Eugénie

4277 Words
Diana est furieuse. Bloquée dans ce placard depuis des heures, les muscles noués, la gorge sèche, elle sent une urgence bien plus humiliante monter : elle a envie d’aller aux toilettes. Très envie. Elle se tortille, fulmine, jure intérieurement. Contre toute attente, la porte s’ouvre. Ce n’est pas lui. C’est la domestique. La petite brune entre sans un mot, l’air fermé, presque agacé. Elle s’accroupit, coupe rapidement les liens autour de ses chevilles, puis se redresse aussitôt. " Ne fais pas de bruit ! " lâche-t-elle sèchement. Et elle repart déjà, refermant la porte du salon derrière elle. Diana reste figée, stupéfaite. "Génial." Elle aurait au moins pu la détacher entièrement. Donc elle sait. Elle sait qu’elle est séquestrée ici. Et elle aide quand même. "Complice." Les petites mamies ne sont vraiment plus ce qu’elles étaient. Diana ne perd pas de temps. Elle file aux toilettes, se soulage enfin, le soulagement mêlé à une rage sourde. Elle s’acharne ensuite sur son bâillon, le retire avec difficulté et aspire l’air à pleins poumons. Respirer. Enfin. Elle se précipite vers la table basse. Le papier a disparu. Les verres aussi. Son cœur se serre. "Est-ce que la femme les a pris ? Est-ce que Victor a au moins lu ce qu’elle avait laissé ? Est-ce que quelque chose, n’importe quoi, a fait tilt dans sa tête ?" Elle n’en sait rien. À en juger par le silence.. Il ne reviendrons pas de sitôt. Ils sont allés voir des filles. Boire. Se plaindre. Au moins, elle ne couchera probablement pas avec son ravisseur ce soir. Cette pensée la fait grimacer. Une douleur sourde monte dans son ventre. Elle se replie légèrement sur elle-même. Il lui avait montré les résultats de la prise de sang : elle n’était pas enceinte. Alors… ses règles ? Bientôt ? Elle n’en sait même plus rien. Elle a complètement perdu le fil de ses cycles. Il se contente de lui donner sa pilule, sans un mot, sans explication. Elle soupire, lasse. Elle se doutait que Victor l’appréciait. Qu’il la trouvait jolie, peut-être attirante. Mais à ce point ? Et le pire… le plus dérangeant… c’est que sa voix lui revient en tête. Grave. Chaude. Suave. Ça la dégoûte. Et ça la trouble. Elle se force à chasser ces pensées. Sans le vouloir, elle heurte un meuble. Le vase tombe. Se brise. Le fracas est assourdissant. Elle se fige. À peine quelques minutes plus tard, elle entend des pas lourds. Son estomac se noue. Elle se prépare mentalement à une remontrance, à une colère, peut-être pire. La porte s’ouvre. "Je suis désol—" Elle s’interrompt net. "Ce n’est pas Gregory." Elle comprend immédiatement que ce n’est pas lui. Quelque chose dans la silhouette. Dans la façon de se tenir. Dans le silence. Son cœur accélère. Et cette fois, l’instinct lui hurle qu’elle vient de passer un nouveau seuil. Victor et son ami sortent du bar huppé. L’air frais de la nuit lui fouette le visage. Après quelques verres, il se sent déjà un peu mieux. Moins à vif. Moins en colère. " Pourquoi elle m’obsède à ce point… ?" murmure-t-il. Gregory esquisse un sourire en allumant une cigarette. " Parce qu’elle ne s’intéresse pas à toi." Victor soupire, comme si cette évidence l’agaçait encore plus. "Elles te tombent toutes dans les bras. Forcément, dès qu’une devient un peu inaccessible, tu perds pied. Regarde Catherine… Tu es tombé fou amoureux le jour où elle a épousé ton frère. Avant ça, elle ne t’intéressait pas. — Hum… c’est vrai qu’elle m’a envoyé voir ailleurs plus d’une fois…" Victor fronce les sourcils. Cette réflexion le dérange plus qu’il ne veut