Le lendemain, de bonne heure, après une nuit trop courte. Victor entre dans son bureau. Son frère, son lieutenant et son fils l’attendent déjà.
" Ah, ben enfin…" lance Alexis.
"C’est pas comme si on avait une femme à retrouver, hein.
— Ne commence pas !" coupe Victor.
Il se tourne vers William.
"Tu as avancé de ton côté ?
— Étrangement, vous n’avez pas beaucoup d’ennemis prêts à prendre le risque d’enlever un proche. Ils sont plutôt du genre lettres de menaces. Par précaution, j’ai quand même fait placer un agent à l’IME de votre belle-fille. Si quelqu’un se rend compte que Diana n’est pas Aliénor… mais honnêtement, je ne pense pas qu’on l’ait enlevée pour vous atteindre directement."
Victor hoche lentement la tête.
"Continue quand même. Sa disparition est un vrai mystère. Tout semble avoir été étudié pour qu’on ne puisse pas la retrouver."
Alexis soupire.
" C’est un peu le principe d’un enlèvement, je te signale.
— Non," insiste Victor.
"C’est plus que ça. Comme si le ravisseur connaissait nos méthodes.
Les traces impossibles à relever dans la forêt, ton téléphone volé, le sien éteint et laissé sur place, aucun témoin…
Ce n’est pas un amateur. On voulait Diana. Pas une autre. Sinon, pourquoi la faire venir en se faisant passer pour un ami ?"
Un silence s’installe.
"Soit on l’a prise pour ma belle-fille, sans savoir qu’Aliénor est en centre, coupée du monde, " poursuit Victor.
"Soit on veut m’atteindre en enlevant une proche de mon fils. Gregory m’a fait remarquer qu’une autiste est plus facile à enlever qu’un policier."
Il se tourne vers son fils .
"À moins que tu aies des ennemis à ce point-là ?
— Comme tous les flics, j’imagine. Mais ils seraient plutôt du genre à me crever les pneus ou me coller un pain dans un bar. Pas à séquestrer une fille.
— Pareil pour moi," ajoute William.
" S’ils voulaient nous faire peur, ils auraient envoyé une photo avec une balle. Enlever la compagne d’un policier, c’est du grand banditisme. Et tous les trafiquants sont encore sous les verrous… et c’était avant que je la rencontre. Je le saurais déjà."
Daniel, jusque-là silencieux, croise les bras.
" Aucun souci du côté des bénéficiaires ? Des profils… disons inquiétants ? Pervers, psychopathe ?"
Blake secoue la tête.
" J’ai tout passé au peigne fin. Même ceux qu’elle n’a vus qu’une fois. L’un d’eux me semble louche, mais je n’ai aucune preuve.
Jordan a retrouvé des SMS qu’elle avait supprimés mais qui sont encore stockés dans le cloud. Il est en train de les récupérer. On découvrira peut-être quelque chose.
Pour l’instant, la seule piste solide reste la rançon.
— Catherine m’a donné l’argent, " répond Victor.
"Tout est prêt pour ce soir ?
— Oui. Ses parents déposeront l’argent dans la poubelle comme convenu. On sera en position.
— Parfait. Tenez-moi au courant au moindre élément."
Blake et William acquiescent et quittent le bureau. Daniel reste seul avec son frère.
"Tu crois qu’on la retrouvera ? " demande-t-il à voix basse.
Victor hésite.
" Je n’en sais rien. J’espère surtout qu’elle est en vie.
— William ne supporterait pas de retrouver son corps au fond d’un étang… Pourquoi est-il encore sur l’enquête ? Ce n’est pas interdit pour rien.
— Tu crois que je n’ai pas essayé de l’en dissuader ? Je préfère qu’il enquête ici, avec nous, plutôt que seul dans son coin… et qu’il se fasse tuer. Celui qui a fait ça ne veut clairement pas qu’on la retrouve.
Quant à Alexis… il suivrait son cousin jusqu’en enfer. Autant les garder sous contrôle."
Daniel soupire.
