Tragédies-1

2055 Words
Tragédies– Tu restes là ! intima Sweeney à son chien. Le teckel, la truffe humide, lui lança un regard implorant depuis la banquette arrière. – C’est toi qui as voulu venir, répliqua son maître, comme si l’animal le comprenait. Et puis si Ian voit que je t’ai emmené, déjà que je suis en retard… Tout de même, songea l’inspecteur, il faudrait que je sois plus ferme avec Berthie… C’est vrai, il aurait pu rester avec Mrs Trench, ma logeuse. Après tout, elle a l’habitude de le garder. Quel cœur d’artichaut je fais, moi… soupira-t-il. Le jeune homme s’assura que la couverture du chien était bien en place, avec sa réserve d’eau et ses croquettes au pied du siège, puis il s’empara de son club de golf et s’apprêta à descendre de l’Escort. Mais une dernière pensée le retint encore : Bon, par quel chemin vais-je rejoindre le pont ?… En arrivant, je n’ai eu aucun mal à repérer l’ouvrage, mais je n’ai trouvé que ce bout de parking, près du terrain de foot, pour stationner… Alors, est-ce que je prends la rue, mais elle a plutôt l’air de remonter, ou bien… Oui, c’est ça : je vais descendre sur la plage et filer à droite, en direction du pont. Je finirai bien par trouver Ian. Sweeney s’extirpa de son véhicule, cala son sand wedge sur l’épaule, et il franchit la route en direction de la mer. Mince, quel temps… ronchonna-t-il, tandis qu’il foulait les premiers galets gris. Il n’a pas cessé de pleuvoir depuis que j’ai quitté Édimbourg… Et puis quel vent ! Il souffle du large et on a l’impression qu’une fois prisonnier du goulet de l’estuaire, il accélère encore. Après quelques pas, le buste incliné pour mieux lutter contre la bise du nord-est, mais aussi pour mieux progresser dans les pierres instables, l’Écossais se dit encore : Ce Firth of Tay, on dirait une grande bouche, large et puissante, qui aspire l’air froid de la mer du Nord comme pour mieux l’envoyer dans les sacs de nos cornemuses. Tu m’étonnes qu’elles couinent après ça ! sourit-il de sa propre idée. Puis Sweeney releva la tête, afin de s’assurer que ses pas le menaient toujours dans la bonne direction. OK, le pont est à moins de deux cents mètres, estima-t-il. Mais c’est drôle, je ne suis jamais venu à Wormit, et pourtant, j’ai le sentiment de connaître cet endroit… Habité par cette étrange sensation, le jeune policier fit encore quelques enjambées, avant de songer : Ah si, je sais… Le temps de ce matin me rappelle sûrement mon enfance sur la côte. Aberdeen n’est jamais qu’à une soixantaine de kilomètres, et je me souviens que lorsque je courais sur le port, à la rencontre des plus gros navires, le vent et la pluie me rinçaient en moins de deux. Pour éviter que je ne tombe malade, tante Midge avait même fini par m’interdire d’aller sur les quais par mauvais temps. En Écosse, autant me condamner à la perpétuité ! sourit-il encore. Mais pour ne pas s’attendrir en pensant à la vieille dame qui luttait, seule, dans sa chambre d’hôpital, Sweeney préféra porter le regard devant lui : Ce pont est immense. Plus de trois kilomètres au moins… estima-t-il en s’approchant du géant métallique qui enjambait l’estuaire. Plat sur toute sa longueur, avec des arcades ajourées qui surplombent le tablier… Avec le pont routier, son jumeau dans le lointain, on a l’impression que tous les deux forment des agrafes monstrueuses qui tenteraient en vain de cicatriser la plaie du Firth. Comme si les hommes voulaient empêcher la mer et le froid de pénétrer dans les flancs de l’Écosse… Et puis la taille des piliers, quelle hauteur !… Great Scott ! Chapeau aux ingénieurs qui ont conçu cette merveille ! apprécia-t-il enfin. Puis le jeune homme distingua les premiers indices d’une présence policière : Mince, des tresses bleues… repéra-t-il les b****s agitées par le vent. Il doit s’agir d’un meurtre… Oui, pas de doute : deux ou trois gars de la Scientifique s’affairent encore aux alentours. Marrant, s’efforça-t-il de se détendre : avec leur façon de marcher pliés en deux et de se baisser tous les trois pas, ces gars m’ont toujours fait penser à des poules qui picorent ! L’inspecteur se glissa sous les tresses, tout en prenant garde à ne pas y accrocher la tête de son sand wedge, puis il continua de se diriger vers ce qu’il lui semblait être le centre de la scène de crime. Bon, où est le cadavre ? finit-il par se demander. Parce que je me… Ah, voilà Ian ! se réjouit-il en apercevant son coéquipier sous le pont. Oups ! ‘A pas l’air de bonne humeur, le collègue… comprit-il aussitôt. Au même instant, McTirney identifia à son tour la silhouette dégingandée qui remontait dans sa direction. L’inspecteur