l’admettre. "Ta Diana te déteste. Ça te plaît. En plus, elle n’est pas libre. — Oui… " reconnaît-il à contrecœur. " C’est excitant, j’avoue. Mais je sais qu’il y a autre chose.." Gregory s’arrête net, le regarde longuement. " J’ai vu comment elle regarde ton officier. Elle ne le trompera jamais. Et lui, vu à quel point il est accro, il n’est pas près de la lâcher. Tu n’as aucune chance. Tu devrais te faire une raison." Victor serre la mâchoire. " J’obtiens toujours ce que je veux." Gregory ricane. "Oh, je sais. Tu étais déjà comme ça enfant. Mais je te rappelle que tu as voulu absolument la copine de ton frère… résultat, tu as un bâtard. Quant à la femme de ton frère… tu as hérité d’une belle-fille qui est plus un poids qu’autre chose." Un silence. " De toute façon… elle est toujours introuvable, alors…" Victor se retient de dire plus. Beaucoup plus. Gregory est son confident depuis l’enfance. Pourtant, ce soir, quelque chose cloche. Il est… étrange. Certes, il a débarqué sans prévenir, mais ce n’était pas la première fois. Les coupes de champagne chez lui ne dataient sûrement pas d’hier. Il y avait du rouge à lèvres sur l’une d’elles. Frais. Il avait clairement reçu quelqu’un avant son arrivée. Pourquoi lui avoir menti ? " Tu fêtais quelque chose avec Nadia, hier ? " demande Victor, faussement détaché. — Oui… nos trois mois. — Elle te supporte encore ?". Ils avancent vers le commissariat, pressés d’aller fumer un cigare. " J’en suis le premier surpris. Elle est intelligente, tu sais… Elle m’a posé quelques énigmes assez compliquées." Victor relève la tête. " Vraiment ? Lesquelles ? — Une en particulier… Une boîte sans charnières, sans clés, sans couvercle. Pourtant, un trésor doré est caché à l’intérieur." Victor s’arrête une seconde. " L’œuf. En effet. Quand on ne connaît pas… — …le livre ? " coupe Gregory. " C’est une énigme qui vient de Bilbo le Hobbit, de Tolkien. Je te le prêterai si tu veux." Victor respire, troublé. Il allait ajouter que Diana lui avait posé exactement la même devinette, un jour. Qu’il s’était senti stupide de ne pas savoir répondre. Qu’il se souvenait encore de son regard étonné quand il avait avoué n’avoir jamais lu Tolkien — ce qui, pour elle, était inconcevable. Il avait fini par acheter tous les livres, juste pour pouvoir en discuter avec elle. Cette sensation bizarre revient. En voyant de la lumière dans le commissariat, Victor soupire. " Je te parie que William et Alexis sont encore là. — À cette heure ?" Ils entrent. Alex les accueille avec un grognement à peine contenu. "Vous faites quoi ici ? — Je suis commissaire," répond Victor sèchement. " C’est un commissariat. Je n’ai pas besoin de l’autorisation d’un… — Sous-fifre ? " coupe Alex. " …d’un policier pour entrer ici. Et vous deux ? Vous n’êtes pas d’astreinte. — Bah… notre petite amie et meilleure pote est aux mains d’un psychopathe qui est sûrement en train de la v****r. On ne va pas rester tranquilou chez nous." Victor blêmit. " Quoi ? — Ah… on ne t’a pas dit ? Il y a des traces de sperme sur la nuisette. C’est plus simple de bosser d’ici. Mais t’inquiète, si on dérange, on va chez moi. — Non… enfin… faites comme vous voulez. Tenez-moi au courant. — T’inquiète, on ne fera pas de bruit." Victor serre les poings. " Ton cynisme est à la limite de l’insulte, Alexis. Ne commence pas à me provoquer. Ici, je ne suis pas ton père. — Parce qu’en dehors, tu es le père de l’année ?" Gregory s’interpose immédiatement. " Allons, Victor… Je suis sûr qu’il ne voulait pas t’insulter. N’est-ce pas, mon garçon ?" Alex