1. L’ombre du passé
Le lendemain matin, Élena arriva au bureau avec cette étrange sensation que le monde d’Adrien Valmont s’étendait plus loin qu’elle ne l’avait imaginé. Chaque couloir semblait l’observer, chaque reflet sur les vitres du 53e étage la renvoyait à l’incendie du “Ciel d’Argile”.
Elle se demanda si elle devait mentionner son rêve, ce lien étrange entre son subconscient et le passé d’Adrien, mais une part d’elle-même savait que certaines vérités étaient dangereuses à dire trop tôt.
Elle s’installa à son bureau, ouverte aux instructions, mais son esprit ne cessait de revenir vers lui.
Adrien Valmont n’avait pas simplement un bureau avec vue sur la ville : il avait un monde à part entière, fait de silence, de tension et de mystère. Et maintenant, elle en faisait partie.
Le premier défi du jour était un nouveau projet : la réhabilitation d’un ancien quartier, qui devait devenir un complexe résidentiel et commercial moderne. Un contrat prestigieux, et la première collaboration directe entre Élena et Valmont.
— Mademoiselle Morel, annonça Zoé en déposant un café à côté de son ordinateur, préparez-vous à rencontrer le dragon.
Élena sourit à l’allusion et roula des yeux. Zoé avait ce don pour alléger l’atmosphère, même quand le PDG le plus redouté de la ville était concerné.
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2. La réunion silencieuse
La salle Horizon accueillit leur première réunion de travail. Adrien était là, immobile, scrutant les plans étalés sur la table comme un général inspectant ses troupes. Les directeurs et chefs de département attendaient, silencieux.
Élena sentit son cœur battre plus fort que d’habitude.
— Voyons voir ce que vous proposez, commença Adrien, sans lever les yeux.
Elle prit la parole avec calme :
— Je propose de conserver la structure historique des bâtiments existants tout en intégrant des modules modernes pour les logements et les espaces commerciaux. L’idée est de créer une continuité entre le passé et l’avenir, pour que le quartier respire à nouveau.
Adrien leva enfin les yeux. Ses yeux gris pénétrants la fixaient, et pour la première fois, elle sentit que ses mots étaient pesés, analysés jusqu’au moindre détail.
— Intéressant. Mais votre plan manque de… tension, dit-il simplement.
Élena fronça les sourcils, cherchant la nuance.
— Tension ?
— Oui, répondit-il, la voix basse. Si l’on veut que ce quartier soit mémorable, il faut qu’il provoque une émotion, qu’il raconte une histoire, pas seulement qu’il s’élève vers le ciel.
Elle se demanda un instant s’il parlait de l’architecture ou d’elle.
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3. Une conversation en suspens
Après la réunion, Adrien l’invita à rester. Les autres directeurs s’éclipsèrent, laissant la lumière du crépuscule jouer sur les façades de verre.
Il s’approcha du plan, son regard toujours fixé sur le papier, mais sa voix était étrangement douce :
— Vous avez raison sur la continuité historique… mais il manque la fragilité, l’imperfection.
— Fragilité… ? répéta-t-elle, intriguée.
— Oui. Comme dans la vie, parfois. Même un bâtiment parfait doit raconter ses blessures.
Élena sentit un frisson parcourir sa nuque. Il parlait avec tant de gravité qu’elle ne pouvait deviner s’il faisait référence à l’architecture ou à quelque chose de personnel.
— Vous… vous parlez de vos échecs, monsieur ? osa-t-elle.
Il la regarda, surpris. Puis il hocha la tête lentement.
— Le Ciel d’Argile. Ce bâtiment… il a brûlé il y a six ans. Mon premier projet, mon premier échec. Et pourtant, il m’a appris ce que signifie vraiment construire quelque chose… et ce que signifie perdre.
Élena sentit une vague d’émotion la traverser. Elle aurait voulu parler, lui dire qu’elle comprenait, mais les mots restaient coincés dans sa gorge.
— Nous devons faire mieux cette fois, continua-t-il. Ensemble.
La proximité de sa voix, la chaleur contenue derrière le ton calme, fit naître quelque chose de fragile et de nouveau dans son cœur.
