenant ?"
Elle hausse les épaules, lasse.
Qu’il regarde. Qu’il voie ce qu’il a fait d’elle.
Elle allume la douche.
L’eau chaude coule sur ses épaules, trop chaudes pour son corps amaigri.
Le gel douche sent bon, presque trop.
Une odeur propre sur une peau qui ne lui appartient plus vraiment.
En sortant, elle aperçoit une robe accrochée à la patère.
À manches longues. Un peu vieillotte. Mais au moins, elle tiendra chaud.
Elle s’essuie, l’enfile.
La couleur la vieillit d’une dizaine d’années.
Elle se reconnaît à peine.
Avec du maquillage, peut-être… elle retrouverait son âge.
Peut-être.
Pieds nus, elle traverse jusqu’au salon et attrape un livre.
Lire, c’est tout ce qui l’empêche de pleurer de frustration.
L’attente la ronge. Depuis toujours, elle déteste être inactive.
Les files d’attente, les retards, l’imprécision.
Ce flou permanent l’angoisse.
Il ne dit jamais quand il revient. Jamais pourquoi il part.
William, lui, expliquait tout. Même par message.
Alex faisait des efforts, et pourtant, c’était le roi du flou.
« Je passe entre huit heures et midi, ma jolie… »
Elle sourit faiblement à ce souvenir et replonge dans son roman.
Son ravisseur reviendra bien assez tôt.
Pourquoi l’a-t-il changée d’endroit ?
Pour l’éloigner de Victor ?
Du commissaire ?
Le temps passe.
Quand elle ferme le livre, la nuit est tombée.
Dix-neuf heures ? Peut-être plus.
Son ventre gargouille.
Elle a faim.
Elle s’étire, va à la fenêtre.
Des phares apparaissent au loin.
Son cœur accélère.
Elle retourne en vitesse dans la salle de bain, vérifie son maquillage, ses cheveux.
La dernière fois qu’elle s’est énervée, il l’a déplacée.
Ici, au moins, il n’y a pas cette cave.
Ni le portrait de William criblé de balles.
Les bruits de la maison résonnent enfin.
Des pas. Des clés.
Elle sourit.
Un sourire forcé, fragile.
Son regard glisse vers son reflet une dernière fois.
Elle se sent usée.
Comme son corps.
Alors une voix lui revient, douce, presque irréelle.
Eugénie.
"Ne t’efface pas, Diana.
Il ne t’a pas encore gagnée.
Tiens bon. Même abîmée, tu es encore là."
Elle retient ses larmes. Prépare son verre d'alcool. Supplit interieurement Eugénie de prendre sa place.
" Bonsoir… Ta journée s’est bien passée ?
— Bonsoir, mon amour. Plutôt bien, oui. Et toi ?"
Il marque une pause, la détaille.
"Je vois que tu ne portes pas la robe que je t’avais offerte…
— Ah… j’ai cru que c’était celle-là. Elle était accrochée dans la salle de bain.
— Je t’avais dit qu’elle était sur le lit, il me semble.
— Je n’ai pas dû faire attention. L’autre est si distraite…"
Elle esquisse un sourire.
" C’est vrai qu’elle change des autres robes, mais je l’ai trouvée jolie quand même. Tu veux que je me change ?
— Si elle te plaît, c’est le principal. Elle va bien avec ton maquillage.
— Je ne me sens pas très bien ici… Il fait humide, et je meurs de faim. Je n’aime pas changer mes habitudes.
— Je sais. Mais Tom appréciera cet endroit. C’est ici que j’ai grandi.
— Hum… avec Victor et Daniel, c’est ça ? Mais il n’y a pas d’autres étages ? Ni d’extérieur… Il aura besoin de se défouler.
— Ne t’inquiète pas pour ça. J’ai surtout grandi avec Victor. Daniel était plus jeune, on ne jouait pas vraiment avec lui. Et puis sa mère ne voulait pas qu’on l’entraîne dans des jeux stupides.
— Je l’ai vue une fois… elle a l’air gentille.
— C’était une bonne épouse. Pas vraiment une bonne mère pour Victor. Elle a failli le tuer à la naissance… une mauvaise chute. Comme pour l’autre d’ailleurs. Enfin… au moins, elle a su en garder deux.