sourit, provocateur. " Oh si, si. On peut dire que je lui manque carrément de respect. Bon… je retourne bosser, moi." Il lance un regard de défi à Victor, qui secoue la tête sans répondre. Il entraîne Gregory dans son bureau, referme la porte derrière eux et se laisse tomber lourdement dans un fauteuil. " bordel... imaginer qu'un autre la touche !" Du revers de sa main, il envoit valser les papiers se trouvant sur la table basse. Son ami lui sert un verre : " Calme toi... vous avez trouver une nuisette alors ? - Oui.... la chose improbable... on pense qu'elle a demandé au ravisseur de la porter dans la cachette de son chat... pour qu'il ne l'oublie pas... - En effet... - C'est bien elle ça... elle pense à son foutu chat ! Au lieu de nous envoyer un message ! - Tu ne vas pas être jaloux d'un chat quand même ? - William dit toujours qu'il est a peu pres sur qu'entre lui et le chat, elle choisirait le chat... - Les femmes sont comme ça maintenant... libres et independantes... - Si je retrouve le s****d qui ose la.... - Des traces de spermes ne veulent pas dire viol... - ça m'etonnerait qu'une fille comme elle, se laisse prendre au syndrome de Stockolm... elle deteste l'histoire de la Belle et la Bête à cause de ça... - Vous ne vous êtes jamais dit qu'elle avait pu suivre un homme de son plein grés ? - Elle se serait faite de son plein gres enfermé dans un asile ? Ça ne tient pas. Mais le type qui a fait ça est surement obsedé par elle... - Cesse de te torturer... laisse tes hommes faire leur travail...". Il sort un cigare, l’allume lentement, puis en tend un à son ami. Victor l’accepte sans un mot. Le chirurgien s’installe derrière le bureau du commissaire, parfaitement à l’aise, comme chez lui. Il jette un coup d’œil discret à son téléphone. Un message de Maria. "Elle est détachée." Enfin… presque. Il range l’appareil au moment où Victor commence à faire les cent pas, nerveux. Profitant de son agitation, il consulte à nouveau son téléphone, cette fois pour ouvrir l’application de vidéosurveillance. La maison apparaît, découpée en plusieurs angles familiers. Quand il avait croisé Blake plus tôt dans la journée, celui-ci sortait de la mairie. Il y avait retrouvé un ancien patient. Un homme à qui il avait sauvé la vie. Dans quelques jours, tout serait réglé. Tout serait officiel. Il relève la tête, tire une longue bouffée de son cigare. Puis son regard se fige. Les images changent d’angle. " Qu’est-ce que… ?" Son sourire disparaît. Les traits de son visage se durcissent brusquement. Sur l’un des écrans, Diana n’est plus seule. Il se penche en avant, le cœur soudain trop rapide. Ce n’est pas possible. Pas maintenant. Pas lui. La fumée du cigare s’échappe entre ses lèvres sans qu’il s’en rende compte. " Merde ! je dois y aller. Une urgence à l'hopital.. un gosse. - Vas y, merci de m'avoir supporté - Je t'appelles vite pour continuer notre soirée ". Ils s'etreignent avec affection, rapidement. Victor raccompagne Gregory jusqu’à son véhicule, puis retourne au commissariat. À peine la porte franchie que son fils soupire. " Quoi, encore ? — Ne commence pas. Je viens voir si je peux aider. — Tu veux pas plutôt rentrer chez toi ? — L’intervention de demain est prête ?" Alexis ricane. " Ah… ta femme t’a viré, c’est ça ? — Tu m’emmerdes. Je vais voir William— — Donc Catherine ne veut plus de toi. Allez, raconte, je suis ton fils, je peux aider… — Elle ne veut pas que je rentre tant que Diana n’est pas retrouvée. Content ? — Et ? T’as d’autres maisons. — J’aime ma femme, et je veux être avec elle. — Vu