Chapitre un : Avant-propos-2

2201 Words
Patrick tapota sa poche et le couteau, puis renifla. Un jeu d’enfant. Mais bien sûr. Chaque seconde, il se sentait plus bête et moins compétent. Il ne montait pas à cheval avant de s’installer dans le Wyoming deux ans auparavant. Mais il avait appris à respecter un animal aux sabots durs, aux grandes dents et à la mâchoire puissante quand il se retrouvait acculé. En repensant au coup de pied que Mildred venait de lui lancer, Patrick demanda : — Est-ce qu’on a un tord-nez ? Il tordait toujours le museau de son cheval Reno pour l’empêcher de mordre le maréchal-ferrant. Cela marchait assez bien. — Nan. Wes afficha soudain un large sourire. — L’astuce consiste à se déplacer rapidement et à rester hors de portée. — Super. Mais maintenant, Patrick souriait aussi. Après une enfance passée au Texas, il pensait bien connaître l’Ouest, mais le Wyoming était plus « westernisé » encore que le Texas et le surpassait sur de nombreux plans. Un homme devait être capable d’autodérision, sinon la vie devenait vite ennuyeuse. — Ou alors on soulève les pattes opposées en même temps. La plupart des chevaux restent assez tranquilles avec deux pattes en l’air. — Dans ce cas, vous pouvez prendre l’arrière. Je choisis l’avant. Wes éclata de rire. De retour aux urgences, les deux hommes continuèrent leurs railleries bon enfant tout en rassemblant les instruments et le matériel. Puis Patrick entendit du vacarme dans la salle de réception. Des voix fortes, un claquement et des bruits de chairs qui s’entrechoquent. Une femme criait « Stop » d’une voix agitée. Patrick franchit la porte de la réserve bondée – ne faisant tomber, au passage, qu’une seule rangée de flacons de pilules d’une étagère – avec une longueur d’avance sur Wes qui traînait une machine à radiographie portable sur roulettes. À l’accueil, ils se précipitèrent vers un homme en uniforme de la commission Chasse et Pêche à la carrure ramassée et musclée d’un lutteur. Le ranger chargé de la protection de la faune sauvage maintenait une femme face contre terre, une main dans le dos, pressant son genou sur son échine. Les cheveux de la jeune femme couvraient un côté de son visage mais n’étouffaient pas sa voix. Elle jurait sans se priver, de manière experte et diversifiée. La lumière fluorescente crépitait et clignotait, éclairant les murs et les sols blanc-grisâtre et les chaises aux accoudoirs argentés. Un homme mince en salopette et une femme ronde en robe de chambre à fleurs lavande et en pantoufles étaient blottis dans un coin. De l’autre côté de la salle d’attente, Kim, l’infirmière de service, se tenait entre Patrick et un jeune homme nerveux en chaussures de randonnée qui tenait sa main sur son visage rouge et boutonneux. Kim était une femme robuste qui portait ses cheveux en un chignon gris sans artifice. Elle avait les mains en l’air et s’adressait au randonneur d’une voix ferme. — Venez avec moi, monsieur. Je vais vous installer dans une salle de consultation. Il lui hurla dessus. — Elle m’a frappé. La g***e m’a frappé. Le ranger adressa un signe de tête à Kim. — Peut-on l’éloigner de lui le plus possible ? Il secoua ses menottes. Patrick ne l’avait jamais rencontré auparavant, mais il connaissait son prédécesseur, Gill Hendrickson, et supposait que cet homme était le remplaçant. Patrick était de garde lorsque le corps de Gill était arrivé aux urgences en début d’année – tué par balle en service et déclaré mort à son arrivée à l’hôpital. Kim montra le randonneur du doigt. — Lui, je vais le mettre dans la numéro un. Elle, vous la mettez dans la numéro quatre. La salle numéro quatre était la plus éloignée de la salle d’attente. Patrick jeta un coup d’œil au vieux couple recroquevillé. Bien vu ! Kim. — Monsieur, voulez-vous porter plainte ? dit le garde. L’homme rebondissait sur ses pieds d’avant en arrière, secouant la tête, la main toujours sur sa mâchoire. — Quoi ? Non. Non. Nan-nan. Le gardien remit la femme sur pied, avec délicatesse. Elle avait une marque rouge au visage du côté qui avait heurté le linoléum, mais elle n’avait pas l’air blessée. Son T-shirt ruisselant de sueur était trempé autour du cou. Elle respirait fort, mais elle ne semblait pas en hyperventilation. Ses yeux papillonnèrent d’une