Chapitre 11 – Les Saisons du souffle

1333 Words
Partie 1 – Le parfum du temps Le vent avait changé de direction. Il ne venait plus du large, mais des collines, chaud et doux, portant avec lui une odeur d’herbe sèche et de figuiers mûrs. C’était la fin de l’été. La lumière glissait sur les murs blancs de la maison, caressant les volets bleus qu’Élena avait repeints elle-même. Adrien arrosait le petit olivier qu’ils avaient planté près de la terrasse. Ses feuilles argentées frémissaient dans la brise. Élena sortit, un bol de café entre les mains. — Il pousse bien, murmura-t-elle. — Oui. Lentement, mais sûrement. — Comme nous, dit-elle en souriant. Il leva la tête vers elle, le regard tendre. — Tu trouves qu’on pousse ? — Oui. On apprend à pousser dans le bon sens. Pas contre le vent, mais avec lui. Ils s’assirent côte à côte, observant l’horizon. Au loin, des enfants jouaient encore sur la plage. Leur fondation, Les Racines du vent, était devenue le cœur du village : un lieu de rires, d’idées et de paix. Adrien inspira profondément. — Tu sais, j’avais peur que la tranquillité m’ennuie. — Et maintenant ? — Maintenant, je crois que c’est elle qui me sauve. Élena sourit, posa sa tête sur son épaule. Le temps s’étira, lent, doré. --- Les semaines passèrent, et avec elles, l’automne s’installa. Le vent se fit plus frais, les collines plus rousses. Les journées raccourcirent, mais la maison gardait cette lumière dorée qui semblait venir de l’intérieur. Un soir, alors que la pluie tombait doucement, Élena rangeait des croquis sur la table. Adrien entra, mouillé jusqu’aux os. — Il pleut à verse dehors ! — Viens vite, j’ai allumé la cheminée. Il s’approcha du feu, tendit les mains vers la flamme. Le crépitement remplit la pièce. Élena s’assit sur le tapis, près de lui, les genoux ramenés contre elle. — Tu te souviens de Paris, quand on courait sous la pluie ? — Oui. On était trempés, et toi tu riais comme une enfant. — J’avais peur, à ce moment-là. — Peur de quoi ? — De ne jamais trouver ma place. — Et maintenant ? — Maintenant, je la crée chaque jour. Adrien la regarda longuement. La flamme dansait dans ses yeux. Il prit sa main, lentement. — Je t’aime, Élena. Pas comme avant, pas comme au début. — Comment, alors ? — Comme on aime le souffle du vent : on ne cherche plus à le retenir. Elle posa sa tête sur son épaule. Ils restèrent ainsi, enveloppés dans la chaleur du feu et le bruit apaisant de la pluie. --- L’hiver arriva sans prévenir. Les collines se couvrirent d’un voile de givre, la mer perdit sa couleur d’été. La maison semblait plus petite, plus intime. Les enfants du village venaient moins souvent — le vent froid décourageait les longues marches — mais la fondation restait vivante. Les adultes, les pêcheurs, les artistes du coin y trouvaient refuge. Adrien avait installé une grande table commune, où l’on buvait du thé, où l’on refaisait le monde. Élena peignait des toiles plus grandes, plus abstraites : des tourbillons de bleu et d’or, des vents figés sur la toile. Un soir, alors que la tempête battait dehors, Adrien entra dans son atelier. — Tu ne dors pas ? — Non. Le vent m’empêche. — Il t’inspire, surtout. Elle haussa les épaules. — Tu crois qu’il a une saison, le vent ? — Non. Il change, comme nous. Parfois doux, parfois brutal, mais toujours vivant. Elle posa son pinceau, se tourna vers lui. — Alors, on change ensemble ? — Toujours. Il s’approcha, la serra dans ses bras. Dehors, la tempête redoublait, mais à l’intérieur, tout était calme. Partie 2 – Les fleurs du vent --- Le vent avait changé encore. Il ne portait plus la morsure du froid, mais la promesse d’un renouveau. Les champs derrière la maison se couvraient de fleurs sauvages, les collines reprenaient leurs teintes vert tendre. Le printemps revenait, et avec lui, une légèreté qu’ils avaient oubliée. Élena ouvrait chaque matin les volets pour