comme tu la trompes, j’ai des doutes. — Couple ouvert, je te signale. Bref. C’est avec Catherine que je veux être. — Si elle est aussi têtue que toi, t’es pas prêt de rentrer." Victor serre la mâchoire. " Ça fait six ans qu’Eugénie est morte. Elle en veut toujours à Gregory. — Ha oui… la rancune. Bon, puisque t’es là, vérifie que tout est prêt pour demain. C’est ton frère qu’on envoie en mission. — Dîner avec des escortes… y a pire." Alexis lui lance un regard lourd de sous-entendus et rejoint William. " Pourquoi il est là ? — Sa femme veut plus de lui tant que Didi n’est pas retrouvée. T’inquiète, je le tiens loin. T’as trouvé quelque chose ? — Le dossier est bâclé. Regarde : fractures anciennes, mal soignées… et cette marque. Une chevalière. — Personne n’a interrogé le mari là-dessus ? — Si. Mais la gouvernante lui donne un alibi béton." Alexis lit à voix basse, ironique. " Adorable mamie, hein… — Exactement. Et vu l’escalier, la chute est impossible comme décrite. — Lettre de suicide ? — Trop propre. Trop calme. Incohérent. — Donc soit elle a secoué le bébé et il l’a tuée, soit l’inverse. — Possible." William range le dossier. " Il arrive." Il enchaîne aussitôt : " T’as vu les vidéos du parc ? — Oui. Il rôde. Il observe Diana et le gosse." Victor fronce les sourcils. "C'est quoi cette histoire ? — Je gardais le fils de Bonnette. Sa baby-sitter, c’est Diana. — Et ? — Votre ami nous a abordés. Le gamin a paniqué. Il m’a raconté qu’un type l’avait déjà pris par la main au parc, en disant connaître une cachette. Diana a crié, l’homme a fui. — Tentative d’enlèvement ? — Oui. Deux semaines avant sa disparition. Bonnette a gardé les vidéos." Silence. " Elle ne t’en avait jamais parlé ? " demande Victor. " On était en planque ce jour-là." Victor réfléchit. "Envoyez-moi les vidéos. — Comme vous voulez. Mais ça sent le type organisé. Véhicule à proximité, peu de témoins. — Normal. Les gens regardent ailleurs." Il soupire, plus las que menaçant. " Pensez quand même à rentrer chez vous." Alexis esquisse un sourire insolent. " Vous aussi chef.." Alex ricane, s’attirant un regard noir de son père. Victor n’ajoute rien. Il tourne les talons et s’enferme dans son bureau, claque la porte plus fort que nécessaire. Il se sert un verre, sans vraiment le savourer, puis allume son ordinateur. Les images défilent. Il se souvient immédiatement de ce jour-là. Ses hommes étaient bien en planque. Il s’en rappelle parfaitement… mais pas seulement pour des raisons professionnelles. Diana portait ce body qu’elle aimait tant. Celui qu’elle disait « pratique ». Lui l’avait surtout trouvé terriblement flatteur. Le décolleté, le jean ajusté… une allure libre, lumineuse. Elle riait, courait, jouait avec l’enfant — sans doute au loup. Insouciante. Vivante. Son regard s’attarde malgré lui. Puis, l’homme apparaît. À distance. Silhouette fermée, visage dissimulé. Victor se redresse imperceptiblement. Il connaît la suite, mais la revoit comme si c’était la première fois. Diana tourne le dos une seconde. Une seule. L’homme en profite. Il attire l’enfant, l’éloigne. À peine quelques mètres, mais Victor sent encore la tension lui nouer l’estomac. Diana se retourne aussitôt. Elle comprend. Trop vite. Elle s’agite, sort du square, court. Elle crie. L’enfant se débat. L’homme lâche prise et s’enfuit. Diana récupère le petit, le serre contre elle. Même à travers l’écran, Victor perçoit sa panique. Il la voit trembler quand elle sort son téléphone. Dix minutes plus tard, Bonnet arrive. Et là… cette pointe désagréable. Cette jalousie