Chapitre 1 — Les Cendres et la Lumière

2063 Words
1. L’aube sur la ville Le ciel n’avait pas encore décidé s’il voulait être bleu ou gris. Les tours de verre de la métropole se reflétaient dans les flaques laissées par la pluie nocturne, et les premiers rayons du matin glissaient sur les façades comme sur des miroirs fatigués. Une autre journée commençait — pleine de klaxons, de promesses, et de cafés brûlants bus à la hâte. Élena Morel inspira profondément avant de traverser la rue. Son manteau beige battait contre ses jambes tandis qu’elle serrait contre elle un dossier gonflé de plans et de croquis. Aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres : elle allait enfin passer l’entretien de sa vie. — Allez, Morel, souffle-t-elle pour elle-même. Tu as survécu à trois années de freelance, tu peux survivre à un PDG. Le PDG en question avait un nom qui circulait dans tous les magazines économiques : Adrien Valmont, trente-six ans, PDG de Helios Corp, empire du design architectural et de la technologie urbaine. Un génie, disait-on. Un visionnaire. Et un tyran, ajoutait-on à voix plus basse. --- 2. Le hall de verre Le siège de Helios Corp dominait la ville, tel un monolithe de verre et d’acier. À peine avait-elle franchi le hall d’entrée qu’Élena sentit sa gorge se nouer. Tout, ici, respirait la puissance : les murs immaculés, le silence maîtrisé, les employés vêtus de noir et de gris, glissant comme des ombres disciplinées. La réceptionniste, impeccable dans son tailleur, leva à peine les yeux. — Bonjour, j’ai rendez-vous avec M. Valmont à 9h, Élena Morel, dit-elle d’une voix qu’elle espérait ferme. — Mademoiselle Morel… oui. Cinquante-troisième étage. Monsieur Valmont vous attend. Vous attend. Deux mots qui, pour une raison qu’elle ne comprenait pas encore, lui firent battre le cœur plus fort. L’ascenseur semblait interminable. À chaque étage, le miroir reflétait un peu plus de ses doutes. Elle s’observa : cheveux châtains relevés, regard déterminé, mais mains tremblantes. — Souris, souffla-t-elle. Tu n’es pas une victime, tu es une architecte. --- 3. L’empire d’Adrien Valmont Quand les portes s’ouvrirent, elle entra dans un univers où le silence pesait comme du velours. Le bureau d’Adrien Valmont n’était pas un simple bureau : c’était un panorama. Une baie vitrée surplombait toute la ville, et le soleil perçait entre les nuages comme une lumière divine tombant sur un trône invisible. Adrien Valmont se tenait dos à elle, observant la ville. Grand, silhouette parfaitement droite, costume anthracite. Il ne bougea pas quand elle entra — mais sa voix, grave et calme, coupa l’air. — Vous êtes en retard de deux minutes. Élena cligna des yeux. — L’ascenseur… — Ne donnez pas d’excuses. Donnez des résultats. Elle serra les dents. Charmant. Adrien Valmont se tourna enfin. Et tout s’arrêta un instant. Ses yeux, d’un gris acier, semblaient voir plus qu’ils ne regardaient. Un visage à la fois dur et élégant, les traits taillés au scalpel, une froideur calculée. Mais quelque chose — une fatigue, peut-être, ou une cicatrice invisible — adoucissait cette perfection glaciale. — Vous êtes Élena Morel, c’est bien ça ? — Oui, monsieur. — J’ai lu votre dossier. Vous avez du talent. Trop d’indépendance, peut-être. Elle haussa un sourcil. — J’ignorais que c’était un défaut. Un coin de ses lèvres bougea, imperceptiblement. — Chez Helios, tout dépend de qui détient la lumière. --- 4. Le test L’entretien ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait imaginé. Il ne lui demanda pas son parcours, ni ses motivations. Il la fit asseoir, lui tendit un stylo, et déposa sur la table un plan d’immeuble à moitié terminé. — Complétez-le. — Pardon ? — Je veux voir comment vous pensez. Son cœur battait à tout rompre. Il la fixait sans ciller, comme s’il jaugeait la moindre respiration. Elle prit le stylo, inspira, et se mit à tracer. Les minutes s’étirèrent. Un rayon de soleil glissa sur la table. Et quelque chose d’étrange se produisit : elle oublia la peur. Elle ne vit plus qu’un espace à modeler, une symétrie à