Il est probable que mes confrères n’étaient guère plus instruits que moi, en dépit des tracts dont on nous inonde. Mais je suis stupéfait de les voir si vite à l’aise dès qu’on aborde ces sortes de questions. Presque tous sont pauvres, et s’y résignent courageusement. Les choses d’argent n’en semblent pas moins exercer sur eux une espèce de fascination. Leurs visages prennent tout de suite un air de gravité, d’assurance, qui me décourage, m’impose le silence, presque le respect.
Je crains bien de n’être jamais pratique, l’expérience ne me formera pas. Pour un observateur superficiel, je ne me distingue guère des confrères, je suis un paysan comme eux. Mais je descends d’une lignée de très pauvres gens, tâcherons, manœuvres, filles de ferme, le sens de la propriété nous manque, nous l’avons sûrement perdu au cours des siècles. Sur ce point mon père ressemblait à mon grand-père qui ressemblait lui-même à son père mort de faim pendant le terrible hiver de 1854. Une pièce de vingt sous leur brûlait la poche et ils couraient retrouver un camarade pour faire ribote. Mes condisciples du petit séminaire ne s’y trompaient pas : maman avait beau mettre son meilleur jupon, sa plus belle coiffe, elle avait cet air humble, furtif, ce pauvre sourire des misérables qui élèvent les enfants des autres. S’il ne me manquait encore que le sens de la propriété ! Mais je crains de ne pas plus savoir commander que je ne saurais posséder. Ça, c’est plus grave.
N’importe ! Il arrive que des élèves médiocres, mal doués, accèdent au premier rang. Ils n’y brillent jamais, c’est entendu. Je n’ai pas l’ambition de réformer ma nature, je vaincrai mes répugnances, voilà tout. Si je me dois d’abord aux âmes, je ne puis rester ignorant des préoccupations, légitimes en somme, qui tiennent une si grande place dans la vie de mes paroissiens. Notre instituteur – un Parisien pourtant – fait bien des conférences sur les assolements et les engrais. Je m’en vais bûcher ferme toutes ces questions.
Il faudra aussi que je réussisse à fonder une société sportive, à l’exemple de la plupart de mes confrères. Nos jeunes gens se passionnent pour le football, la boxe ou le tour de France. Vais-je leur refuser le plaisir d’en discuter avec moi sous prétexte que ces sortes de distractions – légitimes aussi, certes ! – ne sont pas de mon goût ? Mon état de santé ne m’a pas permis de remplir mon devoir militaire, et il serait ridicule de vouloir partager leurs jeux. Mais je puis me tenir au courant, ne serait-ce que par la lecture de la page sportive de l’Écho de Paris, journal que me prête assez régulièrement M. le comte.
Hier soir, ces lignes écrites, je me suis mis à genoux, au pied de mon lit, et j’ai prié Notre-Seigneur de bénir la résolution que je venais de prendre. L’impression m’est venue tout à coup d’un effondrement des rêves, des espérances, des ambitions de ma jeunesse, et je me suis couché grelottant de fièvre, pour ne m’endormir qu’à l’aube.
Mlle Louise est restée ce matin, tout le temps de la Sainte Messe, le visage enfoui dans ses mains. Au dernier évangile, j’ai bien remarqué qu’elle avait pleuré. Il est dur d’être seul, plus dur encore de partager sa solitude avec des indifférents ou des ingrats.
Depuis que j’ai eu la fâcheuse idée de recommander au régisseur de M. le comte un ancien camarade du petit séminaire qui voyage pour une grosse maison d’engrais chimiques, l’instituteur ne me salue plus. Il paraît qu’il est lui-même représentant d’une autre grosse maison de Béthune.
C’est samedi prochain que je vais déjeuner au château. Puisque la principale, ou peut-être la seule utilité de ce journal sera de m’entretenir dans des habitudes d’entière franchise envers moi-même, je dois avouer que je n’en suis pas fâché, flatté plutôt… Sentiment dont je ne rougis pas. Les châtelains n’avaient pas, comme on dit, bonne presse au grand séminaire, et il est certain qu’un jeune prêtre doit garder son indépendance vis-à-vis des gens du monde. Mais sur ce point comme sur tant d’autres, je reste le fils de très pauvres gens qui n’ont jamais connu l’espèce de jalousie, de rancune, du propriétaire paysan aux prises avec un sol ingrat qui use sa vie, envers l’oisif qui ne tire de ce même sol que des rentes. Voilà longtemps que nous n’avons plus affaire aux seigneurs, nous autres ! Nous appartenons justement depuis des siècles à ce propriétaire paysan et il n’est pas de maître plus difficile à contenter, plus dur.