qu’il n’avait pas su nommer sur le moment. Guillaume la rassure, pose une main sur son bras. Diana semble au bord des larmes. Victor se rappelle avoir pensé qu’elle n’avait jamais été aussi vulnérable. Ni aussi… touchante. Elle monte dans la voiture de Bonnette. Victor sait exactement où elle s’est rendue ensuite : le commissariat. Il se revoit la croiser. Elle avait témoigné, posé plainte. Ils s’étaient parlé brièvement. Elle lui avait dit, d’une voix trop calme, qu’elle avait eu peur pour l’enfant. « Les risques du métier », avait-elle ajouté avec ce demi-sourire fier, presque bravache. Il se souvenait surtout de ses yeux. Brillants. Trop brillants. Il lui avait proposé un café. Elle avait refusé. Prétexté le travail, toujours. Il se rappelle ce geste — presque instinctif — quand il avait essuyé une trace de mascara au coin de son œil. Elle avait rougi, bafouillé, fui. Ce jour-là, il avait compris quelque chose sans vouloir l’admettre : sa détresse l’avait atteint bien plus profondément qu’il ne se l’était autorisé. Il reprend le visionnage. Un véhicule attire son attention. Noir. Un pick-up. Stationné un peu à l’écart. Il avance l’image… s’arrête net. Son souffle se coupe. Gregory. ? Son ami sort de la voiture garée juste à côté. Que faisait-il là ? Dans ce quartier ? Ce jour-là ? Victor recule la vidéo, regarde encore. Plus tard, une femme blonde monte dans le pick-up. Lunettes de soleil trop larges, vêtements élégants. Impossible de l’identifier. Il se lève brusquement et quitte son bureau. " Vous êtes encore là tous les deux ? — on a repéré une femme blonde, " répond Alexis. " Toujours la même, "ajoute William. "Mon ami était garé juste à côté, "dit Victor, maîtrisant son ton. " Il a peut-être remarqué quelque chose Je lui demanderai demain, mais j’en doute." Blake acquiesce. — Le seul moyen de l’identifier reste le plan d’Alex. — Si elle est sur ce genre de sites… on verra. Victor tranche : — Rentrez chez vous. C’est un ordre. Vous avez besoin de repos. William acquiesce, récupère ses affaires — sans oublier le dossier d’Eugénie. Les deux hommes quittent le commissariat ensemble. Victor, lui, prend la route de sa résidence secondaire. Grande. Moderne. Froide. Un lieu à son image quand Catherine n’est pas là. Les domestiques l’accueillent avec la même discrétion respectueuse. Ils savent se taire. Victor l’exige, et le paie bien. Il retire sa veste, encore troublé. Une image le hante : Diana, ce jour-là, fière et terrorisée à la fois. Et cette certitude qui s’impose, de plus en plus dérangeante : Ce n’était pas l’enfant que quelqu’un avait voulu prendre. C’était elle. Catherine, elle, est installée dans un fauteuil, un verre de moscato à la main. Les albums photos sont ouverts sur ses genoux. Elle feuillette lentement. Eugénie et elle adolescentes, blondes toutes les deux. Déjà, Eugénie parlait d’enfant, de famille, d’avenir. Elle était vive, brillante, pleine de projets. Riche aussi, mais sans arrogance. Leur amitié était une évidence. Plus loin, les photos d’avant son propre mariage avec Victor. Eugénie avait été là, rassurante, souriante. Catherine se souvient de ce soir où elle avait balayé ses doutes. Elle n’avait pas vu — ou pas voulu voir — Gregory commencer son jeu de séduction. Les images suivantes lui serrent la gorge. Eugénie fiancée, puis mariée. Trop vite. Les robes plus longues. Les couleurs plus ternes. Les manches en été. Le maquillage plus couvrant. Les petites piques à table. Les rires gênés. Victor riait aussi. Elle n’avait compris que trop tard. Puis la