observa l’arrivée du jeune policier : Et voilà Sweeney ! Toujours aussi bien fagoté, le rouquin… ironisa-t-il. Alors qu’il fait un temps à dissuader Nessie(1) de nager dans son loch, cette vedette s’est contentée d’enfiler un vieux chandail vert, un pantalon de toile sans le moindre pli et de gros brodequins à lacets rouges. En plus, s’il compte se servir de son fichu club de golf comme d’un parapluie, sa barbe va vite défriser ! Et puis… Et puis… Non décidément, il ne ressemble à rien le jeunot ! finit par capituler McTirney. – Salut, Ian ! lui lança Sweeney. Ça va ? – Mmouais, grogna l’ancien. Il n’est pas encore midi, précisa-t-il aussitôt, sur un ton où se mêlaient le reproche d’avoir attendu près de deux heures, mais – aussi – la satisfaction de constater qu’une fois réveillé, son jeune collègue n’avait pas traîné pour le rejoindre. Sweeney sourit. Depuis sept ans, il avait appris à connaître son coéquipier et, plus encore, à l’apprécier. À bientôt cinquante ans, marié et père de deux jeunes enfants, Ian McTirney avait choisi de demeurer simple inspecteur. Sur le terrain, nul doute qu’il se sentait plus utile qu’à la tête d’un grand service sur la porte duquel trônerait un titre aussi ronflant que vide. Grand et brun, maigre, avec des joues grêlées qui empêchaient la pluie de s’accrocher à son visage – une véritable mutation génétique, à croire que les joues de Ian sont faites pour l’Écosse et son climat ! s’amusait Sweeney –, l’ancien avait revêtu un imper gris, dont le col redressé ne suffisait pas à le protéger du vent mordant qui soufflait sous le pont. Enfin, le gel dont il abreuvait sa chevelure ondulée le protégeait plus sûrement de la pluie que l’huile sur les plumes d’un canard. – Qu’est-ce qui te fait rire ? releva McTirney. – Hein ?… Oh rien, mentit Sweeney. – Tu vas attraper la crève, lui fit remarquer l’ancien, toujours soucieux de son jeune coéquipier. Tu aurais pu mettre un manteau. – Non, ça va aller, le rassura le barbu. Mais j’y pense, enchaîna-t-il, je me suis posé la question durant tout le trajet : est-ce que tu es sûr que ce n’est pas toi qui m’as appelé sur le fixe tout à l’heure ? Stupéfait par la question incongrue de son collègue, McTirney explosa : – Encore ! Mais ça suffit avec ça ! gronda-t-il, et il écarta les bras. Et c’est tout ce que tu trouves à me dire ? – Ah ?… Euh non, tenta de se rattraper Sweeney : où est la victime ? La vengeance de McTirney ne se fit pas attendre : – Mais c’est qu’elle est déjà partie ! Tu as vu l’heure ?… Le légiste a dû trouver que, même pour un cadavre, ce n’était pas un temps pour bronzer sur la plage ! – Hem… Euh je… Oui, se contenta de bredouiller Sweeney, gêné. Et voilà, pan sur le bec ! Mais bon, il faut reconnaître que je ne l’ai pas volé, admit-il, beau joueur. Essayons plutôt d’entraîner Ian sur un terrain où nous pourrons nous entendre : – Franchement quand j’y pense, commença-t-il, pourquoi Wilkinson nous a-t-il désignés tous les deux ? Tu crois que le patron voulait se débarrasser de nous ? McTirney ne répondit pas. – C’est vrai à la fin, persista son coéquipier : nous parachuter loin de notre juridiction, alors que nous avons déjà tellement de dossiers en souffrance à Édimbourg. Quand je pense au retard que nous allons pren… – C’est toi qui parles de retard ? le coupa Mc Tirney, rancunier. OK je vois, comprit Sweeney. Ian est vraiment de mauvais poil… Après le coup de fil surprise de Wilkinson, le mal qu’il a eu à me joindre, et puis ce fichu temps qui règne sur l’estuaire, l’ancien n’est pas à prendre avec des pincettes. Je ferais mieux de faire profil bas et de me mettre dare-dare dans l’ambiance. Toutefois, ce fut son collègue qui reprit l’initiative : – En réalité, comme je te l’ai déjà expliqué au téléphone, je crois que ça arrange tout le monde qu’une équipe de la capitale s’occupe d’une enquête qui devrait empiéter sur plusieurs juridictions. Sur cette rive du Tay, nous sommes dans le Fife, tandis que de l’autre côté, au nord à Dundee, c’est… – …l’Angus, compléta Sweeney. Oui je sais, merci. Pour la première fois, et malgré la pluie incessante, McTirney esquissa un sourire approbateur. – Bien, je vois que tu es enfin avec nous, apprécia son coéquipier. Alors, reprit-il, si tu me posais la question que j’attends depuis deux heures ? – Euh oui… hésita brièvement Sweeney, avant de changer son sand wedge d’épaule. Puis le jeune inspecteur prit encore le temps d’observer la plage de galets, l’estuaire, la ville de Dundee qui surplombait l’embouchure du fleuve, le village de Wormit sur la droite, pour demander : – Ian… Qui est la victime ? Et que s’est-il