" J’espère qu’ils ne prendront pas de risques inutiles si on doit intervenir. Je n’ai pas envie que William laisse ses émotions mettre ses hommes en danger… surtout Alex. C’est mon neveu. Je m’y suis attaché.
— Blake ne le laissera jamais faire. Ils sont les garde-fous l’un de l’autre."
Un léger sourire.
"Un peu comme toi et moi dans nos jeunes années."
Ils restent encore un moment à discuter. Puis Daniel rejoint Blake pour régler les derniers détails de l’intervention du soir
Victor s’assoit lourdement dans son fauteuil et pousse un long soupir.
Gregory l’avait entraîné dans un hôtel, persuadé qu’une soirée arrosée et la présence d’une escorte leur changeraient les idées. Champagne, musique feutrée, promesses d’oubli.
La jeune femme était belle, trop peut-être. Ils l’avaient regardée danser, se dénuder lentement, mais l’esprit de Victor était ailleurs.
Toujours ailleurs.
À la place, il revoyait une chevelure rousse, un sourire insolent, un regard trop vif pour être naïf. Le souvenir de ce soir où Diana l’avait embrassé lui revenait malgré lui. Un geste maladroit, impulsif… et pourtant, quand il avait voulu en reparler, lui dire qu’il n’y avait rien de mal, elle l’avait giflé avant de s’enfuir en courant.
Il se souvenait surtout de ce qu’il n’avait pas ressenti.
Pas de désir véritable. Pas cette tension familière.
Seulement quelque chose de plus trouble, de plus doux aussi. Une envie de protéger, de rassurer. Presque… paternel.
Pendant que la danseuse poursuivait son numéro, Victor avait laissé faire, par habitude plus que par envie. Il avait apprécié l’instant sans y être vraiment, comme détaché de son propre corps. Contrairement à d’autres nuits, il n’avait pas prolongé la soirée. Gregory non plus.
Son ami avait prétendu vouloir se préserver. Une infirmière à l’hôpital, avait-il dit, quelqu’un de différent. Victor avait souri, un peu sceptique. Il connaissait trop bien Gregory et ses emballements successifs. Il l’avait mis en garde, encore une fois. Gregory avait ri.
"Cette fois, c’est la bonne."
Il disait toujours ça.
Victor l’avait remercié pour la soirée avant de rentrer chez lui. Catherine l’attendait. Elle lui parla d’un des chiots que leur chienne avait eus quelques mois plus tôt. Elle avait décidé d’en garder un.
" Quand Diana reviendra, elle aimera avoir un chien, j’en suis sûre."
Victor s’était contenté de sourire et d’acquiescer. Il n’avait pas l’énergie de discuter, encore moins d’affronter une éventuelle crise. Il était monté se coucher.
Allongé dans le silence, ce n’était pas le corps de la danseuse qui lui revenait en mémoire, mais le rire de Diana. Son insolence. Sa manière de le provoquer sans vraiment savoir jusqu’où elle allait.
Elle lui manquait.
Et ce manque-là n’avait rien de charnel.
Il soupire et se sert un verre. Reprend ses dossiers.
Le docteur était rentré lui aussi.
Pressé. Trop pressé de retrouver celle qu’il retenait prisonnière.
Il entra sans bruit dans la chambre. Son ange dormait encore. Il lui injecta un produit censé la ramener doucement à la conscience, puis, profitant de son demi-réveil, lui fit avaler sa pilule.
Diana eut l’impression de sortir d’une anesthésie.
Sa tête tournait. Son estomac se soulevait. Ses pensées glissaient, insaisissables.
Et puis il y eut ce bruit.
Des vêtements.
Un corps qui se glissait près d’elle.
Son odeur l’assaillit : alcool, cigare, parfum. Trop forte. Trop proche.
" J’ai emmené Victor voir une strip-teaseuse, " murmure-t-il à son oreille.
"Mais ne t’inquiète pas, mon Amour… à moi, elle ne m’a rien fait. Je me suis contenté de regarder. Je voulais me préserver pour toi."
Un frisson de dégoût la traverse.
Pourquoi était-elle nue ?
Elle était sûre d’avoir porté une robe avant…
Quand l’avait-il déshabillée ?
