Espérance
Les jours qui suivirent ma rencontre avec Brett furent comme un vertige. Je n'arrivais plus à trouver mes repères. La librairie, autrefois un refuge familier, semblait désormais peser lourdement sur moi, comme si chaque rayon, chaque étagère me rappelait l’irruption soudaine de cet homme dans ma vie. Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Ces questions tournaient en boucle dans ma tête, mais il n’y avait aucune réponse.
J'avais tenté de reprendre ma routine, de retrouver ma tranquillité. Je rangeais les livres, aidais les clients, mais tout semblait mécanique, détaché, comme si mon esprit n'était plus tout à fait présent. À chaque fois que la cloche de la porte sonnait, un frisson me parcourait. J’espérais que ce ne soit pas lui. Mais au fond de moi, je savais que tôt ou tard, Brett reviendrait.
Le troisième jour après notre dernier échange, la cloche retentit à nouveau. Mon cœur s’emballa immédiatement. Je levai les yeux et le vis entrer. Sa silhouette se dessina dans l’encadrement de la porte, et à cet instant, mon estomac se noua. Il se dirigeait droit vers moi, son regard déjà fixé sur le comptoir. Il marchait lentement, comme si chaque pas qu’il faisait vers moi était pesé, calculé.
Il s’arrêta à ma hauteur, me fixant avec cette même intensité qu’il avait eue la première fois. J’avalai difficilement ma salive. Je savais ce qui allait suivre, mais je ne savais pas si j’étais prête à l’affronter.
— "Je vois que vous êtes toujours ici."
Sa voix, calme et froide, se fit entendre. J’essayai de paraître indifférente, mais je ne pouvais cacher l’agitation qui montait en moi.
— "Oui, comme d’habitude." Ma réponse était détachée, mais j'étais loin d’être calme. "Vous venez encore chercher quelque chose ?"
Il sourit légèrement, mais ce n’était pas un sourire amical. C’était un sourire qu’on adresse à une personne dont on connaît déjà les pensées. Il leva la tête, presque comme s’il scrutait un avenir qu’il était seul à connaître.
— "Je suis venu vous parler, Espérance. Ce n’est plus une question de livres."
Un frisson me parcourut l’échine. Le ton de sa voix avait changé. Il était plus grave, plus déterminé, et cela me mettait mal à l’aise.
— "Je vous ai dit que je ne comprenais pas ce que vous attendez de moi," dis-je, tentant de garder ma voix ferme malgré la peur qui m’envahissait.
Il me regarda, ses yeux semblant me transpercer. D’un geste tranquille, il sortit un petit papier de sa poche et le posa devant moi sur le comptoir.
— "Je vous ai réservé une place pour ce soir."
Je levai les yeux vers lui, complètement déconcertée. "Une place pour quoi ?" demandai-je, un frisson courant le long de mes bras.
Il haussait légèrement les épaules, comme si la réponse était évidente, comme si c’était une simple formalité.
— "Pour un dîner. Un dîner que nous aurons ensemble ce soir."
Je le fixai, incrédule. Un dîner ? Avec lui ? C’était absurde. Comment pouvait-il être aussi direct, aussi sûr de lui ? Et pourtant, il n’y avait aucune violence dans sa proposition, juste une certitude, une certitude qui me glacait les os, comme si l’invitation faisait partie d’un plan qu’il avait déjà tracé.
— "Je… je ne peux pas accepter ça," murmurai-je, reculant légèrement, le cœur battant à tout rompre.
Brett resta calme. Il posa sa main sur le coin du comptoir, le regard toujours fixé sur moi, implacable.
— "Vous allez accepter, Espérance," dit-il d’une voix douce mais ferme. "Je ne vous demande pas de venir, je vous invite. Mais vous serez là ce soir. Il n’y a pas de place pour le doute."
Je sentis une pression insupportable se serrer dans ma poitrine. Chaque mot qu’il prononçait me paralysait davantage. Refuser n’était pas une option. J’avais l’impression que l’air autour de moi devenait plus dense, comme si je n’avais pas de moyen d’échapper à cette situation.
Je regardai le papier posé devant moi. Un simple bout de papier, avec une adresse et une heure. C’était tout. Je n'avais même pas à y réfléchir. Tout semblait déjà décidé. J'aurais pu refuser, tout quitter, tout oublier. Mais une part de moi savait que ce dîner, cet instant, allait être le début de quelque chose de plus grand, quelque chose que je n'avais pas demandé, mais qui semblait inéluctable.
Brett attendait patiemment, comme si le temps n’avait pas de prise sur lui. Il n’avait pas l’air pressé, juste… sûr de lui.
— "Ce soir, à huit heures," dit-il, comme s’il s’agissait d’un fait accompli.
Sans un mot de plus, il se leva et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se tourna une dernière fois vers moi, ses yeux brillants d’une certitude implacable. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres.
— "Je serai là, Espérance. Vous ne m'échapperez pas."
Et avec cette promesse lourde de sens, il disparut dans la rue.
Je restai là, figée, le papier dans les mains, le cœur lourd et l’esprit envahi par le tumulte. J’aurais pu refuser. J’aurais pu tout quitter et fuir. Mais au fond de moi, je savais que cette rencontre n’était que le début. Un début que je n’aurais pas pu éviter, même si j’avais voulu.
Le dilemme déchirait mon esprit, mais une chose était certaine : cette soirée allait tout changer.