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4. La découverte du rythme
Les jours suivants furent un mélange étrange de collaboration et de tension. Chaque réunion, chaque discussion autour des plans devenait un ballet délicat : Adrien posait des questions incisives, et Élena y répondait avec assurance, tout en découvrant les nuances cachées de sa personnalité.
Un soir, ils restèrent seuls à finaliser les croquis. La ville s’illuminait doucement sous leurs yeux, et le silence devenait presque intime.
— Vous travaillez trop tard, dit-elle finalement, brisant la tension avec un sourire.
— Vous pensez que je devrais arrêter ? demanda-t-il, un léger amusement dans la voix.
— Non, répondit-elle, mais vous pourriez sourire un peu plus. Ça rendrait vos plans moins intimidants.
Adrien la regarda, un coin de ses lèvres se relevant à peine.
— Et vous, Mademoiselle Morel, souriez-vous facilement ?
— Seulement quand quelqu’un le mérite, répondit-elle, défiant son regard.
Un silence, puis un sourire réel — presque complice — traversa son visage. C’était comme si une barrière invisible venait de se fissurer.
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5. La première étincelle
Leur collaboration devenait plus qu’un simple travail. Il y avait un langage muet entre eux : les gestes, les regards, la manière dont ils se comprenaient sans mots.
Élena sentit pour la première fois que cet homme, si distant et intimidant, pouvait être… humain.
Une nuit, alors qu’ils examinaient les plans d’éclairage du complexe, Adrien murmura :
— Vous avez du talent pour voir ce que les autres ne voient pas.
— Et vous avez du talent pour faire peur aux autres, répliqua-t-elle avec un sourire discret.
Il la regarda longtemps, comme s’il pesait chaque mot. Puis, plus bas, presque pour lui-même :
— Peut-être… que je commence à apprécier ce que vous voyez.
La chaleur dans sa voix lui fit battre le cœur plus vite.
Elle détourna les yeux, consciente que la ligne entre travail et sentiment venait de se troubler.
Partie 2 – Les lignes qui se rapprochent
Le matin suivant, le ciel au-dessus de la ville était couvert de nuages d’un gris doux, comme si le monde retenait son souffle.
Élena arriva tôt. Trop tôt, peut-être. Le bureau était encore silencieux, seules les lumières automatiques brillaient au-dessus des maquettes alignées.
Elle posa son sac et s’approcha du grand plan du projet. Ses doigts effleurèrent les contours, les rues dessinées à l’encre, les façades tracées avec une précision presque poétique.
Une part d’elle admirait le travail, mais une autre craignait de s’y perdre : ce projet n’était plus seulement professionnel, il devenait personnel.
— Vous êtes matinale, dit une voix grave derrière elle.
Elle sursauta légèrement. Adrien Valmont se tenait dans l’encadrement de la porte, une tasse de café à la main, chemise légèrement ouverte, cravate encore lâche. Ce n’était pas le PDG inébranlable qu’elle voyait d’habitude — c’était un homme, fatigué peut-être, mais étrangement humain.
— J’aime commencer avant que la ville se réveille, répondit-elle. Il y a un silence particulier, comme si tout était encore possible.
Il la regarda un instant, pensif.
— Vous aimez le silence ?
— Il me parle plus que les gens, parfois.
— Je comprends, répondit-il doucement. Les mots compliquent souvent ce qui pourrait être simple.
Elle esquissa un sourire.
— Vous dites ça, vous ? L’homme qui parle avec des chiffres, des contrats et des discours de presse ?
Adrien eut un léger rire — le premier qu’elle lui entendait vraiment.
— Vous seriez surprise de savoir à quel point je déteste parler.
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Le poids des souvenirs
Ils restèrent là un instant, silencieux, à regarder la ville se dévoiler derrière les vitres. Puis Adrien reprit, d’une voix plus calme :
— Vous avez visité le terrain du projet, n’est-ce pas ?
— Oui. C’est un quartier avec une histoire. Les habitants ont peur qu’on efface leurs souvenirs.
Il hocha lentement la tête.
— C’est ce que j’ai fait, autrefois. Effacer.
Elle tourna vers lui un regard interrogateur.
— Le “Ciel d’Argile” ?
Il eut un sourire amer.
— Oui. J’ai voulu bâtir un monument… et j’ai oublié les gens. Quand le feu a tout pris, j’ai compris trop tard ce que ça voulait dire de construire pour soi au lieu de construire avec.