Reçu une lettre de l’abbé Dupréty, très singulière. L’abbé Dupréty a été mon condisciple au petit séminaire, puis a terminé ses études je ne sais où et, aux dernières nouvelles, il était pro-curé d’une petite paroisse du diocèse d’Amiens, le titulaire du poste, malade, ayant obtenu l’assistance d’un collaborateur. J’ai gardé de lui un souvenir très vivace, presque tendre. On nous le donnait alors comme un modèle de piété, bien que je le trouvasse, à part moi, beaucoup trop nerveux, trop sensible. Au cours de notre année de troisième, il avait sa place près de la mienne, à la chapelle, et je l’entendais souvent sangloter, le visage enfoui dans ses petites mains toujours tachées d’encre, et si pâles.
Sa lettre est datée de Lille (où je crois me rappeler qu’en effet un de ses oncles, ancien gendarme, tenait un commerce d’épicerie). Je m’étonne de n’y trouver aucune allusion au ministère qu’il a vraisemblablement quitté, pour cause de maladie, sans doute. On le disait menacé de tuberculose. Son père et sa mère en sont morts.
Depuis que je n’ai plus de servante, le facteur a pris l’habitude de glisser le courrier sous ma porte. J’ai retrouvé l’enveloppe cachetée, par hasard, au moment de me mettre au lit. C’est un moment très désagréable pour moi, je le retarde tant que je peux. Les maux d’estomac sont généralement supportables, mais on ne peut rien imaginer de plus monotone, à la longue. L’imagination, peu à peu, travaille dessus, la tête se prend, et il faut beaucoup de courage pour ne pas se lever. Je cède d’ailleurs rarement à la tentation, car il fait froid.
J’ai donc décacheté l’enveloppe avec le pressentiment d’une mauvaise nouvelle – pis même – d’un enchaînement de mauvaises nouvelles. Ce sont des dispositions fâcheuses, évidemment. N’importe. Le ton de cette lettre me déplaît. Je la trouve d’une gaieté forcée, presque inconvenante, au cas probable où mon pauvre ami ne serait plus capable, momentanément du moins, d’assurer son service. « Tu es seul capable de me comprendre», dit-il. Pourquoi ? Je me souviens que, beaucoup plus brillant que moi, il me dédaignait un peu. Je ne l’en aimais que plus, naturellement.
Comme il me demande d’aller le voir d’urgence, je serai bientôt fixé.
Cette prochaine visite au château m’occupe beaucoup. D’une première prise de contact dépend peut-être la réussite de grands projets qui me tiennent au cœur et que la fortune et l’influence de M. le comte me permettraient sûrement de réaliser. Comme toujours, mon inexpérience, ma sottise et aussi une espèce de malchance ridicule compliquent à plaisir les choses les plus simples. Ainsi la belle douillette que je réservais pour les circonstances exceptionnelles est maintenant trop large. De plus, Mme Pégriot, sur ma demande d’ailleurs, l’a détachée, mais si maladroitement que l’essence y a fait des cernes affreux. On dirait de ces taches irisées qui se forment sur les bouillons trop gras. Il m’en coûte un peu d’aller au château avec celle que je porte d’habitude et qui a été maintes fois reprisée, surtout au coude. Je crains d’avoir l’air d’afficher ma pauvreté. Que ne pourrait-on croire !
Je voudrais aussi être en état de manger – juste assez au moins pour ne pas attirer l’attention. Mais impossible de rien prévoir, mon estomac est d’un capricieux ! À la moindre alerte, la même petite douleur apparaît au côté droit, j’ai l’impression d’une espèce de déclic, d’un spasme. Ma bouche se sèche instantanément, je ne peux plus rien avaler.
Ce sont là des incommodités, sans plus. Je les supporte assez bien, je ne suis pas douillet, je ressemble à ma mère. «Ta mère était une dure», aime à répéter mon oncle Ernest. Pour les pauvres gens, je crois que cela signifie une ménagère infatigable, jamais malade, et qui ne coûte pas cher pour mourir.
M. le comte ressemble certainement plus à un paysan comme moi qu’à n’importe quel riche industriel comme il m’est arrivé d’en approcher jadis, au cours de mon vicariat. En deux mots, il m’a mis à l’aise. De quel pouvoir disposent ces gens du grand monde qui semblent à peine se distinguer des autres, et cependant ne font rien comme personne ! Alors que la moindre marque d’égards me déconcerte, on a pu aller jusqu’à la déférence sans me laisser oublier un moment que ce respect n’allait qu’au caractère dont je suis revêtu. Mme la comtesse a été parfaite. Elle portait une robe d’intérieur, très simple, et sur ses cheveux gris une sorte de mantille qui m’a rappelé celle que ma pauvre maman mettait le dimanche. Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire, mais je me suis si mal expliqué que je me demande si elle a compris.