Combien de temps avait-elle été endormit ?
Elle tenta de se dégager, donna des coups désordonnés, faibles. Il ne s’éloigna pas. Ses lèvres effleurèrent ses épaules, trop lentement, trop longtemps.
Pourquoi ne s’arrêtait-il pas ?
Pourquoi parlait-il comme s’ils étaient seuls au monde, comme si tout cela était normal ?
Ses mains glissèrent sur elle, exploratrices mais contenues. Elle gémit, plus de peur que de douleur. Son souffle chaud, son haleine alcoolisée… tout en elle criait de fuir.
Et si je le laissais faire ?
La pensée la terrifia autant qu’elle la soulagea un instant.
Est-ce que ça s’arrêterait après ?
Est-ce qu’il me laisserait tranquille ?
Mais aussitôt, l’image de William s’impose.
Son regard. Sa patience. Sa douceur.
Je ne pourrais jamais lui dire. Jamais le regarder en face. Même si je ne ressentais rien… même si je subissais…
Elle repousse encore la main qui cherchait à s’attarder. Elle griffe, maladroitement. Il laisse échapper un cri étouffé — pas de colère. Autre chose. Quelque chose qui la glaça.
Pourtant, il s’arrêta.
Il se redresse légèrement, le souffle court, et ferme les yeux.
"Pas encore."
Une voix, plus ancienne, résonne dans sa mémoire.
Eugénie.
Un soir, elle lui avait dit vouloir prendre le temps. Que ce corps était nouveau. Qu’elle ne l’avait pas connu intimement dans cette vie.
Qu’elle voulait que leur seconde première fois soit spéciale.
Il inspire profondément et se force à se calmer.
"Ce n’est pas encore le moment, "murmure- t-il pour lui-même.
"Bientôt. Oui. Bientôt."
Il savait ce qu’il devait faire.
Il ne pouvait pas déclarer Diana morte. Pas sans qu’elle ne le soit réellement… ou que le monde y croie sans l’ombre d’un doute.
Alors il faudrait une autre solution.
Une autre jeune femme.
Même taille.
Même âge.
Une disparition.
Un corps qu’on identifierait à tort.
Ensuite seulement, il pourrait lui offrir une nouvelle identité.
Et faire d’elle sa femme. Légalement.
Diana, épuisée par les produits, sentit ses forces l’abandonner. Les voix s’éloignèrent. Le monde se dissout.
Avant de sombrer, elle pense à William.
Si fort.
Si intensément.
Elle eut presque l’impression d’être dans ses bras.
En se réveillant le lendemain matin, Diana serrait son coussin contre elle, comme une bouée.
Son cœur battait trop vite. Trop fort.
Sur la table de nuit, un mot l’attendait.
« J’ai une urgence à l’hôpital, j’ai dû partir cette nuit.
Ton petit-déjeuner t’attend dans le salon.
À tout à l’heure, mon ange. Je t’aime. »
Un soupir de soulagement lui échappe… aussitôt brisé par un cri étouffé.
Les souvenirs revenaient.
Par vagues.
Les mains.
Les baisers.
Cette proximité imposée.
Son regard glisse sur ses bras, son ventre, sa poitrine. Elle crut voir des marques rouges, des traces laissées sur sa peau.
Je deviens folle !! pense-t-elle.
Ses doigts tremblants descendirent malgré elle. Elle se fige, le souffle coupé.
Aucune douleur. Aucune trace évidente.
Il n’avait pas dû aller jusque-là… du moins, elle l’espérait de toutes ses forces.
Mais l’absence de marques ne la rassura pas.
Parce que tout était là, malgré tout.
Dans sa tête.
Dans son corps.
Elle bondit hors du lit et court jusqu’à la salle de bain. L’eau chaude jaillit. Elle se frotte frénétiquement, encore et encore, jusqu’à ce que sa peau brûle, jusqu’à sentir ses bras s’écorcher sous ses propres ongles.
Ça ne partait pas.
Elle se séche mécaniquement, les yeux vides, avec cette impression persistante d’être sale de l’intérieur. Elle enfile la robe la plus douce qu’elle trouva, comme si le tissu pouvait la protéger.