Un silence se posa, lourd mais sincère.
Élena sentit son cœur se serrer. Il y avait dans sa voix une vérité nue, une blessure que même le temps n’avait pas cicatrisée.
— Vous étiez jeune, murmura-t-elle. On apprend toujours de nos erreurs.
— On apprend, oui. Mais on ne répare pas tout.
Elle baissa les yeux. Ses mots résonnaient en elle plus qu’elle ne voulait l’admettre.
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Une complicité fragile
La journée s’étira dans une routine étrange, ponctuée d’échanges brefs, de regards volés et d’une énergie nouvelle entre eux.
Chaque fois qu’ils se parlaient, même d’un simple détail, quelque chose semblait se tisser — une complicité silencieuse, presque dangereuse.
En fin d’après-midi, une averse tomba soudainement sur la ville.
La pluie ruisselait sur les grandes vitres, transformant la lumière en reflets mouvants.
Adrien et Élena travaillaient encore côte à côte, concentrés sur un plan de façade.
— Vous n’avez jamais pensé à tout quitter ? demanda-t-elle soudain, sans vraiment réfléchir.
— Quitter quoi ?
— Tout ça. L’entreprise, les tours, les projecteurs.
Il releva la tête, surpris.
— Et faire quoi à la place ?
— Je ne sais pas… partir. Construire quelque chose de simple, pour soi. Pas pour le monde.
Adrien la regarda longuement.
— Vous parlez comme quelqu’un qui a déjà voulu fuir.
— Peut-être, murmura-t-elle.
Il se pencha légèrement, son regard accroché au sien.
— Vous savez, parfois, fuir, c’est juste une autre manière de chercher ce qui compte vraiment.
Elle sentit une chaleur diffuse monter en elle, une gêne douce, presque réconfortante.
Elle détourna les yeux, feignant de se replonger dans les plans.
Mais son cœur battait un peu plus fort qu’avant.
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Les flammes et le verre
Un éclair illumina soudain la pièce, suivi du grondement du tonnerre.
La lumière vacilla, plongeant brièvement le bureau dans la pénombre.
Adrien s’approcha des vitres, observant la pluie tomber.
— Vous avez peur des orages ? demanda-t-il sans se retourner.
— Non. Mais j’aime pas quand tout devient silencieux juste avant qu’ils éclatent.
— Ce silence-là est le plus honnête, répondit-il. C’est celui qui dit que quelque chose va changer.
Il se retourna alors vers elle, son visage éclairé par la lueur des néons lointains.
Pendant un instant, le monde sembla suspendu : le bruit de la pluie, le souffle court d’Élena, et ce regard qui disait plus qu’un discours.
Mais il se détourna finalement, reprenant une distance professionnelle.
— Vous devriez rentrer. Il se fait tard.
— Et vous ?
— Je reste encore un peu. J’ai du mal à dormir, ces temps-ci.
Elle hésita, puis prit son manteau. Avant de franchir la porte, elle se retourna :
— Parfois, les insomnies ne se soignent pas avec le travail… mais avec la compagnie.
Adrien la fixa, silencieux.
Et quand elle disparut dans le couloir, un sourire presque imperceptible passa sur ses lèvres.
Partie 3 – La soirée qui n’était pas prévue
La pluie ne cessa pas de la nuit.
Dans la rue, les phares des voitures se reflétaient sur l’asphalte détrempé, dessinant des traînées dorées et bleutées. Élena marchait d’un pas rapide, son parapluie tremblant sous la rafale du vent. Elle songea un instant à prendre un taxi, puis se ravisa : elle avait besoin d’air. Besoin de silence.
Mais à peine eut-elle franchi le coin du boulevard qu’une voiture s’arrêta lentement à sa hauteur.
La vitre descendit.
— Vous êtes décidément têtue, lança Adrien d’une voix douce.
Elle soupira, un sourire involontaire aux lèvres.
— Je pensais que vous étiez resté au bureau.
— Je l’étais. Jusqu’à ce que je réalise que vous alliez rentrer à pied sous cette pluie. Montez, je vous ramène.
— Ce n’est pas nécessaire…
— Considérez que c’est un ordre professionnel.
Le ton était mi-sérieux, mi-amusé.