grossesse. Le sourire revenu. L’espoir. Catherine avait cru s’être trompée. La photo du bébé la fait sourire malgré elle. Elle était marraine. L’enfant lui rappelait quelqu’un… un autre bébé. Alexis, peut-être. Elle avait tant espéré que Victor accepte un jour un autre enfant. Il s’était toujours réfugié derrière cette peur absurde, que l'autisme d'Alienor vienne de leur côté. Sur une photo, Eugénie est rousse. Cette couleur lui allait incroyablement bien. Les yeux bleus ressortaient davantage. Catherine s’arrête. Quelque chose la frappe soudain. La ressemblance. Pas flagrante. Pas exacte. Mais une même douceur dans les traits. Une même lumière. Eugénie… et Diana. Elle retire la photo de l’album sans vraiment savoir pourquoi et la pose sur son bureau. Le chiot la regarde, intrigué. Catherine referme l’album. La douleur est toujours là. Eugénie n’était pas qu’une amie. Elle était presque une sœur. Victor lui manque, malgré tout. Elle décide de le rejoindre. Dans la maison de ville, Firmin le domestique, l’accueille discrètement. "Monsieur, est là, seul." Elle entre sans frapper. Il sort de la douche, surpris. Ils parlent. Se reprochent. Se piquent. Diana. Gregory. Alexis. Toujours les mêmes failles. " Tu me manquais, " finit-elle par dire. Il soupire. Elle aussi. Quand elle évoque Eugénie, sa voix tremble légèrement. Victor s’adoucit malgré lui. Elle s’approche, cherchant simplement un refuge, un contact, quelque chose de rassurant. " J’avais besoin que tu me prennes dans tes bras, " murmure-t-elle. Il cède enfin, la serre contre lui, sans brutalité. Pour une fois, ni fantasmes ni colère. Juste deux solitudes qui se retrouvent — fragiles, inquiètes — pendant qu’ailleurs, Diana est toujours en danger. Gregory ne réfléchit plus. Il a quitté le commissariat trop vite, sans même s’en rendre compte. Une angoisse sourde lui broie la poitrine, une peur primitive, presque animale. Pourquoi ça recommence ? Pourquoi chaque fois qu’il pense avoir tout verrouillé, tout contrôlé, quelque chose lui échappe ? Il s’en veut. Il s’en veut terriblement de l’avoir hébergé quelques jours. Juste quelques jours, avait-il pensé. Pour lui éviter Victor. Pour éviter un scandale. Pour calmer les tensions. Une erreur. Une erreur de plus. En arrivant devant la maison, son cœur rate un battement. La lumière est allumée. Trop tardive. Trop vive. Il entre sans enlever son manteau. Et là, il le voit. L’homme est au-dessus d’elle, les poings serrés, tremblants, juste au-dessus du corps inanimé de Diana étendue au sol. Son visage est déformé par une rage malsaine, une excitation qui glace le sang. "Non… " murmure Gregory. Un gémissement éclate sur le côté. Maria, la domestique, recule contre le mur, les mains jointes, murmurant en portugais, la voix brisée : " Vai matá-la… vai matá-la…" (Il va la tuer…) Gregory explose. " DEHORS. MAINTENANT." Sa voix claque comme un coup de fouet. Maria sursaute, hésite, regarde Diana, puis fuit presque en courant, refermant la porte derrière elle. Le silence retombe. Épais. Étouffant. " T’es complètement malade… " souffle Gregory. L’autre se redresse lentement, un rictus méprisant aux lèvres. " Regarde-toi. Le chirurgien modèle. Tu trembles. — Éloigne-toi d’elle. — Ou quoi ? Tu vas appeler la police ? Ton commissaire adoré ? Tu crois vraiment que tu peux—" Gregory l’attrape par le col et le projette violemment contre le mur. " TU N’AS AUCUN DROIT." Diana gémit faiblement. La douleur lui traverse la tête comme une lame. Son ventre la brûle. Tout est flou. Elle n’entend que des fragments. Des