— C’est horrible… la pauvre…
— Elle s’est beaucoup occupée de Daniel. Il était plus petit, plus fragile à la naissance. C’est sûrement pour ça qu’il est devenu comme il est. Mais Victor, lui, a eu toute l’attention de notre père.
— C’est sans doute pour ça que Victor est si prétentieux et arrogant. Quant à Daniel… si par “comme il est” tu entends honnête et bienveillant, alors il a eu de la chance."
Elle tourne le dos, mais il l'attire dans ses bras :
" Ne sois pas choquée par mes propos. Je sais que tu l’apprécies.
— Et toi ? Je ne me souviens plus… ta mère travaillait ?
— Oui. Elle était très occupée.
— Tu n’étais pas jaloux de Victor ? C’est ton petit frère après tout… et c’est lui qui a eu toute l’attention.
— Pourquoi le serais-je ? J’ai la maison familiale, j’ai fait carrière, j’ai une femme magnifique et un fils. Je n’ai pas besoin du nom des De Saint Martin.
— De Saint Martin ? Je croyais qu’il s’appelait juste Martin…
— Tu pensais vraiment que toute sa fortune venait de son travail de commissaire ?
— J’imaginais que Catherine était la plus riche… Daniel vit plutôt simplement.
— Catherine est riche, oui. Héritière de plusieurs magasins de luxe. Mais la famille de Victor est riche depuis des générations. Les De Saint Martin sont nobles.
— Ah… je comprends mieux pourquoi il a eu du mal à accepter qu’il ait un fils illégitime…
— À la différence d’Alexis, moi, j’étais voulu. Mon père comptait divorcer si sa femme ne lui donnait pas d’héritiers. Il s’était assuré que sa possible nouvelle épouse soit fertile. Mais Victor est arrivé… puis Daniel.
— Sympa…
— Sa toute première grossesse était une fille. Elle n’a vécu que quelques jours. Elle voulait tellement une fille…
— Pff… les hommes et leur délire de transmission… le patriarcat fait vraiment des dégâts.
— Tu sais ce que je pense de ces idées féministes. Elle t’en met beaucoup trop en tête.
— Hum… quand dînons-nous ? Je meurs de faim.
— Maria va arriver.
— J’aimerais des pizzas…
— Une prochaine fois. Tu en as eu il n’y a pas longtemps.
— Je vais encore avoir droit à une salade…
— Allons… si tu as vraiment faim, je vais lui demander de te mettre quelque chose en plus. Tu aimerais quoi ?
— Une pizza…"
Elle sourit en coin, malgré le regard réprobateur de son geôlier.
" Tu es têtue… Elle a vraiment une mauvaise influence sur toi."
Il soupire.
"Bon… je vais appeler. Mais je te préviens, je ne veux pas d’histoires ce soir.
— Promis… J’aimerais celles de la dernière fois.
— Tu te souviens du nom ?
— Oui. La pizzeria italienne. J’aimerais soit la chèvre-miel, soit la Princesse des Cœurs, s’ils la font encore…"
Diana croise les doigts derrière son dos, le cœur battant, espérant que Jordan captera le message.
La première fois n’avait pas marché.
Peut-être que cette fois…
Jordan grignotait distraitement le bord de sa quatre fromages, attablé dans la pizzeria de son ancienne famille d’accueil. Les révélations du commissaire tournaient encore en boucle dans sa tête ; il avait du mal à les digérer, autant que la mozzarella.
La sonnerie du téléphone le sort brutalement de ses pensées.
" Tatie ! Ça sonne !"
Depuis la cuisine, la voix lui répond, couverte par le bruit des casseroles :
" Décroche, chaton ! J’ai les mains dans la pâte !"
Jordan se redresse aussitôt, essuie ses doigts sur sa serviette et attrape le combiné. Il se racle la gorge, prend un ton professionnel :
" Pizzeria Italienne, bonsoir, que puis-je pour vous ?"
À mesure que la commande tombe, son visage se fige… puis ses yeux s’écarquillent.
Son cœur accélère.
Il reconnaît immédiatement les mots-clés.
" D’accord… oui…"
Il avale sa salive.
" Oui, nous la faisons toujours…"
Il note mécaniquement.
" Puis-je avoir votre adresse ?
Vous passerez la prendre ? Très bien…
Pour vingt heures trente ?