équilibrer. Quand elle releva la tête, Adrien observait le dessin, silencieux. — Intéressant, murmura-t-il. Vous avez une approche instinctive, pas académique. — Si je suivais les règles, dit-elle doucement, tout le monde construirait la même chose. Cette fois, il sourit franchement. Un sourire bref, presque humain. — Bienvenue à Helios, Mademoiselle Morel. --- 5. Le feu sous la glace Quand elle sortit du bureau, les jambes encore tremblantes, elle ne savait pas si elle devait rire ou s’évanouir. Le poste était à elle. Et pourtant, une question la hantait : pourquoi l’avoir choisie, elle ? Il y avait des centaines de candidats plus expérimentés, plus dociles. En refermant son manteau, elle aperçut son reflet dans la vitre du couloir. Elle souriait. Un sourire qu’elle ne se connaissait pas. Celui d’une femme qui vient d’entrer dans un monde dangereux… mais terriblement excitant. 6. Premier jour, première tempête Le lundi suivant, Élena passa les portes de Helios Corp avec la même appréhension qu’une actrice montant sur scène pour la première fois. Tout était vaste, brillant, millimétré. Les couloirs semblaient si silencieux qu’on aurait pu entendre tomber une idée. — Vous êtes la nouvelle, non ? lança une voix joyeuse derrière elle. Elle se retourna pour découvrir une jeune femme blonde, sourire éclatant, tailleur trop coloré pour ce temple de gris. — Oui, Élena Morel. — Oh, génial ! Moi c’est Zoé, assistante du département design. Vous tombez bien, ici tout le monde est… un peu coincé. Enfin, sauf moi. Et le café. Élena rit, un peu soulagée. Zoé lui fit visiter l’étage, désignant les bureaux, les salles de réunion, la salle du personnel (« jamais vide après 15h »), et le fameux “bureau du boss” au fond du couloir. — Et… comment il est, votre patron ? demanda Élena en feignant la désinvolture. Zoé leva un sourcil. — Vous voulez dire Monsieur Valmont ? C’est… compliqué. Charmant quand il veut, glacial la plupart du temps, imprévisible toujours. — Donc, normal pour un PDG ? — Disons… PDG en version améliorée. Avec un mode glace et feu intégré. Élena étouffa un rire. — Je prends note. --- 7. Le bureau 503 Le bureau qu’on lui attribua donnait sur la ville. Une vue magnifique — mais aussi une sensation d’exposition permanente. Elle posa son sac, alluma son ordinateur, et tenta de se concentrer. Mais impossible. Chaque fois qu’elle pensait à Valmont, son esprit dérivait vers ce regard gris, tranchant, et cette présence qui remplissait l’espace sans effort. Un mail tomba sur son écran. Objet : Réunion – 10h30 / Salle Horizon. Expéditeur : A. Valmont. Évidemment. --- 8. La salle Horizon La salle portait bien son nom : des vitres à 180°, la ville suspendue à leurs pieds. Adrien Valmont était déjà là, debout, entouré de trois directeurs et d’une montagne de dossiers. Quand Élena entra, il leva brièvement les yeux. — Mademoiselle Morel, à l’heure cette fois. C’est encourageant. — J’essaie de m’adapter à votre rythme, répondit-elle. — Faites mieux : dépassez-le. Les autres échangèrent un regard discret. L’un d’eux, un cadre à lunettes, s’éclaircit la gorge. — M. Valmont, je crois que le nouveau projet de tour solaire est… ambitieux. — L’ambition, M. Decker, est le carburant de ce siècle. Si vous manquez de carburant, je vous conseille le café de la machine du troisième. Quelques rires nerveux fusèrent. Élena, elle, observa. Il n’avait pas seulement du charisme : il avait cette autorité silencieuse, magnétique. Mais sous la froideur, quelque chose brûlait. — Mademoiselle Morel, vos impressions ? — Je pense que votre projet est viable… si on accepte de remettre en question la hiérarchie des priorités. Un silence. Puis un léger sourire de Valmont. — Traduction : je fais tout à l’envers ? — Disons que vous regardez le ciel alors que les fondations ne sont pas encore solides. Zoé, dans un coin, manqua de s’étouffer. Mais Adrien éclata d’un rire bref. — Vous avez du cran. J’aime ça. Continuez à dire ce que vous pensez, tant que vous êtes prête à en assumer les conséquences. Charmant… et menaçant à la fois, pensa-t-elle. --- 