personne à l’autre pour finalement se caler sur Patrick dans sa veste de médecin. — Je crois que je fais une crise cardiaque. Elle promenait sa main vers sa poitrine et son épaule. Malheureusement, Patrick avait souvent vu des agissements et des symptômes similaires, à Dallas. Mais une seule fois à Buffalo. Cela ne ressemblait pas à une crise cardiaque. Il était prêt à parier qu’elle était défoncée au speed. Qu’ils l’étaient tous les deux, elle et le randonneur masculin ! La transpiration, l’hyperactivité, la douleur thoracique étaient des effets secondaires fréquents de l’anxiété provoquée par les amphétamines. Mais pourquoi le garde était-il ici ? Sans relâcher la femme, le garde se présenta à Wes et à Patrick. — Je suis Alan Turner. Wes se présenta à son tour, puis Patrick dit : — Je suis le docteur Flint. Enchanté. Ils viennent d’où, ces deux-là ? — Ils conduisaient de manière erratique sur Red Grade près de leur campement. Pour des raisons évidentes, j’ai décidé qu’il valait mieux les amener ici. Les rangers étaient des agents des forces de l’ordre à part entière, habilités à faire respecter toutes les lois de l’État du Wyoming, même si les lois sur la gestion de la faune restaient leur responsabilité attitrée. Kim revint après avoir installé son patient. — Kim, pouvez-vous vérifier leurs fonctions vitales pendant que Wes et moi nous occupons de la patiente dehors ? Si Patrick avait raison et si le speed était bien la cause de leurs problèmes, quelques Valiums suffiraient à tout arranger. Kim hocha la tête en direction de la patiente : — Seule ? — Je vais rester avec elle, dit Alan. — Dans ce cas, pas de problème, dit Kim. — Ne me laissez pas, docteur, dit la femme. Je suis en train de mourir. Elle s’accrocha à sa poitrine. — Vous êtes entre de bonnes mains. Je reviens. Patrick se précipita dehors avec Wes. — Je déteste voir des cas de drogue par ici, dit Patrick. — Ça arrive de plus en plus ces derniers temps. J’en ai eu quelques-uns le week-end dernier quand le docteur John était de garde. À l’exception du cliquetis des roues de l’appareil de radiographie portable, le contraste entre la nuit calme et le drame de la salle d’attente était saisissant. Patrick marqua une pause juste avant le parking. — Je me demande ce qui se passe. J’espère que ça s’arrêtera avec la saison touristique. Mais la saison touristique se terminait avec la fête du Travail qui avait eu lieu plusieurs semaines auparavant. L’esprit de Patrick retourna vers le cheval. — Avez-vous vu la jambe de Mildred avant que j’arrive ? — Oui. — C’est grave ? — La peau n’a pas été traversée, mais mademoiselle Mildred a mal et elle est malheureuse. C’est près de l’articulation du paturon, mais je pense que ça passe à côté. Vous avez de la chance, docteur. Le pronostic d’une fracture est mauvais chez les chevaux. Beaucoup meurent d’une septicémie articulaire. Pas de fracture ouverte. Pas de blessure à l’articulation. Pas de plaie ouverte, donc pas d’infection. C’étaient de bons points. Patrick ne voulait pas qu’un autre patient meure d’empoisonnement du sang pendant son service, même pas un cheval. Surtout pas maintenant. Il avait perdu une patiente pour la première fois une semaine auparavant. Bethany Jones. C’était son nom. Si sa famille n’avait pas attendu qu’elle soit à deux doigts de la mort pour l’amener à l’hôpital, Patrick aurait peut-être eu une chance de la sauver. Une chose était certaine, les habitants du Wyoming étaient autonomes. Parfois même, un peu trop. Patrick reprit sa marche vers la remorque. Wes l’arrêta à nouveau en posant une main sur son bras : — Un des fils Jones est venu demander une copie du rapport d’autopsie de sa mère cet après-midi. — Encore, hein ? Patrick ne les avait pas rencontrés, mais il entendait sans cesse des échos de leurs visites. — Ils sont toujours aussi insistants. — Espérons que nous aurons bientôt le rapport, comme ça ils n’auront plus de raison de débarquer ici. Je suis moi-même assez impatient de mettre la main dessus. Logique ou non, il était difficile de ne pas se sentir responsable lorsque quelqu’un mourait pendant son service. Wes relâcha le bras de Patrick et les deux hommes contournèrent la remorque par l’arrière. Mildred regardait vers l’extérieur pendant que Tater chuchotait