Chapitre 4 – Les Vérités du Silence

1475 Words
Partie 1 – Le murmure des regards Les semaines suivantes, l’entreprise retrouva peu à peu son calme apparent. Le projet du Ciel d’Argile était officiellement relancé, cette fois avec l’appui d’un comité de citoyens et d’anciens habitants du quartier. L’idée d’Élena — intégrer les cicatrices du passé à la reconstruction — avait séduit tout le monde. Mais dans les couloirs, un autre sujet circulait. Des rumeurs, des chuchotements. Les employés disaient que le “retour prochain de M. Valmont” n’était pas seulement professionnel. Que quelque chose, dans sa manière de parler à la jeune architecte, trahissait un lien plus profond. Élena feignait de ne rien entendre. Elle travaillait, dessinait, corrigeait, avec cette concentration fragile de ceux qui tentent de dompter leurs émotions. Mais parfois, son regard se perdait. Et dans ces moments-là, Lucie n’avait pas besoin de poser de questions. — Tu l’as revu ? demanda-t-elle un matin, tasse de café à la main. — Oui, hier soir. On a parlé du projet. — Du projet, hein ? — Oui, du projet. Lucie sourit en coin. — Écoute, je ne te juge pas. Mais fais attention. Ce genre d’histoire… ça attire la lumière, et pas toujours la bonne. Élena soupira. — Je sais. Mais parfois, on n’a pas le choix. — On a toujours le choix, répondit Lucie doucement. C’est juste qu’on ne veut pas le voir. --- Partie 2 – L’homme derrière le nom Adrien Valmont avait toujours eu un talent pour cacher ses émotions. Mais depuis qu’il avait rencontré Élena, quelque chose en lui s’était fissuré. Il s’en rendait compte chaque jour : dans sa manière d’écouter, de douter, de respirer même. Il assistait maintenant aux réunions sans s’imposer, observant la jeune femme exposer ses idées avec calme et assurance. Et chaque fois qu’elle prenait la parole, il se sentait à la fois fier et terrifié. Fier, parce qu’elle incarnait ce qu’il voulait bâtir : la vérité, la lumière, la vie après les cendres. Terrifié, parce qu’il savait qu’elle pouvait le briser s’il faisait un faux pas. Un soir, alors que tout le monde était parti, il s’approcha d’elle. — Vous avez un don, dit-il simplement. — Pour quoi ? — Pour transformer la douleur en beauté. Elle leva les yeux de ses plans, surprise par la sincérité de sa voix. — Et vous, Adrien ? Quel est votre don ? — Survivre, je suppose. Mais avec vous, j’apprends autre chose : vivre. Ces mots restèrent suspendus entre eux. Il n’y avait pas de geste, pas de contact. Seulement une proximité faite de non-dits et de respiration partagée. --- Partie 3 – Le choc du réel Mais le monde, lui, ne ferme jamais les yeux longtemps. Un lundi matin, les journaux financiers titrèrent : > “Valmont Corporation : la reconstruction d’un quartier… ou d’une réputation ?” “Entre flamme et scandale : qui est Élena Morel, la protégée du PDG ?” Les photos ne laissaient aucun doute : Adrien et Élena, sur le pont, côte à côte. Rien de compromettant, mais assez pour nourrir les soupçons. À l’entreprise, les murmures devinrent des murmures brûlants. Lucie entra précipitamment dans le bureau d’Élena, le journal à la main. — Dis-moi que c’est faux. Élena resta muette. — Oh non… — Ce n’est pas ce que tu crois, dit-elle faiblement. — Peu importe ce que moi je crois. Ce qui compte, c’est ce qu’eux vont croire. --- Quelques heures plus tard, Adrien reçut un appel du conseil d’administration. Sa voix resta calme, mais son poing se serra sur le dossier de sa chaise. Il savait que le scandale allait éclater, que son retour officiel serait compromis. Quand il entra dans le bureau d’Élena, elle était assise, immobile, les yeux humides. — Je suis désolée, murmura-t-elle. — Ce n’est pas à vous de l’être. — C’est moi qu’ils vont pointer du doigt. Pas vous. Moi. La “jeune employée ambitieuse” qui a séduit le patron. Adrien s’approcha lentement. — Laissez-les parler. Ils ne savent rien. — Le problème, Adrien, c’est que parfois, il suffit qu’ils croient savoir. Un silence lourd. Puis, d’une voix tremblante : — Vous devriez me laisser partir. Adrien sentit son cœur se tordre. — Si je vous laisse partir, tout ça n’aura servi à rien. — Peut-être que ça n’a jamais eu de sens, dit-elle en baissant les yeux. Il voulut protester, mais aucun mot ne sortit. Parce que quelque part, il savait qu’elle avait raison : leur lien