passé ? Mais à l’instant même où son collègue, manifestement satisfait, allait lui répondre, un train s’engagea sur le pont, juste au-dessus de leur tête, et fila en direction de la ville. Dans un fracas assourdissant, le convoi déferla sur le Tay, bravant les rafales de vent et la pluie. McTirney essaya bien d’user de sa voix de stentor, mais les crissements des roues, amplifiés par la bise et l’écho métallique du tablier, eurent raison de sa vaine tentative. Tay Rail Bridge : 1, McTirney : 0 ! s’amusa Sweeney. * – Une fillette… finit par lui apprendre McTirney, le visage grave. Puis il entraîna son coéquipier vers la rive, une vingtaine de pas plus loin. – Elle était là… déclara-t-il encore, tout en désignant les galets à moins de deux mètres du bord. – Comme si on avait voulu l’éloigner des maisons… réfléchit Sweeney à voix haute, le regard tourné vers l’estuaire. Elle devait sûrement crier… s’imagina-t-il. Avant de s’adresser de nouveau à McTirney : – Au fait, est-ce que tu as les photos ? Ce serait plus simple si je… – Non pas encore, le devança son collègue. La Scientifique a promis de me les faire parvenir dès cet après-midi. Je leur ai laissé mon adresse mail. – Parce que tu as pris ton ordi ? s’étonna Sweeney. Combien de jours comptes-tu rester ? – Je t’expliquerai… rétorqua McTirney, dans un sourire énigmatique. Qu’est-ce que l’ancien peut bien avoir en tête ? s’inquiéta le jeune inspecteur. Ou quels ordres Wilkinson lui a-t-il donnés ? Je n’aime pas ce sourire… – Alors ? préféra reprendre Sweeney. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?… Toi qui as vu le cadavre, quelle est ton impression ? Son équipier commença par s’en tenir aux faits : – Comme je te l’ai dit, la petite était allongée juste là, la tête orientée vers le fleuve. Elle se présentait sur le ventre, les bras le long du corps et le visage tourné à droite, vers Dundee. Tu vois ? – Comment s’appelait-elle ? songea à lui demander son collègue. – Sue… Sue Cunningham. Elle n’avait que huit ans… Elle portait un survêtement rose, mais on lui avait retiré le bas. On a retrouvé le pantalon sur la plage, pas très loin, quand on remonte vers la route. – Tu veux dire… hésita Sweeney, déjà blême. – Tu m’as compris : pour le légiste, l’agression sexuelle ne fait aucun doute. – P… ! Huit ans seulement… soupira son coéquipier, écœuré. Et comment a-t-elle été tuée ? essaya-t-il de se reprendre. – Six coups de couteau, dont au moins trois mortels. L’assassin l’a frappée au niveau du cou, du thorax, mais aussi sur les bras. – De face ? demanda Sweeney. – Euh… Oui, lui confirma McTirney. Mais ensuite, elle a dû se retourner en tombant. – Mmm… marmonna le jeune policier. Ou celui qui a fait ça aura d’abord voulu la faire taire, d’où les coups portés uniquement sur le haut du corps. Puis il l’a retournée pour le reste, envisagea-t-il. – Plausible, l’approuva son collègue. Mais l’autopsie nous en apprendra plus. – J’espère… Et l’arme ? Si tu ne m’en parles pas, c’est que vous n’avez… – Rien, le coupa McTirney. Tu vois, les gars de la Scientifique continuent de chercher – ce n’est pas évident sur une plage de galets et sous la pluie – mais pour l’instant, chou blanc. Le tueur est probablement reparti avec. – Mmm, dommage… Et que t’a dit le légiste ? Est-ce que les plaies étaient profondes ? – « La » légiste, corrigea McTirney, dans un sourire malicieux… Non, pas trop. Le docteur m’a parlé d’un gros canif, d’un couteau suisse, voire d’un sgian dubh(2). Mais pas d’une pointe ronde, de type tournevis : les traces d’une lame fine, notamment sur le cou, étaient assez évidentes. – D’accord, enregistra Sweeney… Sais-tu si elle a été tuée sur place ? poursuivit-il. – Regarde : les experts ont retiré leurs réglettes après avoir fait les photos, mais les traces de sang sont encore bien visibles. Tu vois ? ajouta-t-il, et il désigna à son coéquipier quelques galets plus sombres que les autres. Le jeune barbu se pencha, vérifia les indications de son collègue, puis il déclara : – Mmoui, effectivement… La pluie n’a pas tout effacé. Quelle horreur. – Ce n’est jamais très beau, l’approuva McTirney. Mais là, cette gamine, je t’avoue que ça m’a fait mal au cœur, avoua-t-il, le regard dans le vide. Ian est père de deux filles, se souvint Sweeney. La cadette vient tout juste d’avoir dix ans. Je me doute de ce qu’il a pu éprouver ce matin, en découvrant la scène. Une enfant que l’on assassine, c’est toujours une tragédie. Je crois que je ne m’y ferai jamais, moi non plus… Maintenant, je comprends mieux les raisons de sa mauvaise humeur.
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