Elle hésita, puis monta. L’habitacle sentait le cuir et le café, avec une légère note de cèdre. La radio diffusait un morceau de jazz instrumental, discret, presque mélancolique.
Pendant plusieurs minutes, ils roulèrent sans parler.
Le bruit régulier de la pluie couvrait tout, transformant le silence en quelque chose d’intime.
Élena observait distraitement les gouttes glissant sur la vitre, essayant de calmer son cœur qui battait un peu trop fort.
— Vous êtes toujours comme ça ? demanda soudain Adrien.
— Comme ça comment ?
— Réservée. On dirait que vous pesez chaque mot avant de le prononcer.
Elle esquissa un sourire.
— Et vous, vous parlez trop facilement. Vous devriez peser davantage les vôtres.
Il eut un léger rire.
— Touché.
Le ton léger retomba lentement dans un silence plus profond.
Adrien tourna à droite, quittant le centre pour longer les quais. Le reflet des lumières urbaines dansait sur ses traits — ses pommettes hautes, ses yeux d’un gris presque argenté.
— Vous savez, dit-il après un moment, j’ai passé toute ma vie à courir après des choses que je croyais importantes. L’argent, la reconnaissance, la maîtrise de tout. Et plus j’en avais, plus je perdais ce que j’étais censé protéger.
— Et aujourd’hui ?
— Aujourd’hui… je ne sais plus ce que je cherche.
Ses doigts serrèrent un instant le volant, avant qu’il n’ajoute, plus bas :
— Peut-être juste un peu de paix.
Elle sentit quelque chose bouger en elle. Ce n’était plus le PDG charismatique qu’elle avait rencontré, mais un homme à la dérive, lucide, presque vulnérable.
— Vous finirez par la trouver, murmura-t-elle.
— Vous croyez ?
— Oui. Peut-être pas dans les chiffres. Mais dans les gens.
Il la regarda brièvement, puis détourna les yeux, comme s’il craignait d’en dire trop.
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Le dîner improvisé
Lorsqu’ils arrivèrent devant l’immeuble d’Élena, la pluie tombait toujours.
Elle hésita avant de descendre.
— Merci pour le trajet.
— Attendez.
Il se pencha vers la boîte à gants, en sortit un dossier plastifié.
— C’est la maquette du futur plan d’aménagement. Je voulais vous la confier pour que vous y ajoutiez vos annotations. Je me suis dit… que vous préféreriez le faire tranquillement chez vous.
Elle prit le dossier, un peu surprise.
— Vous travaillez jusqu’à cette heure-là juste pour me transmettre ça ?
— Disons que… je n’avais pas envie de rentrer non plus.
Leurs regards se croisèrent.
Un instant suspendu. Une étincelle discrète, fragile, mais réelle.
Elle inspira profondément.
— Si vous voulez éviter de rentrer tout de suite… il y a du café chez moi.
Adrien resta silencieux, observant la pluie tomber sur le pare-brise. Puis il coupa le moteur.
— D’accord. Mais juste un café.
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L’appartement d’Élena était petit mais lumineux, décoré avec goût : des livres sur les étagères, des croquis encadrés, quelques plantes.
Adrien regarda autour de lui, visiblement surpris par la chaleur du lieu.
— On se croirait dans un atelier d’artiste.
— C’est un peu le cas. Quand je ne dors pas, je dessine.
Elle lui tendit une tasse.
Le café fumait doucement.
Ils s’assirent face à face, autour d’une table en bois clair.
— Vous vivez seule ? demanda-t-il.
— Oui. Vous vous attendiez à un chien ou un mari jaloux ?
— Peut-être les deux.
— Non. Juste moi et mes carnets.
Elle montra un cahier posé sur la table. Il le feuilleta lentement : des croquis de bâtiments, de visages, d’ombres portées par la lumière.
— C’est magnifique.
— Ce n’est pas grand-chose.
— Si. Parce que ça a une âme. On sent que ce n’est pas fait pour plaire, mais pour dire quelque chose.
Elle rougit légèrement.
— Vous savez flatter.
— Non, je constate. C’est rare de voir quelque chose de vrai dans un monde de vitrines.
Un silence s’installa, mais cette fois, il n’était pas gênant. Il était doux, enveloppant.
Le tic-tac de l’horloge semblait ralentir, comme si le temps lui-même voulait prolonger ce moment.