était né dans le feu, mais le monde n’acceptait pas toujours les flammes. --- Partie 4 – Le choix Cette nuit-là, Élena rentra chez elle sans allumer la lumière. La ville semblait étrangère, hostile. Sur la table, les coupures de journaux s’empilaient déjà. Elle prit son téléphone, hésita à l’appeler. Puis, au lieu de ça, elle ouvrit son carnet de croquis. Les traits tremblaient un peu, mais la forme se dessinait clairement : un bâtiment à moitié en ruine, reconstruit par des arcs de verre et de lumière. Au bas du dessin, elle écrivit : > “Ce qui est détruit peut renaître. Mais pas seul.” Et sans réfléchir davantage, elle lui envoya la photo du croquis. Pas de message, pas de mot. Juste cette image. Quelques minutes plus tard, une réponse arriva. > “Alors ne partez pas encore.” Partie 5 – Les ombres du choix Le lendemain matin, la lumière filtrait à travers les rideaux de l’appartement d’Élena. Elle n’avait presque pas dormi. Les messages, les appels, les notifications — tout vibrait autour d’elle comme un écho du chaos. Mais ce qui résonnait le plus fort, c’était sa propre question : > Ai-je eu tort de croire en lui ? Quand elle arriva au bureau, les couloirs semblaient plus froids que d’habitude. Les regards se détournaient. Certains, au contraire, s’attardaient trop longtemps. Un mélange de curiosité et de jugement. Lucie l’attendait devant l’ascenseur. — Ils veulent te voir, dit-elle doucement. Le comité interne. — Maintenant ? — Oui. Et… Adrien aussi. Élena hocha la tête. Son cœur battait trop fort. --- La salle était grande, vitrée, impersonnelle. Autour de la table, cinq personnes. Adrien, debout, les épaules droites. Il n’avait pas fui. — Mademoiselle Morel, dit la présidente du comité, il y a des accusations de favoritisme et d’abus de position. Vous comprenez la gravité de la situation ? — Oui, répondit Élena d’une voix calme. — Vous confirmez que votre relation avec M. Valmont est strictement professionnelle ? Le silence tomba. Adrien croisa son regard. Un instant suspendu. Puis Élena prit une inspiration. — Non. Un murmure parcourut la salle. — Non, répéta-t-elle plus fermement. Ce n’est pas strictement professionnel. Mais jamais, à aucun moment, il ne m’a favorisée. — Vous admettez donc une relation personnelle avec M. Valmont ? Adrien s’avança. — C’est moi, dit-il simplement. C’est moi qui ai franchi la ligne le premier. Si quelqu’un doit être tenu responsable, c’est moi. — Adrien… — Non, laissez-moi. Je ne veux pas qu’on la salisse pour ce que j’ai provoqué. Il se tourna vers le comité, sa voix ferme mais émue. — Vous vouliez la vérité ? La voilà. Oui, il y a eu quelque chose. Pas un jeu, pas un calcul. Quelque chose de vrai, de fragile. Et si cela vous semble incompatible avec ce que je représente ici… alors je préfère partir. Le silence fut total. Les membres échangèrent des regards, gênés, déstabilisés par tant de sincérité. Puis la présidente soupira. — C’est… une situation délicate. Nous vous tiendrons informés. --- Quand ils sortirent de la salle, Élena tremblait. Adrien posa doucement une main sur son bras. — Je ne pouvais pas te laisser porter ça seule. — Tu viens de compromettre ta carrière. — Peut-être. Mais je n’aurais pas supporté de te voir t’éteindre pour moi. Elle le regarda longuement. Ses yeux étaient fatigués, mais il y avait là une tendresse qu’elle n’avait jamais vue. — Et maintenant ? demanda-t-elle. — Maintenant, on attend. Et on tient bon. Ensemble, si tu veux encore de moi. Un léger sourire traversa ses lèvres. — Ensemble, répéta-t-elle. Oui. --- Ce soir-là, ils se retrouvèrent sur le même pont où tout avait commencé. Le vent était froid, la ville bruyante, mais autour d’eux, tout semblait silencieux. Adrien parla le premier : — Tu sais, quand j’étais enfant, mon père disait que certaines ruines ne devaient pas être effacées. Qu’elles rappelaient aux vivants ce que le feu avait coûté. — Peut-être que nous sommes ces ruines, répondit-elle doucement. — Alors faisons en sorte qu’elles soient belles. Il posa une main sur sa joue, sans chercher plus. Leur silence valait mille mots. Et pour la première fois depuis longtemps, Élena sentit que, malgré le bruit du monde, ils étaient à la bonne place. Pas dans le triomphe. Pas dans la honte. Mais dans la vérité nue.
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