voix déformées. De la colère.. " Pauvre fou," ricane l’homme. " Tu crois vraiment que tu peux la garder pour toi ?. Tu crois vraiment que c'est elle ? Elle aurait fini par—" Le poing de Gregory s’écrase contre son visage. " TAIS-TOI." Il est hors de lui. Une rage froide, maîtrisée, infiniment plus dangereuse. " Tu sors. Maintenant. Et écoute-moi bien. Si tu reviens. Si tu parles. Si tu t’approches d’elle ne serait-ce qu’à un kilomètre… je révèle tout à Victor !. Les comptes. Les faux alibis. Les femmes que tu as fait taire. Les viols. Et tous tes secrets.." L’homme rit, essuie le sang à sa lèvre. " Tu bluffes." Gregory se penche vers lui, le regard noir. " Essaie pour voir. "Pére"" Un silence tendu. Puis l’autre cède. Il ramasse sa veste, lance un dernier regard de haine vers Diana. " Elle te rendra fou ," murmure-t-il. "Comme Eugénie.." La porte claque. Gregory reste immobile quelques secondes, les poings encore serrés, le souffle court. Puis toute la rage retombe d’un coup. Il se précipite vers Diana. " Mon Amour regarde-moi… reste avec moi…" Elle entrouvre les yeux. Tout tourne. Elle distingue vaguement son visage, déformé par l’inquiétude. " Gré… gory…? " murmure-t-elle. Il la prend délicatement dans ses bras, horrifié par sa pâleur. Par le sans qui coule. " C’est fini. Il est parti. Je te le jure… il ne te feras plus de mal. Jamais." Elle n’a plus la force de répondre. Sa tête retombe contre son épaule. Gregory la serre contre lui, tremblant cette fois pour de bon. Diana gémit de nouveau, plus fort cette fois. Un son rauque, douloureux, qui lui arrache un frisson. " J’ai… mal… au ventre…" Gregory baisse les yeux. Elle est trempée. Le sang. Mélangé à un liquide plus clair. Son cœur se serre brutalement. " Non… non, non…" Il comprend immédiatement. Trop tôt. Beaucoup trop tôt ! "Regarde-moi…!" Elle ne le regarde pas vraiment. Son regard flotte. Vide. Perdu. "Ça coule… je crois que je saigne…" Il jure entre ses dents. Les coups. Le stress. La violence. Tout s’imbrique avec une logique implacable. " C’est pas ta faute…Mon Amour. Rien de tout ça n’est de ta faute." Il se lève précipitamment, ouvre un tiroir, revient avec une plaquette de cachets roses. " Avale ça. Tous. Maintenant. — Je… j’ai mal à la tête… j'ai envit de vomir.." Il s’arrête net. Il pose deux doigts sur son crâne, observe ses pupilles, la façon dont elle peine à focaliser. Putain. " Qu'est ce qu'il t'as fais !?" Elle tourne faiblement la tête. Il remarque la table basse. L'angle. Il reconnaît les signes. Trop bien. Le ralentissement. La confusion. La nausée. Traumatisme crânien. "Mon Amour, reste avec moi. Ne t’endors pas." Il l’aide à avaler les cachets, soutient sa nuque, la force presque à se redresser. " Où… où on est ?" Elle se dégage soudainement, chancelante, se lève sans prévenir. " J’ai besoin… de me laver…" Elle titube, laissant des traces derrière elle. Du sang. Trop de sang. Mais elle s’éloigne déjà, comme si l’espace se déformait autour d’elle. Elle ouvre une porte. Une autre. Elle ne sait plus où elle est. Gregory, lui, est déjà en mouvement. Téléphone à l’oreille. " Oui. C’est moi." Il marque une pause "Oui, urgence absolue ! Traumatisme crânien probable. Hémorragie gynécologique. Oui. Je sais ! Je veux un scanner immédiat. Et préparez une couveuse !." Un silence. "Non !. Faites-le ! ." Il raccroche. Et c’est là qu’il l’entend. Un hurlement. Un cri déchirant, animal, venu de la salle de bain. Il lâche tout et court. La peur lui explose dans la poitrine.
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