laisser entrer la lumière. Les rideaux dansaient, la maison respirait. Adrien travaillait dehors, construisant un petit atelier en bois derrière le hangar. — Pour tes toiles, dit-il, tu auras ton sanctuaire de vent et de couleurs. — Et toi, tu viendras y boire le café, corrigea-t-elle en riant. Les enfants revenaient aussi, courant à travers les herbes hautes, ramenant leurs cris et leurs questions. Dans la fondation, les murs vibraient de vie : peintures, instruments, rires. Élena aimait s’y promener lentement, un carnet à la main. Elle dessinait leurs visages, les gestes, les éclats d’instant. Un après-midi, alors qu’elle aidait un petit garçon à peindre un cerf-volant, il leva soudain les yeux vers elle : — Madame Élena, pourquoi vous souriez toujours ? Elle resta un instant muette, puis répondit doucement : — Parce que le vent m’a appris que tout passe, mais que tout revient, d’une autre façon. L’enfant fronça les sourcils, pas sûr d’avoir compris, mais il sourit à son tour. --- Le soir, elle rejoignit Adrien sur la terrasse. Le ciel s’étirait en nuances de cuivre et de lavande. Il lisait, allongé sur la chaise longue, les pieds nus, le regard perdu entre deux lignes. — Tu ne lis pas, tu voyages, fit-elle remarquer. — Je te regarde venir, c’est mieux que tous les romans. Elle s’assit près de lui, le vent soulevant ses cheveux. — Tu sais, j’ai l’impression que tout se calme… — Tu dis ça comme si c’était un danger. — Non. C’est juste… étrange. Comme si on vivait une trêve avant quelque chose. Adrien ferma le livre. — Peut-être que la paix, c’est juste ça. Un moment qu’on n’ose pas croire éternel. — Et si elle s’en va ? — Alors, on la reconstruira. Comme on l’a toujours fait. Il tendit la main vers elle. Elle la prit, leurs doigts s’entremêlèrent naturellement. Rien à prouver. Rien à cacher. Juste le souffle tranquille du vent autour d’eux. --- Quelques semaines plus tard, un événement inattendu vint bouleverser ce calme. Élena, d’habitude si vive, semblait plus lente, plus distraite. Elle oubliait ses pinceaux, restait de longues minutes à regarder la mer sans parler. Un matin, Adrien la trouva assise sur les marches du hangar, un test entre les mains. Il comprit avant même qu’elle parle. — Tu… Elle hocha la tête, les yeux brillants. — Oui. — Depuis quand tu le sais ? — Depuis hier. J’avais peur de te le dire. — Peur de quoi ? — Que ça casse l’équilibre. Il s’agenouilla devant elle, posa ses mains sur ses genoux. — L’équilibre, Élena, c’est nous deux. Ce qu’on construit, pas ce qui arrive. Elle éclata de rire, un rire tremblant. — Alors, on va devenir trois. Adrien ferma les yeux, l’émotion le submergeant comme une vague. Le vent souffla, léger, presque bienveillant. Il murmura : — Trois… Les racines poussent, alors. --- Les mois qui suivirent furent un mélange d’attente et de douceur. La maison changea encore : des dessins d’enfant apparurent sur les murs, des berceuses dans l’air. Élena peignait des ciels plus lumineux que jamais. Adrien, lui, passait ses soirées à agrandir la chambre du fond. Chaque jour, ils découvraient un nouveau silence, une nouvelle peur, une nouvelle joie. Et pourtant, tout semblait juste. Leur amour, né dans le tumulte, trouvait enfin sa respiration lente, profonde, stable. --- Un soir d’été, la mer était calme. Élena, assise sur la terrasse, posa sa main sur son ventre rond. Adrien s’approcha, s’accroupit à sa hauteur. — Il bouge ? — Oui. Il danse, je crois. — Comme sa mère. Elle rit, posa une main sur la joue d’Adrien. — Tu crois qu’on saura faire ? — Non. — Comment ça, non ? — Personne ne sait avant d’apprendre. Mais on apprendra ensemble. Le vent souffla plus fort, soulevant les rideaux derrière eux. La mer, au loin, semblait s’incliner devant l’horizon. Et dans cette lumière d’or et de sel, tout paraissait recommencer.
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