9. Une rumeur dans les couloirs Les jours suivants, Élena apprit vite à naviguer entre les égos, les horaires fous et les silences calculés. Mais une chose la troublait : partout où elle allait, les gens murmuraient dès qu’elle passait. Un mélange de curiosité et d’avertissement. Un soir, alors qu’elle rangeait ses plans, Zoé entra avec deux cafés. — Tiens. Tu vas en avoir besoin. — Merci… mais pourquoi tout le monde me regarde comme si j’étais une bombe à retardement ? Zoé hésita. — Disons que… personne n’a jamais tenu longtemps en travaillant directement avec Adrien Valmont. — Parce qu’il est exigeant ? — Parce qu’il est imprévisible. Il teste les gens, les pousse, parfois il les brise. Et puis, il y a cette rumeur… — Quelle rumeur ? — Qu’il ne recrute jamais quelqu’un sans raison cachée. Élena fronça les sourcils. — Une raison cachée ? — Oui. Certains disent qu’il voit en chaque nouveau collaborateur une pièce d’un puzzle qu’il ne montre jamais à personne. Un frisson la traversa. Pourtant, une part d’elle refusait de croire à ces histoires. Il y avait chez cet homme une intensité qu’elle n’arrivait pas à définir — ni à ignorer. --- 10. Un appel tardif Ce soir-là, la ville brillait comme un océan d’or. Élena travaillait encore, seule dans son bureau. La plupart des lumières étaient éteintes, sauf celles du 53e étage. Son téléphone vibra. Numéro interne. Valmont. — Oui ? — Vous travaillez encore, Mademoiselle Morel ? — J’essaie de suivre votre rythme, comme vous l’avez demandé. — C’est une mauvaise idée. Personne ne gagne cette course. Un silence. Puis, d’une voix plus douce : — Vous n’avez pas peur de moi, n’est-ce pas ? Elle sourit malgré elle. — Devrais-je ? — Tout le monde finit par avoir peur. La ligne se coupa. Élena resta immobile, le téléphone à la main, le cœur battant. Dehors, le vent balayait les toits, et la lumière des gratte-ciels dessinait sur sa peau un réseau de reflets dorés. --- 11. Le souvenir du feu Cette nuit-là, elle rêva. Elle se voyait dans un immeuble en feu, courant dans un couloir de verre brisé. Une main tendue l’appelait — celle d’un homme qu’elle ne distinguait pas. Des cendres tombaient du ciel. Et dans le vacarme, une voix disait : > « Tu n’aurais jamais dû revenir, Élena. » Elle se réveilla en sursaut, le souffle court. Ses doigts tremblaient. Elle tenta de se souvenir, mais tout se dissipa comme de la fumée. --- 12. Le lendemain — Vous avez l’air épuisée, constata Zoé en déposant un muffin sur son bureau. — Mauvaise nuit. — Cauchemar ? — Disons… souvenir flou. Mais dans la journée, un détail troubla Élena davantage : en ouvrant un dossier de projet ancien, elle découvrit un plan d’immeuble… identique à celui de son rêve. Même couloir, même symboles architecturaux. Et en bas de la page : la signature d’Adrien Valmont. --- 13. La faille Le soir venu, elle décida d’aller lui parler. Il était encore dans son bureau, penché sur des documents. Le crépuscule baignait la pièce d’une lueur dorée. — Vous ne dormez jamais, hein ? dit-elle doucement. — Dormir est une perte de temps. Vous aussi, visiblement. Elle posa le plan sur son bureau. — J’ai trouvé ça dans les archives. C’est vous qui l’avez dessiné ? Il releva la tête. Son regard changea. Moins froid, plus… hanté. — Où avez-vous trouvé ça ? — Dans un dossier oublié. Pourquoi ? Un long silence. Puis, d’une voix basse : — Ce plan n’aurait jamais dû exister. Il se leva, fit quelques pas vers la vitre. — Ce bâtiment a brûlé, il y a six ans. On l’appelait “Le Ciel d’Argile”. C’était mon premier projet… et mon premier échec. Elle sentit une douleur dans sa poitrine sans comprendre pourquoi. — Je… je crois que j’y étais. Il se retourna brusquement. — Qu’avez-vous dit ? — Ce rêve… ce couloir en feu… c’était cet endroit, j’en suis sûre. Ils se regardèrent, figés. Deux âmes, deux passés entrelacés sans le savoir. — Ce n’est pas possible, murmura-t-il. — Et pourtant… Un éclair illumina la ville. Et pour la première fois, Adrien Valmont sembla perdre le contrôle.
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