Nous avons ensemble bien ri de ma soutane. Partout ailleurs, je pense, on eût fait semblant de ne pas la remarquer, et j’aurais été à la t*****e. Avec quelle liberté ces nobles parlent de l’argent, et de tout ce qui y touche, quelle discrétion, quelle élégance ! Il semble même qu’une pauvreté certaine, authentique, vous introduise d’emblée dans leur confiance, crée entre eux et vous une sorte d’intimité complice. Je l’ai bien senti lorsque au café M. et Mme Vergenne (des anciens minotiers très riches qui ont acheté l’année dernière le château de Rouvroy) sont venus faire visite. Après leur départ, M. le comte a eu un regard un peu ironique qui signifiait clairement : «Bon voyage, enfin, nous sommes de nouveau entre nous ! » Et cependant, on parle beaucoup du mariage de Mlle Chantal avec le fils Vergenne… N’importe ! Je crois qu’il y a dans le sentiment que j’analyse si mal autre chose qu’une politesse, même sincère. Les manières n’expliquent pas tout.
Évidemment, j’aurais souhaité que M. le comte montrât plus d’enthousiasme pour mes projets d’œuvres de jeunes gens, l’association sportive. À défaut d’une collaboration personnelle, pourquoi me refuser le petit terrain de Latrillère, et la vieille grange qui ne sert à rien, et dont il serait facile de faire une salle de jeu, de conférences, de projection, que sais-je ? Je sens bien que je ne sais guère mieux solliciter que donner, les gens veulent se réserver le temps de réfléchir, et j’attends toujours un cri du cœur, un élan qui réponde au mien.
J’ai quitté le château très tard, trop tard. Je ne sais pas non plus prendre congé, je me contente, à chaque tour de cadran, d’en manifester l’intention, ce qui m’attire une protestation polie à laquelle je n’ose passer outre. Cela pourrait durer des heures ! Enfin, je suis sorti, ne me rappelant plus un mot de ce que j’avais pu dire, mais dans une sorte de confiance, d’allégresse, avec l’impression d’une bonne nouvelle, d’une excellente nouvelle que j’aurais voulu porter tout de suite à un ami. Pour un peu, sur la route du presbytère, j’aurais couru.
Presque tous les jours, je m’arrange pour rentrer au presbytère par la route de Gesvres. Au haut de la côte, qu’il pleuve ou vente, je m’assois sur un tronc de peuplier oublié là on ne sait pourquoi depuis des hivers et qui commence à pourrir. La végétation parasite lui fait une sorte de gaine que je trouve hideuse et jolie tour à tour, selon l’état de mes pensées ou la couleur du temps. C’est là que m’est venue l’idée de ce journal et il me semble que je ne l’aurais eue nulle part ailleurs. Dans ce pays de bois et de pâturages coupés de haies vives, plantés de pommiers, je ne trouverais pas un autre observatoire d’où le village m’apparaisse ainsi tout entier comme ramassé dans le creux de la main. Je le regarde, et je n’ai jamais l’impression qu’il me regarde aussi. Je ne crois pas d’ailleurs non plus qu’il m’ignore. On dirait qu’il me tourne le dos et m’observe de biais, les yeux mi-clos, à la manière des chats.
Que me veut-il ? Me veut-il même quelque chose ? À cette place, tout autre que moi, un homme riche, par exemple, pourrait évaluer le prix de ces maisons de torchis, calculer l’exacte superficie de ces champs, de ces prés, rêver qu’il a déboursé la somme nécessaire, que ce village lui appartient. Moi pas.
Quoi que je fasse, lui aurais-je donné jusqu’à la dernière goutte de mon sang (et c’est vrai que parfois j’imagine qu’il m’a cloué là-haut sur une croix, qu’il me regarde au moins mourir), je ne le posséderais pas. J’ai beau le voir en ce moment, si blanc, si frais (à l’occasion de la Toussaint, ils viennent de passer leurs murs au lait de chaux teinté de bleu de linge), je ne puis oublier qu’il est là depuis des siècles, son ancienneté me fait peur. Bien avant que ne fût bâtie, au XV e siècle, la petite église où je ne suis tout de même qu’un passant, il endurait ici patiemment le chaud et le froid, la pluie, le vent, le soleil, tantôt prospère, tantôt misérable, accroché à ce lambeau de sol dont il pompait les sucs et auquel il rendait ses morts. Que son expérience de la vie doit être secrète, profonde ! Il m’aura comme les autres, plus vite que les autres sûrement.