Partie 1 – L’enfant et la mer
Les années passèrent, comme le vent entre les doigts : invisibles, mais pleines de traces.
Alizé avait grandi dans la lumière, entre le cri des mouettes et le clapotement des vagues.
Ses premiers pas, elle les avait faits sur le sable humide, sous les rires d’Élena et d’Adrien.
Son premier mot fut “vent”.
Pas “maman”, pas “papa” — non, vent.
Comme si, dès sa naissance, elle avait su que son destin serait de le suivre.
À sept ans, elle courait déjà pieds nus le long du rivage, les cheveux soulevés comme une flamme d’or.
Élena la regardait, un carnet de croquis sur les genoux.
Adrien, à quelques pas, réparait une barque de pêche abandonnée.
— Elle est libre, murmura Élena.
— Comme toi, répondit Adrien sans lever les yeux.
Alizé ramassa une coquille, la porta à son oreille.
— On entend le vent, dedans ! cria-t-elle.
Adrien rit.
— Non, c’est la mer.
— Non, c’est le vent !
Élena la regarda revenir en courant, la robe mouillée, le rire éclatant.
Elle pensa que peut-être, les enfants ne se trompaient jamais vraiment.
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Les jours d’école, Alizé suivait des cours à la fondation.
Elle dessinait, sculptait, lisait tout ce qu’elle pouvait.
Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était grimper sur la falaise au crépuscule.
Là-haut, elle s’asseyait seule, les bras autour des genoux, à regarder la mer s’étendre à l’infini.
Adrien, souvent, la rejoignait sans bruit.
Il s’asseyait près d’elle, attendait qu’elle parle.
— Papa, tu crois que le vent a une maison ?
— Peut-être.
— Où ?
— Partout où quelqu’un l’écoute.
Elle souriait, satisfaite de la réponse.
Puis, d’un air songeur :
— Alors, il doit être heureux ici.
Adrien regarda la mer.
Le vent soufflait doucement autour d’eux, caressant leurs visages.
— Oui, murmura-t-il. Je crois qu’il est chez lui, ici.
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Partie 2 – Le poids du ciel
Les saisons changèrent encore.
Élena vieillissait doucement.
Ses cheveux se parsemaient de fils d’argent, ses yeux restaient vifs, mais plus tendres.
Adrien, lui, avait gardé cette force tranquille, même si parfois, dans ses gestes, on sentait la fatigue du temps.
Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les vitres, Alizé entra dans le salon, les joues rouges de froid.
— Papa, maman, j’ai décidé quelque chose.
Élena leva les yeux de son livre.
— Quoi donc ?
— Je veux partir.
Un silence. Le feu crépitait.
Adrien posa lentement sa tasse.
— Partir ? Où ?
— Je ne sais pas encore. Mais plus loin. Je veux voir d’où vient le vent.
Élena sourit doucement.
— Et s’il ne vient de nulle part ?
— Alors, je verrai ce qu’il traverse.
Adrien se leva, s’approcha d’elle.
— Tu as peur ?
— Oui. Mais j’ai plus peur de rester.
Il la prit dans ses bras.
— Alors, pars. Mais reviens. Le vent aussi revient toujours.
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Les mois suivants furent faits de préparatifs.
Alizé voulait naviguer, marcher, apprendre.
Elle construisit son propre voilier avec Adrien, une coque fine, blanche, qu’elle baptisa Souffle.
Le jour du départ, le ciel était clair.
Tout le village s’était réuni sur la plage.
Élena serrait les mains, donnait des conseils qu’elle savait inutiles.
Adrien, lui, restait silencieux.
Quand Alizé vint l’embrasser, il murmura :
— N’oublie jamais : le vent, c’est ce qu’on ne possède pas. C’est ce qu’on partage.
Elle hocha la tête, monta sur le bateau.
Le vent gonfla les voiles, la mer s’ouvrit devant elle.
Et quand Souffle disparut au loin, Élena s’agrippa à la main d’Adrien.
— Elle est partie.
— Non. Elle suit notre trace.
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Partie 3 – Les voix du vent
Les années passèrent encore.
La maison, toujours debout, respirait lentement.
Le temps avait étiré les jours, poli les murs, adouci les souvenirs.
Un matin, une lettre arriva.
Papier jauni par le sel, écriture d’Alizé.
Adrien la lut à voix haute, la voix tremblante :
> “Je suis dans un village au bord du monde.
Les enfants d’ici dessinent le vent sur le sable, comme chez nous.
J’ai parlé de vous, de la fondation, de la maison, du figuier et des couchers de soleil.
Alors, ils ont décidé d’appeler leur école : Les Racines du vent.
Vous voyez, le souffle continue.”
Élena ferma les yeux.
Des larmes glissèrent lentement sur ses joues.
Adrien posa la lettre sur la table, prit sa main.
— Tu entends ?
— Quoi ?
— Le vent. Il nous parle encore.
Dehors, les rideaux se soulevèrent.
Une bourrasque entra, soulevant les feuilles, les rires, les souvenirs.
Élena murmura :
— Oui. Il dit qu’il n’oublie jamais ceux qui l’ont écouté.
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Épilogue – Les héritiers du vent
Des années plus tard, le hangar, la maison, le jardin existaient toujours.
Mais d’autres mains les avaient repris.
D’autres enfants couraient sur la plage, criant sous la brise.
Et, dans un coin de mur, gravée à la main, une inscription restait lisible malgré le sel et le temps :
> “Ici, le vent a trouvé sa voix.”
Personne ne savait exactement qui étaient Adrien, Élena ou Alizé.
Mais chaque soir, quand le vent soufflait du large, les anciens disaient qu’on pouvait entendre leurs rires dans le bruit des vagues.
Et le vent, fidèle, continuait de courir sur les toits, les champs et la mer.
Libre. Vivant.
Éternel.