Dans le salon, le petit-déjeuner l’attendait. Intact.
Elle n’y toucha presque pas. La nausée la serrait trop fort.
Elle alla se placer devant la fenêtre.
Les oiseaux volaient, insouciants. Le monde continuait comme si de rien n’était.
Ses yeux scrutaient la route, encore et encore, cherchant désespérément une voiture de police, un signe, n’importe quoi.
Son esprit vacillait.
Elle savait rationnellement qu’il n’y avait pas de traces physiques.
Mais les caresses, les baisers, eux, s’étaient imprimés ailleurs.
Dans sa mémoire.
Dans sa peur.
William et Alexis étaient accaparés ailleurs, loin de se douter que la jeune femme qu’ils cherchaient se trouvait à quelques kilomètres à peine.
Victor, lui, répétait une dernière fois les consignes à la mère de Diana, en lui montrant la mallette.
"Vous déposez l’argent dans la poubelle indiquée, puis vous vous éloignez calmement."
Elle hausse un sourcil, offusquée.
" ça va... je ne suis ni stupide ni sénile. Je sais encore déposer une mallette dans une poubelle."
William sourit malgré lui.
" Enfilez quand même le gilet, madame. On ne sait jamais.
— Parce que vous croyez que si je croise celui qui a enlevé mon bébé, c’est moi qui aurai besoin d’être protégée ?"
Victor leve les mains en signe d’abandon.
"Je préfère éviter toute prise de risque.
— D’ailleurs, si ça peut vous aider, " ajouta-t-elle,
" celui qui l’a enlevée doit avoir quelques griffures."
Blake releve la tête.
"Comment ça ?
— Parce que ma fille feule comme un chat quand elle est énervée… et elle sort aussi les griffes. Au sens propre."
Blake hoche la tête avec un petit sourire.
" Elle n’a pas tort."
Alexis se tourne vers William, l’air faussement innocent.
" Ah… donc quand tu disais que Merlin t’avait griffé…
— C’était Diana, oui.
— J’en étais sûr ! Mais j’imaginais ça dans d’autres circonstances… si tu vois ce que je veux dire.
— Merci, Alexis… vraiment," soupira William.
" Cela dit, Merlin me griffait quand même beaucoup plus souvent. Ce chat est une vraie teigne.
— Évidemment, " répondit la mère de Diana.
"C’est ma fille qui l’a élevé. Je parie que lui aussi s’endort dès qu’on lui gratte la tête. Et après ça, vous vous demandez pourquoi je ne suis pas très enthousiaste à l’idée que vous ayez un enfant…"
Alexis éclate de rire.
"Ce serait clair : un gremlin hyper intelligent et hyperactif. Honnêtement ? J’adorerais être son oncle.
— Jusqu’au jour où le gremlin en question déchirera ses collants avec ses ongles, se jettera sur un camarade parce qu’il l’a énervé, ou balancera ses poupées par la fenêtre…
— Par la fenêtre ?
— Accrochées à un sac plastique. Pour comprendre le principe des parachutes. On a eu de la chance qu’elle teste avec ses poupées et pas avec son lapin. Heureusement qu’elle a toujours aimé les animaux… sauf les poules. Allez savoir pourquoi."
William sourit, attendri.
"À cause des dinosaures. Elle trouvait que ça ressemblait à “des petits T-rex qui courent très vite”. Le film l’avait traumatisée."
Sa mère leve les yeux au ciel, amusée.
"Elle avait surtout la mauvaise habitude de descendre en douce pour regarder nos films du soir, malgré les interdits."
Victor soupire, un sourire fatigué aux lèvres.
"Je vois… son refus de l’autorité ne date donc pas d’hier."
Il regarde sa montre.
" Bon. L’heure approche. Blake… je compte sur vous pour ne pas agir sous le coup de l’émotion.
— Ne vous inquiétez pas, " répondit Blake calmement.
"Je ne suis pas du genre à frapper avant de parler."
Les sourires s’estompèrent peu à peu.
Le moment approchait.