Adrien finit par se lever.
— Merci pour le café. Et pour le calme. J’en avais besoin.
Elle l’accompagna jusqu’à la porte.
— Vous savez, dit-elle doucement, parfois, les flammes ne brûlent pas… elles réchauffent.
Il la regarda, sans un mot.
Puis, lentement, il effleura sa main — à peine un contact, presque irréel.
Et sortit.
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Dehors, la pluie avait cessé.
Adrien leva les yeux vers le ciel noir.
Un mince éclat d’étoile perçait enfin entre les nuages.
Et pour la première fois depuis longtemps, il eut l’impression que quelque chose — ou quelqu’un — pouvait encore l’éclairer.
Partie 4 – Le passé qui revient frapper
Le lendemain, le bureau semblait étrangement calme.
Élena arriva, le cœur encore troublé par la soirée de la veille. Elle s’était couchée tard, incapable de chasser de son esprit ce regard, cette main effleurée.
Elle se força à reprendre contenance — après tout, c’était son supérieur. Et rien d’autre.
Mais dès qu’elle franchit la porte de l’open-space, elle sut que quelque chose n’allait pas.
Les collaborateurs chuchotaient, les visages tendus.
Un écran allumé diffusait en boucle les images d’un journal local.
> “Nouvelle enquête sur l’incendie du Ciel d’Argile : d’anciens documents retrouvés.”
Les mots figés sur l’écran la glacèrent.
Adrien, lui, était dans son bureau, la porte close, les stores tirés.
Elle hésita avant de frapper.
— Entrez, dit sa voix, rauque, fatiguée.
Il était assis, le regard fixé sur un dossier ouvert devant lui.
Des photos. Des plans. Des articles anciens.
— Je suppose que vous avez vu les nouvelles, murmura-t-il sans lever la tête.
— Oui.
— Ils ont retrouvé les archives du projet. Des documents qu’on croyait détruits.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Et apparemment, il y a des signatures… qui ne devraient pas être là.
Elle sentit son estomac se nouer.
— Des signatures ?
— Celles de l’entreprise de mon père. Il a couvert certaines irrégularités à l’époque. J’étais jeune, je ne savais pas tout. Mais maintenant, le scandale me retombe dessus.
Il ferma les yeux, ses traits crispés par une fatigue nerveuse.
— Tout ce que j’ai reconstruit depuis risque de s’effondrer.
Élena s’approcha doucement, posant le dossier à plat.
— Et si vous racontiez la vérité ?
— Vous pensez qu’ils écouteront ? Le PDG qui a brûlé sa première œuvre ? Celui qui a tout voulu maîtriser ? Non… Ils veulent du sang, pas des explications.
Sa voix tremblait légèrement — pas de colère, mais d’un désespoir contenu.
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L’équilibre brisé
La journée s’écoula dans une tension palpable.
Les médias appelaient, les actionnaires exigeaient des réponses.
Élena le vit lutter, répondre avec calme à des journalistes qui cherchaient la faille, maintenir une façade de fer pendant que, derrière, tout vacillait.
Vers la fin de l’après-midi, elle le trouva seul dans la salle de réunion, la veste posée sur une chaise, les manches retroussées, le regard perdu vers la ville.
— Vous avez tenu bon, dit-elle doucement.
— Je ne sais pas si je tiendrai encore demain.
Elle s’approcha, hésitante.
— Vous n’êtes pas seul.
Il tourna vers elle un regard fatigué, mais sincère.
— Vous ne comprenez pas, Élena. Tout ce que je touche finit par se consumer.
— Peut-être, répondit-elle en s’approchant encore, mais ce n’est pas une raison pour arrêter de bâtir.
Leurs yeux se croisèrent.
Il y avait dans ce regard une force tranquille, un feu qui refusait de s’éteindre.
Adrien inspira profondément, comme s’il se raccrochait à cet éclat-là, à elle.
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La tempête intérieure
Le soir, la pluie recommença.
Ils travaillaient encore, seuls dans le bureau désert.
Une lumière douce tombait des néons, dessinant des ombres mouvantes sur les murs.
— Vous devriez rentrer, dit-il pour la forme.
— Et vous ? Vous comptez dormir ici ?
— Peut-être.
Elle sourit faiblement.
— Vous savez, on peut affronter la tempête à deux. C’est moins effrayant.