Parfait… merci, à tout à l’heure."
Il raccroche lentement, comme s’il avait peur que le fil brûle encore. Une seconde de silence… puis un sourire irrépressible fend son visage.
" p****n…"
Il ne perd pas une seconde. Son portable est déjà dans sa main, ses doigts tremblent légèrement tandis qu’il compose le numéro.
" Allez, lieutenant… décrochez…"
Sa voix est basse, mais chargée d’une excitation fébrile :
Jordan a compris.
Le message est passé.
Au restaurant, William écoute le commissaire d’une oreille attentive, hochant parfois la tête, quand son portable se met à vibrer avec insistance. Il jette un coup d’œil à l’écran, fronce les sourcils.
" Jordan… ?"
Il finit son verre d’une traite.
" Excusez-moi."
Il s’écarte légèrement, décroche.
" Jordan ? Tout va bi…"
Il se fige.
" Attends. Attends. Calme-toi."
Il inspire, puis parle plus bas :
" Je te mets sur haut-parleur, mais ne crie pas. On n’est pas seuls. Dis-moi ce qu’il y a."
La voix de Jordan fuse, vibrante d’adrénaline :
" Oui ! Y a un type qui vient d’appeler ! Il a commandé une Princesse des Cœurs ! C’est moi qui ai décroché ! Il va passer la prendre, je fais quoi ?!"
Le commissaire réagit aussitôt, posé, tranchant :
" Il y a des caméras dans la pizzeria ?
— Oui. À l’entrée et au-dessus de la caisse.
— Bien. On ne vient pas l’arrêter, ça ne servirait à rien sans preuves.
Je vais t’envoyer une photo de Gregory. Tu vérifies que c’est bien lui.
S’il paie en espèces, tu mets les billets de côté. Et tu gardes tous les tickets de caisse."
William acquiesce machinalement.
" Oui… il faudrait aussi faire passer un message à Diana.
— Comment, lieutenant. Il le verrait."
Alex, la bouche encore pleine, intervient sans lever les yeux de son assiette :
" En braille. Sous la pizza.
Des points en relief avec une aiguille. Tu trouveras l’alphabet en ligne.
Un message court, qu’elle puisse comprendre vite : “Ok Didi” ou “Patience”."
Blake esquisse un sourire, admiratif :
" Pas mal du tout, le coup du braille.
Et surtout, Jordan, ne la sers pas toi-même.
S’il t’a déjà vu au poste, il ne doit pas faire le lien. Il n’est pas censé savoir que tu as deux boulots.
On rentre bientôt, on mettra un vrai plan en place.
— À vos ordres, lieutenant. Je m’y mets. Je vous tiens au courant.
— Tu as assuré, Jordan. Vraiment. Bravo."
William raccroche, puis se ressert un verre. Un silence tendu s’installe, chargé d’espoir.
" On dirait bien que votre ami n’en a plus pour longtemps.
— En effet."
Il pianote sur son téléphone.
" J’envoie la photo au brigadier. Ce gamin est prometteur."
Alex sourit, un brin fier :
" Je l’ai bien formé.
Finalement… je suis peut-être un bon pédagogue. J’aurais dû être prof."
Jordan met tout le monde en branle.
"Allez ! Et tonton, mets plein de fromage, hein !"
Il attrape une boîte à pizza et, concentré, se met à piquer délicatement le carton pour former des points en relief. Il suit scrupuleusement l’alphabet braille affiché sur son téléphone, langue tirée par l’effort. Il se demande comment Diana fera pour déchiffrer le message… puis se rappelle qu’elle travaille avec des personnes malvoyantes.
Il espère surtout qu’elle le verra, et que ça lui donnera un peu d’espoir.
Il vérifie ensuite les caméras, s’assure qu’elles fonctionnent, puis montre la photo à sa tante, qui se chargera de la vente. Elle lève les yeux au ciel.
" Chaton… je connais mon métier. Allez, bambino, file en cuisine.
— Arrête de m’appeler chaton, j’ai plus cinq ans…"
Elle sourit, attendrie.
" Tu seras toujours ce petit chaton sauvage et effrayé qui se cachait sous la table."
Elle l’embrasse sur la joue et le pousse vers l’arrière-boutique. Jordan obéit, mais l’estomac noué. Il attend, tend l’oreille, brûlant d’impatience. Il rêverait de lui casser la gueule.