Le commissaire donne ses ordres. L’équipe se déploie sans discuter, Alexis compris, chargé de jouer les joggeurs.
À l’heure prévue, la mère de Diana glisse la mallette dans un sac-poubelle et la dépose dans la benne avant de repartir. Daniel, à l’arrière de la voiture, lui demande de se garer plus loin.
William observe aux jumelles.
Zone calme.
Trop calme.
Une aire de tri à la sortie du village, un chemin de promenade en contrebas.
Une voiture passe, dépose quelques bouteilles, repart.
Alexis arrive en courant, s’arrête près des poubelles pour boire et s’étirer, puis repart en direction du chemin longeant la rivière.
"Personne," murmure-t-il.
"Attends… continue de courir. Quelqu’un arrive en face de toi."
Une silhouette encapuchonnée passe près d’Alexis et remonte vers la benne.
"Alex, demi-tour. Sois prêt. Jordan, tu me couvres ?
— Toujours, chef.
— GO ! "
Blake et Jordan surgissent, armes levées.
L’homme détale par le chemin… droit sur Alexis, qui lui barre la route.
" Ça va ! Tirez pas !"
Menottes. Sac récupéré.
"Elle est où ? " crache William.
" Je parlerai qu’en présence de mon avocat.
— Parfait. On va faire ça dans les règles."
Au commissariat, Victor tranche net :
"Tu assistes, mais ce n’est pas toi qui l’interroges."
William serre les dents, mais obéit.
Alexis s’assoit à côté de lui.
L’attente commence.
Diana se releve encore une fois du canapé.
La troisième.
Ses jambes tremblaient, mais rester couchée était pire. Allongée, les pensées tournaient en rond, devenaient trop bruyantes.
Est-ce que William me pardonnera ?
La question revenait sans cesse, comme une blessure qu’on touche pour vérifier qu’elle fait toujours mal. Elle ne savait même pas exactement ce qu’elle devrait lui expliquer.
Elle ferme les yeux un instant.
Il me croira.
Elle devait s’accrocher à ça. À lui.
Mais pour avoir une chance de le retrouver, elle devait changer. Sa première tentative avait été stupide, instinctive. Trop frontale. Elle avait cru qu’il suffirait de courir, de crier, de résister.
Non.
Cette fois, elle devait être plus rusée.
Faire semblant.
Lui donner ce qu’il attendait en surface.
Laisser croire qu’elle se soumettait. Qu’elle acceptait. Qu’elle cessait de se débattre.
Rien que d’y penser, son estomac se noua.
Mais survivre exigeait parfois de mentir.
Elle observe le salon autrement, comme si elle la voyait pour la première fois. Ce n’était plus seulement une prison. C’était un terrain d’observation.
Elle commence à fouiller. Discrètement. Méthodiquement.
Les étagères.
Les tiroirs.
Les livres.
Certains étaient annotés, cornés, relus. Pas les siens. Les siens à elle. Ou plutôt… à Eugénie.
Des photos aussi. Anciennes. Une autre femme. Même regard, même sourire, mais pas le même corps. Pas la même époque.
Qui étais-tu vraiment ? pense Diana.
Comprendre Eugénie, c’était comprendre lui. Trouver ses failles. Ses obsessions. Ses contradictions.
Elle ne se leve pas quand il entre. Elle soupire seulement.
"Tu ne me dis pas bonjour, mon Amour ?
— Hum…
— Laisse ton livre. Sers-moi un verre, je suis épuisé."
Elle obéit, agacée.
" Je peux reprendre ma lecture ?"
Il lui saisit le bras et l’attire contre lui.
" J’ai besoin de réconfort. Journée difficile… Dis-moi ce que tu as fait.
— Rien. J’ai pensé à mon chat.
— Le blanc teigneux ? J’ai essayé de l’attraper pour toi… sans succès."
Il sourit.
"Tu auras bientôt de la compagnie.
— Je n’en veux pas. Je veux rentrer chez moi.
— Tu es chez toi. Tu es instable, mon Amour. Je te protège."
Il voulut l’embrasser. Elle se dégage.