Il leva les yeux vers elle. Ce qu’il y lut le désarma : de la bienveillance, pas de pitié.
Une présence qui ne demandait rien, mais offrait tout.
— Vous avez tort, murmura-t-il.
— Pourquoi ?
— Parce qu’à deux… on risque de brûler plus fort.
Elle le regarda, interdite, incapable de répondre.
Son cœur battait fort, trop fort.
Adrien détourna le regard, passa une main dans ses cheveux.
— Pardonnez-moi. Je… ne devrais pas dire ce genre de chose.
— Peut-être pas, répondit-elle doucement. Mais ça ne veut pas dire que vous ne le pensez pas.
Un silence dense, presque électrique, s’installa entre eux.
Les gouttes de pluie tapaient contre les vitres, comme pour rappeler qu’ils étaient encore dans le monde réel.
Adrien finit par se lever.
— Il se fait tard. Laissez-moi vous raccompagner.
— Ce n’est pas la peine.
— Ce n’est pas une faveur, Élena. C’est… une nécessité.
Elle acquiesça.
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La voiture et les vérités
Le trajet se fit dans le silence.
Mais pas le même que la veille.
Celui-ci vibrait d’émotions retenues, de mots qu’ils n’osaient pas prononcer.
Arrivés devant chez elle, Adrien resta un moment sans bouger.
La pluie ruisselait sur le pare-brise, brisant les lumières de la rue en éclats mouvants.
— Vous m’avez dit quelque chose hier soir, murmura-t-il.
— Quoi donc ?
— Que parfois, les flammes ne brûlent pas. Elles réchauffent.
Elle hocha la tête, un peu gênée.
— Je me souviens.
— Et si, dans mon cas… elles faisaient les deux ?
Elle tourna lentement la tête vers lui.
— Alors il faut apprendre à ne pas en avoir peur.
Leurs visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres.
Un souffle, une hésitation, un instant suspendu — puis Adrien se recula brusquement, la mâchoire serrée.
— Bonne nuit, Élena.
Elle descendit sans un mot.
Mais lorsqu’elle entra chez elle, une larme glissa sur sa joue — pas de tristesse, mais d’un trouble qu’elle ne parvenait plus à contenir.
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Le doute et le feu
Cette nuit-là, ni lui ni elle ne trouvèrent le sommeil.
Dans son appartement, Élena repensait à tout — à sa douleur, à son regard, à cette frontière fragile entre compassion et attirance.
Elle se demandait si ce qu’elle ressentait n’était pas dangereux.
Mais c’était trop tard : il y avait déjà en elle une flamme.
Et quelque part dans la ville, Adrien, seul dans son penthouse silencieux, fixait la maquette du projet inachevé.
Le visage d’Élena revenait sans cesse dans ses pensées.
Pour la première fois depuis des années, il n’avait plus peur de tout perdre.
Mais il avait peur d’une seule chose : la perdre, elle.
Partie 5 – Ce que le feu laisse derrière lui
Le lendemain matin, la ville semblait respirer autrement.
L’air avait cette odeur de terre humide que la pluie laisse derrière elle.
Mais dans le bureau d’Adrien Valmont, l’atmosphère était tout sauf paisible.
Une réunion d’urgence avait été convoquée : actionnaires, avocats, cadres supérieurs.
Élena, bien qu’invitée en tant que responsable de projet, se sentait de trop.
Adrien entra, costume impeccable, regard fermé.
Il avait remis son masque de PDG.
Mais quelque chose, dans la façon dont ses doigts serraient les feuilles du dossier, trahissait une tension sous-jacente.
— Mesdames et messieurs, dit-il d’une voix ferme, je vais être direct. L’enquête sur le Ciel d’Argile va reprendre. Et elle va me concerner personnellement.
Un murmure parcourut la salle.
— J’ai décidé de suspendre temporairement mes fonctions de président exécutif le temps que toute la lumière soit faite.
Les visages se figèrent.
Un des membres du conseil s’exclama :
— C’est de la folie, Adrien ! Vous venez de stabiliser le groupe !
— Ce serait pire de gouverner dans le mensonge.
Ses yeux croisèrent ceux d’Élena.
Il n’avait pas besoin de parler : elle comprit qu’il le faisait aussi pour se libérer.