Mais il se répète les mots d’Alex : se maîtriser. Ils allaient voir des ordures, des injustices insupportables. L’envie de faire justice soi-même serait constante. Mais ce n’était pas leur rôle.
La discussion à la caisse reste banale. Quelques politesses. Rien de plus.
Puis la porte se referme.
Jordan surgit aussitôt de la cuisine.
" Alors ?!
— Il est parti avec."
Elle lui tend les billets.
" Il n’est pas bavard, mais c’est bien l’homme sur la photo.
— Merci… Je rappelle mon chef. Et promis, je vous aide pour les livraisons !"
Il s’éloigne déjà, téléphone à l’oreille.
" Chef ?!
— On t’écoute, Jordy.
— C’est bien l’ami du commissaire… désolé, patron."
Victor soupire.
" Au moins, on en est sûrs. Même si devant un juge, ça ne vaut rien.
— Il a payé en espèces. Je dépose les billets sous scellés ?
— Oui. Dans mon bureau. Mon frère doit encore être là ce soir.
— D’accord. Je m’en occupe.
— Bon travail, brigadier. J’espère qu’elle comprendra le message."
William raccroche. Les trois hommes quittent le restaurant et prennent le chemin de l’hôtel. Alexis allume une cigarette.
" On rentre quand ?
— Demain, sûrement.
On dira qu’on n’a pas pu voir le corps, que William n’en avait pas la force. Accident, suicide, conclusions floues.
Sa mère sera injoignable, effondrée. L’enquête s’arrêtera faute de preuves.
Bref… on lui donnera ce qu’il veut."
Il se tourne vers William.
" Ce serait bien que tu prennes quelques jours de congé.
— D’accord."
Le lieutenant souffle.
" En tout cas… on avance enfin."
Alexis expire lentement la fumée.
" On aurait pu avancer plus tôt.
— Ce qui est fait est fait. On aurait du le soupçonner nous aussi.. Allons dormir. On en a tous besoin."
Victor ne répond pas à la provocation. Il hoche simplement la tête.
Gregory allait payer cette trahison.
Il ne savait pas encore comment. Il ne se voyait pas tuer son frère. Mais il paierait. Pour l’avoir pris pour un imbécile.
Ils avaient tout partagé, lui et Gregory. Même ses faiblesses. Il lui avait parlé de son attirance pour Diana, de ce désir qu’il n’osait pas nommer. Gregory l’avait sermonné, disant qu’il perdait son temps. Qu’elle était belle, oui, mais pas assez intéressée par l’argent pour céder. Trop jeune aussi. Trop distante.
Il avait feint l’indifférence. Masqué son intérêt malsain.
Et soudain, tout prenait sens.
C’était sûrement lui, ce soir-là. Celui qui avait profité de son état, de la confusion, de la drogue. Un serveur avait payé à sa place.
Gregory n’avait jamais été inquiété. Un alibi en béton : l’anniversaire de la mort d’Eugénie, sa dépression.
Victor serre les poings.
À l’instant même où il regagne sa chambre d’hôtel, confortable et silencieuse, Gregory est peut-être avec elle. Peut-être en train de la briser un peu plus.
Diana lui en voudra.
De ne pas avoir compris plus tôt. De ne pas avoir vu les signes.
Il avait déjà eu tant de mal à gagner un semblant de confiance. Elle ne l’appréciait pas vraiment… Alexis avait souvent servi d’alibi pour se rapprocher d’elle.
Peu importe le temps que ça prendrait.
Il se rapprocherait à nouveau.
Elle était devenue proche de Catherine. Il lui proposerait de partir, de souffler. Bourgogne, Corse, Italie, Suisse… il avait le choix.
Il se souvient de ce rouge qui lui était monté aux joues quand elle l’avait vu torse nu.
Victor ne trouve pas le sommeil.
Il voulait que Diana soit prés de lui. Comme maîtresse, comme meilleure amie de son fils, ou n'importe. Il avait besoin d'elle. Pour que Cathe continue de rire, pour qu'il se souvienne qu'il n'était pas le connard que tout le monde croyait.
Peut être qu'il pourrait être un genre de parrain, pour elle ?
Allongé dans l’obscurité, il ne pense qu’à une chose :
sa vengeance.