" Non. Assez de cette nuit.
— Ça ne t’a pas déplu.
— Je pensais à William !"
La gifle tombe.
Puis une autre.
Elle ne bouge pas.
" Ne prononce plus son nom ! S’il t’aimait, il te chercherait ! Ton ami aussi ! Ils se consolent déjà dans d'autres bras !"
Il se radoucit aussitôt, venimeux.
" Victor te croit déjà morte. Ils ne te cherchent pas. William ne t'as jamais aimé.. tu étais une distraction sans plus.. il a assouvis ses fantasmes et ceux de son cousin.. Pour eux, tu n'étais qu'une fille naïve..
— Je ne vous crois pas !
— Je t’ai vue. Avec eux.. ce soir la... Je les comprends... Victor et moi avons souvent, partagés la même femme. Mais toi.. Toi c'est différent. Je ne te partagerai plus."
Il la serre contre lui. Elle resta raide, lèvres closes.
" Je reviens pour dîner. Fais-toi belle.
— J’en ai assez de ce que vous me donnez à manger !" .
Elle radouçit sa voix, changeant de personnalitée :
" Ce corps... il n'est pas habitué.. mes goûts sont différents désormais..
— Dis-moi ce que tu veux.
— Du poulet au caramel. Du restaurant chinois près du pub Celte. Avec du riz cantonais. Sans œufs. Et un coca. Vous.. Tu.. Tu es médecin, tu sais que ce corps ne peux pas tout digerer... La dernière fois.. j'ai eu très peur.. avec les huitres.."
Diana frémit.. se rappellant de cette soirée horrible, ou il l'avait obligé à manger ces choses dégoutantes... Gluantes. Vivantes. Avec sa poisse habituelle, elle avait mangé la seule pas fraîche. La nuit avait été, fievreuse, délirante... elle n'avait jamais autant vomit. Elle avait hurlé de douleurs. Elle avait prié une seconde, qu'il l'enmènerais aux urgences. Mais non. Il était médecin. Il l'avait soigné. Veillait. Toute la nuit. Le lendemain, et le surlendemain, elle n'avait rien pu avaler. Elle avait cru que c'était la fin. Qu'elle allait mourir. Elle en avait presque était soulagée. Puis, elle avait pensé à ses parents. Une fraction de secondes. Ne pas y penser. Trop dure. Trop honteux.
Il la dévisage.
" Si tu me montres que tu es reconnaissante…
— Pas ça. Vous savez trés bien.. Tu.. sais trés bien que j'ai besoin de plus de romantisme..
— Juste un b****r. Et t’endormir contre moi. Rien d’autre."
Elle hésite.
William et Alex vont là-bas.
La patronne se souviendra peut-être.
Ça valait le risque.
Elle ferme les yeux, prie pour que quelqu’un remarque l’étrangeté de cette commande… et pose sur ses lèvres un b****r plein de promesses qu’elle n’avait aucune intention de tenir.
Le suspect et le commandant sursautent quand un BOUM sourd résonne derrière la vitre sans tain.
Blake vient littéralement de s’y jeter. L'aveu du suspect est comme un coup de poignard.
« …juste pour me faire de la thune… qui ne tente rien n’a rien… »
— MAIS T’ES SÉRIEUX ?!" hurle Blake, retenu de justesse avant de traverser la cloison.
Victor soupire profondément.
"Je l’avais dit. Une mauvaise blague."
William lui lance un regard noir.
" C’était notre SEULE piste !
— Et une piste en carton. On reprend tout depuis le début."
William frappe le mur. Alexis lui pose une main sur l’épaule.
" Il a peut-être raison… Le SMS, par exemple. C’est là que tout a commencé.
Mon téléphone… on me l’a peut-être pas volé au bar. "
Victor acquiesce.
"Exactement. Où en sont les parents de Diana ?
— Ils font le tour des hôpitaux et cliniques psychiatriques, " répond Blake en buvant une gorgée d’eau.
"Sa mère pense qu’un ravisseur aurait pu paniquer et la faire interner…"
Un agent jusque-là silencieux lève timidement la main.