à son oreille. Il hocha la tête en les voyant. — Je vais donner un analgésique à Mildred avant de l’examiner et de faire une radio de sa jambe, dit Patrick. Il monta dans la remorque avec Tater et Mildred. Mildred dressa immédiatement ses oreilles et commença à frapper l’intérieur de la remorque avec ses sabots arrière. — Shh, Mildred. Patrick se rapprocha de la jument : — Tout va bien, ma belle. — On devrait peut-être la faire sortir d’ici, Docteur Flint, dit Tater. — Bonne idée. Patrick voulait avoir assez de place pour partir en courant. Tater tira sur le nœud de la longe de Mildred. — Eh bien, diable. Elle a tellement tiré qu’il est serré. On ne pourra jamais le défaire. Patrick sortit son couteau de poche « BOUCHER » et le brandit. — Vous êtes d’accord ? — Bien sûr ! Je vais la tenir, et vous allez entrer rapidement et couper au niveau du nœud. Nous en aurons toujours assez pour travailler. Patrick s’exécuta, puis remit le couteau dans sa poche. — Votre couteau de pacotille n’aurait pas fait ça, n’est-ce pas ? dit Wes. Patrick sourit. Grâce à l’attelle de première qualité posée sur sa jambe, Tater fit sortir Mildred de la remorque sans autre blessure. Puis il attacha sa longe à un treillis latéral. Patrick se rapprocha à nouveau d’elle, pour la piquer dans le cou. La jument frappa aussi vite qu’un crotale et enfonça ses dents dans la poitrine de Patrick. — Aah, cria-t-il. Fils de bourrin ramollo ! Son épaule plongea et ses genoux plièrent. Tater assena un grand coup à Mildred sur le côté, mais Mildred s’acharna encore deux atroces secondes avant de relâcher Patrick. Il recula rapidement et elle fit siffler sa queue. Wes croisa les bras. — Fils de quoi ? Patrick ne répondit pas, il se frottait la poitrine. La peau n’était pas percée, mais il garderait quand même une bonne marque. Tater caressa le nez de sa jument. — Désolé, Docteur Flint. Mildred est un peu irritable. Il aurait préféré que Tater l’avertisse avant de se retrouver à portée de ses dents. — Et moi qui croyais que tout le monde vous aimait, docteur, déclara Wes. Patrick jeta un regard en coin à Wes. — Vous avez déjà fait une piqûre à un cheval ? demanda-t-il à Tater. — Une fois ou deux. Patrick lui tendit la seringue : — Alors, faites-vous plaisir. Wes toussa dans le creux de sa main, en réalité son toussotement ressemblait plutôt à un éclat de rire. Un bruit de pas lourd et une voix haletante firent sursauter Patrick. C’était Kim. Kim ne courait jamais. — Docteur Flint. On a reçu un appel. — C’est à quel sujet ? Il s’éloigna pour se mettre hors de portée de Mildred avec Kim. — C’est pour un adjoint, attaqué par un prisonnier. Ils le transfèrent ici. Même en allant au bout du monde, Patrick n’échapperait jamais au pire de la nature humaine. Il en eut le cœur retourné. Il connaissait les adjoints locaux, l’un d’eux vivait à côté de chez lui. — Du comté de Johnson ? — De Big Horn. Il ne connaissait aucun des adjoints du comté de Big Horn. Cela n’atténuait pas la tragédie, pour autant. — Ils arrivent dans combien de temps ? — Dans quarante-cinq minutes. — Et les patients à l’intérieur ? — Leurs paramètres vitaux coïncident avec la prise d’amphétamines. Aucun autre indicateur. — Et le vieux couple ? — Elle est diabétique et elle a oublié de recharger son insuline. Patrick ferma les yeux longuement. — Très bien, alors. Cinq milligrammes de Valium pour nos clients speedés. Et on les garde en observation. Vérifiez le niveau de glucose de notre patiente diabétique. Nous allons nous occuper de Mildred, et ensuite je reviendrai pour vérifier que tout le monde va bien et signer les ordonnances. On devrait avoir fini avant que l’ambulance arrive. Merci, Kim. Prévenez-moi en cas de changement. — Compris. Elle acquiesça et retourna à l’hôpital. Un homme trapu apparut à sa place avec un montagne des Pyrénées dans les bras. La tête du chien pendouillait sur son épaule dans la direction opposée à Patrick. Une des pattes reposait sur ses bras. Patrick marqua un temps d’arrêt. Et une patte prise dans un piège à ours. — Vous êtes le médecin qui remplace le vétérinaire ? demanda l’homme. Patrick aurait voulu nier, mais il acquiesça en pensant La nuit va être longue. Interminable ! .
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