Pour redevenir un homme, pas un symbole.
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Après la tempête
La réunion terminée, Élena le retrouva seul dans le couloir.
— Vous avez fait ce qu’il fallait, dit-elle doucement.
— Peut-être. Mais je ne sais pas si je viens de sauver quelque chose… ou de tout détruire.
Il s’appuya contre la vitre, regardant la ville en contrebas.
— Vous savez ce qu’on m’a dit, une fois ? Que les bâtiments les plus solides sont ceux qui ont survécu à un incendie. Parce qu’ils ont été reconstruits avec ce qu’il restait de plus fort.
Elle sourit tristement.
— Alors il ne vous reste plus qu’à reconstruire.
— Avec vous ?
La question lui échappa presque.
Il avait levé les yeux vers elle, et dans ce regard, il n’y avait plus ni distance, ni hiérarchie — seulement une sincérité désarmante.
Élena resta un instant immobile.
Puis, d’une voix tremblante :
— Je ne sais pas si je peux.
— Pourquoi ?
— Parce que vous représentez tout ce que je voulais fuir : le pouvoir, la peur de perdre, les murs qu’on se construit pour ne pas être blessé.
Adrien hocha lentement la tête.
— Et si je vous disais que moi aussi, j’essaie de fuir tout ça ?
Elle ne répondit pas.
Mais ses yeux parlèrent pour elle.
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La révélation
Ce soir-là, Élena rentra chez elle, le cœur en vrac.
Elle posa son sac, ouvrit le dossier qu’il lui avait confié — la fameuse maquette du projet.
Et en feuilletant les plans, une feuille glissa, coincée entre deux croquis.
C’était une vieille photo jaunie.
Un terrain vague, des ruines encore fumantes… et au premier plan, un enfant, couvert de poussière, serrant un dessin chiffonné.
Au dos, quelques mots écrits à la main :
> “Pour papa, quand le ciel sera reconstruit.”
Élena sentit le souffle lui manquer.
Elle connaissait ce dessin.
Elle alla chercher une boîte enfouie dans son placard. À l’intérieur, des souvenirs d’enfance.
Et parmi eux… le même dessin.
Une petite maison entourée d’arbres, signée d’une écriture maladroite :
> Élena, 8 ans.
Le feu.
Le quartier.
Le Ciel d’Argile.
C’était son quartier.
L’incendie qui avait détruit sa maison, qui avait arraché une partie de son enfance… c’était son passé.
Et Adrien Valmont, l’homme qu’elle apprenait à comprendre — à aimer peut-être — faisait partie de cette tragédie.
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Le feu dans le silence
Elle resta des heures assise, incapable de bouger, les yeux perdus dans le vide.
Tout s’écroulait et se reconstruisait à la fois.
Vers minuit, elle sortit sous la pluie fine, sans parapluie.
Ses pas la guidèrent presque malgré elle jusqu’à l’immeuble de Valmont.
Le veilleur, reconnaissant son visage, la laissa passer.
Lorsqu’il ouvrit la porte, Adrien eut un mouvement de surprise.
— Élena ? Qu’est-ce que…
Elle entra sans attendre.
Ses yeux étaient humides, mais calmes.
— Je sais tout.
Il blêmit.
— Vous avez trouvé…
— Oui. La photo. Le dessin. C’était ma maison. Mon quartier. J’étais là, ce jour-là.
Un silence s’abattit.
Adrien recula d’un pas, les mains tremblantes.
— Mon Dieu… Je ne savais pas.
— Moi non plus, jusqu’à ce soir.
Elle inspira profondément.
— Vous n’avez pas besoin de vous justifier. Je ne suis pas venue pour vous accuser. Je suis venue parce que… je devais comprendre pourquoi j’avais été attirée par vous dès le premier jour.
Il la regarda, bouleversé.
— Parce qu’on porte le même feu.
Elle hocha la tête.
— Oui. Le même feu.
Il fit un pas vers elle.
— Et maintenant ?
— Maintenant… je ne sais pas si on peut effacer le passé.
— Mais peut-être qu’on peut lui donner un sens, murmura-t-il.
Il tendit la main, hésitant.
Elle la prit.
Et dans ce contact fragile, brûlant et apaisant à la fois, ils trouvèrent quelque chose qui ressemblait à la paix.