" Heu… en parlant d’hôpital psychiatrique…"
Tous les regards se tournent vers lui.
" QUOI ? "gronde Victor.
" Il y a quelques semaines… on a eu un signalement près de l’ancien asile. Des jeunes faisaient de l’urbex."
Ils disaient que c’était hanté.
" Bien sûr, " marmonne Alexis.
"Ils parlaient de bruits… dans une ancienne chambre."
Blake se fige.
"Vous êtes allés voir.
— Oui ! Enfin… on a surtout entendu un chat."
Silence.
William serre le poing.
" Quel genre de bruit… le chat ?! Miaou ??
— Ben… pas miaou non… plutôt… feulement. Un chat énervé quoi. Surement une mère avec une portée. On les as sermonnés et on est parties. "
Alexis cligne des yeux.
Blake pose lentement ses mains sur les épaules de son cousin.
" Retient moi. Maintenant.
— ok.." Il le retient par la ceinture, l'empechant de justesse de se jetter sur l'homme :
"LE CHAT ÉNERVÉ, C’ÉTAIT MA FEMME !!!"
hurle-t-il.
"b***e D’INCAPABLES ! VOUS AURIEZ DU VERIFIER !"
Victor attrape l’homme par le bras.
"Vous allez nous emmener à l’endroit EXACT.
— Commissaire, " balbutie l’agent—
"PAS UN MOT."
William attrape l’agent par le col.
"Si je découvre son cadavre—
— LIEUTENANT ! Un mot de plus et vous restez ici !"
Les regards s’affrontent. William finit par baisser les yeux, tremblant.
Victor aboie déjà les ordres :
"SCIENTIFIQUE SUR PLACE !
UNE AMBULANCE !
TOUT LE MONDE EN VOITURE DANS CINQ MINUTES !"
Le lieutenant inspire, amer.
Un chat.
Ils ont pris MA femme pour un chat.
Dans la voiture qui les mène vers l’ancien asile, fermé depuis près de vingt ans, William et Alexis se serrent la main sans un mot. Un geste instinctif. Vital.
Le trajet semble interminable. Personne ne parle. Même la radio est coupée, comme si le moindre son pouvait briser quelque chose.
Enfin, le bâtiment apparaît.
Massif. Noirci par le temps. Les fenêtres béantes ressemblent à des orbites vides. Une odeur de moisissure et de métal humide flotte déjà dans l’air.
"C’est dans les sous-sols… par là, " murmure l’agent.
Les policiers se déploient. Les couloirs sont étroits, étouffants. Les murs suintent.
Des lits rouillés, encore équipés de sangles, gisent de travers. Des chariots d’hôpital couverts de poussière. Des flacons de médicaments brisés jonchent le sol, comme si l’endroit avait été abandonné du jour au lendemain.
William frissonne.
Sur un mur, une affiche à moitié arrachée vante encore les bienfaits de l’eau glacée pour « traiter l’autisme ».
Plus loin, des camisoles de force pendent, sales, figées dans le temps. Des blouses d’infirmiers jaunies oscillent doucement, alors qu’il n’y a aucun courant d’air.
Le hall d’accueil est intact.
Le téléphone pend encore, décroché.
Des dossiers sont ouverts sur le comptoir.
Des rats détalent entre leurs chaussures.
Ils descendent.
Les sous-sols.
Là où l’on enfermait autrefois les cas « irrécupérables ».
Les portes des anciennes chambres capitonnées sont enfoncées une à une, armes levées. Le silence est si dense qu’il semble vivant.
Blake chuchote :
"Si on la retrouve morte…
— Ne dis pas ça, " souffle Alexis
Il avale difficilement.
"Ça sentirait déjà la mort..
— RAS ! Y A PERSONNE !"
Puis une voix, plus loin, tremblante :
" COMMISSAIRE ! LIEUTENANT ! Y avait quelqu’un ici !"
Ils accourent.
L’agent acquiesce, nerveux.
" C’est d’ici que venait le feulement…"
Il recule, mal à l’aise, sous le regard noir de Blake.
"Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? " demande ce dernier.
"Regardez… la douche. Les toilettes."
Il hésite.
"C’est… trop propre."
Victor inspire lentement.
"Et ça sent la javel. Personne ne touche à rien. La scientifique descend."
Le brigadier remonte son col.
"Bon sang… cet endroit… j’en ai la chair de poule."
William fixe les murs, livides.
"Sa mère avait raison…"
Il murmure.
"Elle était bien en psychiatrie."
Ils attendent. Dans un silence glacial.
L’asile semble retenir son souffle.
Guillaume Bonnette s'approche, un drône à la main :
" J'ai trouvé ça.. c'était surement aux deux jeunes.. peut être que ça a filmé quelque chose ?" Son demi frère le regarde, hésitant à le renvoyer se faire foutre. Mais Foxy... Foxy n'aimerait pas ça.:
" Yes.. bonne idée.. fait ce que tu peux..". L'homme acquiesce.. et lui chuchotte avant de partir :
" Je suis désolé... je m'inquiete aussi.. ".
Diana sentit quelque chose se dénouer en elle dès que l’odeur familière atteignit ses narines.
Sucré.
Chaud.
Réconfortant.
Elle n’avait pas imaginé, en élaborant ce stratagème, à quel point cela lui ferait du bien. Ce n’était pas seulement de la nourriture. C’était un souvenir. Un repère. Une preuve que quelque chose d’elle existait encore, intact.
Elle n’en pouvait plus des plats sophistiqués qu’on lui imposait : foie gras trop gras, œufs de poisson éclatant sous la dent, truffes à l’odeur envahissante, langoustes à la texture écœurante. Trop riche. Trop fort. Trop loin d’elle.
Souvent, son estomac se rebellait. Alors il lui servait de la soupe, tiède et fade, comme une punition.
Elle avait perdue du poids.. Même ses cheveux semblaient être trop lourds pour son corps. Il tentait de compenser avec des vitamines. Des compléments alimentaires. Ceux qu'on donnent aux personnes âgées, dénutris. Faibles.
Elle avait grimacé quand elle en avait bu un pour la prmeière fois. Elle s'était jurée, que plus jamais, elle ne dirait à un bénéficiaire que "c'est pas si mauvais quand même.. c'est bon pour vous".
Là, c’était différent.
L’odeur sucrée la prit de plein fouet. Elle sentit ses épaules s’abaisser. Sa gorge se serrer.
Elle aimait le sucré-salé. Toujours.
Le riz cantonais, sans œufs — exactement comme elle l’aimait.
Les bulles du soda lui picotèrent le nez quand elle approcha le verre, la faisant presque sourire.
Un vrai repas.
Elle prit une première bouchée, hésitante… puis une autre.
La chaleur lui descendit dans l’estomac comme une caresse.
Elle ferma les yeux un instant.
Elle était ailleurs.
Dans le petit restaurant chinois, coincé dans une ruelle. Les lanternes rouges. Les décorations kitsch. La patronne qui houspillait ses cuisiniers avec son accent chantant. Les rires étouffés. Le tintement des assiettes. Alexis qui se moquait de sa façon de tenir ses baguettes. Will... Will qui commandait toujours des plats bien trop salés. Parcequ'en Angleterre disait il, tout était trop fade. Il lui faisait toujours un clin d'oeil en ajoutant
Même les filles. Elles sont trop fades, pas comme toi Darling.
Elle mangea lentement, puis avec plus d’assurance, jusqu’au dernier grain de riz.
Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait presque… vivante.
Son ravisseur l’observait, satisfait. La voir sourire, même brièvement, était un bon signe.
Il se dit qu’il avait bien fait de la sortir plus tôt que prévu de l’asile. Des jeunes s’y étaient aventurés, avaient rameuté deux policiers — heureusement peu curieux.
Bientôt, pensa-t-il.
Elle deviendra plus docile. C'est un peu comme.. un ménage à trois...
Diana, elle, savourait encore les dernières notes sucrées sur sa langue, le cœur traversé d’émotions contradictoires : soulagement, nostalgie, gratitude coupable… et cette détermination silencieuse qui ne l’avait jamais quittée.