à l’encre fraîche
Roman
ISBN : 978-2-35962-890-6
Collection Blanche
Dépôt légal décembre 2016
© 2016 Photo de couverture Christophe Cusseau
© 2016 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6, rue des Sybilles
88370 Plombières-les-Bains
www.editions-exaequo.fr
À Candice, nouvelle venue sur Terre,
et qui sourit déjà...
« C’est l’incertitude qui nous charme, tout devient merveilleux dans la brume. »
Oscar Wilde
« Cela datait de loin, de très loin, c’était perdu dans cette brume où l’esprit semble chercher à tâtons les souvenirs et les poursuit, comme des fantômes fuyants, sans les saisir. »
Guy de Maupassant
***
Il était environ dix-sept heures. Sur la digue promenade, langue de béton visitée chaque jour, les Fécampois croisaient placidement les touristes sans trop les regarder. Ils n’aimaient pas ces horsains bruyants et en tenue légère, mais ils étaient surtout jaloux de leur bonne humeur apparente et de leurs vêtements à la mode. Était-ce normal de rire et de s’apostropher à haute voix, de montrer ses atours et de gesticuler ainsi, à proximité des jeux d’enfants ? Qu’étaient ces Parisiens conquérants pour s’imposer de la sorte ? Encore quelques semaines... Dès la fin de l’été, les grandes marées et les tempêtes d’automne allaient heureusement nettoyer la plage de ces intrus incommodants.
C’est Michel Bussy, le doyen des marins assis sur un banc face à la mer, qui le premier, grogna un message d’alerte.
— C’est point bon, il est grand temps de rentrer !
Effectivement, au loin, un immense nuage sombre ou une vague gigantesque s’étalait sur toute la ligne d’horizon. Cette masse épaisse ressemblait à un gros rouleau d’encre noire chargé d’écume en mouvement. Inquiétantes particules agglomérées qui fonçaient vers le rivage.
Après la sortie du père Bussy et la reprise en chœur de son borborygme par ses acolytes venus discuter le bout de gras, les promeneurs qu’ils fussent locaux ou étrangers, s’empressèrent de ranger leurs affaires, de regrouper les enfants et de rejoindre leur domicile d’un pas alerte ou de gagner leur voiture pour quitter au plus vite ce bord de mer visiblement contrarié.
Je restai tout à côté de la statue de cette femme de marin attendant le retour du pêcheur, définitivement muette, qui du haut de ses trois mètres de pierre usée, me servait régulièrement d’abri. Lors des grandes tempêtes d’équinoxe, j’utilisais ce stratagème pour me protéger des vents violents et des embruns afin de réussir quelques photographies. Les éléments déchaînés m’avaient toujours fasciné par le soufflet qu’ils lançaient aux orgueilleux bipèdes humains transformés, l’espace d’un instant, en fuyards apeurés. J’attendais donc de pied ferme, mon Leica au cou, ce gros rouleau ombrageux.
Il arriva à vive allure. À quelques mètres de la plage de galets, je pouvais maintenant me rendre compte qu’il ne s’agissait ni d’une vague géante ni d’un quelconque cyclone à l’horizontale. Haut d’une centaine de mètres, comme les falaises de craie, entonnoir géant ouvrant l’accès au port, il ressemblait à un mur obscur chargé de gouttelettes d’eau. Ce brouillard monstrueux s’approchait, oppressant, il touchait maintenant les escaliers de la digue. Je compris soudain mon erreur de ne pas avoir suivi le troupeau. Non seulement il me serait impossible de prendre la moindre photographie, mais ce nuage gigantesque qui s’apprêtait à recouvrir la ville me rendait soudain aveugle sous l’épaisseur de ses membres cotonneux qui me bandaient les yeux et enveloppaient mon corps de sa housse adipeuse et glaciale. M’agrippant à la statue de pierre, je me laissai dévorer par ce monstre humide et d’un coup, ne vis plus à un mètre de mes pieds. Je ne percevais absolument rien sinon le socle granitique et déformé de ma chère sculpture. Nous étions seuls sur la digue promenade, seuls dans le silence d’une nuit artificielle, engloutis à attendre la conclusion de ce cauchemar d’une fin d’après-midi estivale pas tout à fait comme les autres.
***
Mon téléphone portable ne me rassura pas. Il était déjà dix-neuf heures et j’étais toujours coincé sur cette digue de malheur avec pour seule compagne une statue de femme attendant son mari. C’était le comble pour un célibataire endurci comme moi. Cette complice de pierre taillée attendait le retour de son terre-neuvier et personne n’imaginait un seul instant que j’étais là, bêtement assis à espérer que le brouillard se levât. Mais il ne se levait pas, bien au contraire, j’avais l’impression qu’il épaississait, car maintenant j’entrevoyais à peine le bout de mes chaussures. Je stagnais donc dans une purée de pois et la nuit allait bientôt venir. Mon portable était encore heureusement chargé et je pus envoyer un SMS à Mathilde, ma maîtresse occasionnelle, ma confidente, qui avait un seul défaut, celui d’être mariée à un type insignifiant, du genre enseignant de collège, syndiqué et électeur de gauche quand le gouvernement était à droite, puis abstentionniste lorsque le vent tournait. Je n’avais jamais compris pourquoi elle restait vivre à ses côtés. Son salaire était moyen, ses congés fréquents, mais ils ne partaient pas en vacances ; il faisait un jogging journalier alors qu’elle ne courait jamais sinon après moi et il parlait haut et fort en soirée comme tous les ignorants imbus de leur position sociale aléatoire. Bien sûr, il avait des pectoraux et une silhouette élancée alors que j’étais grand et maigre ; bien sûr, il avait une touffe de cheveux à faire pâlir ma calvitie naissante et bien sûr il était exotique alors que je descendais sans aucun doute de Vikings croisés avec des Bas-Normands. Je ne voyais pas ce qu’elle pouvait trouver à ce métis sinon de régler ses problèmes de culpabilité postcoloniale ou de rêver à des transports amoureux largement usurpés. Non, je ne comprenais toujours pas pourquoi elle restait avec un professeur de sports fat et banal. J’étais chômeur depuis six mois, c’était peut-être cela mon handicap ? Et l’amour dans tout cela ? Ne devait-il pas dépasser les aléas bassement matériels d’un accident de la vie ? Mathilde ne devait-elle pas franchir le cap de la déraison et gagner la passion avec les risques qui en découlaient ?
Toujours est-il que je lui envoyai un SMS pour lui signifier ma position solitaire et l’inviter à me rejoindre par simple solidarité amoureuse.
Elle ne tarda pas à me répondre :
— Désolée, mon chéri, nous sommes bloqués chez nous. Impossible d’y voir à un mètre. La mairie nous a transmis le message de rester calfeutrés dans nos habitations. Toute la ville est comme morte, il est à craindre que les sources d’énergie s’arrêtent... Surtout, reste où tu es. Je te tiens au courant... Mille bisous. Mathilde.
Elle en avait de bonnes... Je n’allais pas passer la nuit au pied d’une momie en granit ? J’étais gelé et je commençais à avoir une faim de bord de mer. On dit toujours que la plage ouvre l’appétit et que les vents marins assoiffent et fatiguent... Bien oui, j’avais froid, faim et soif... Et comme un imbécile, j’étais là avec mon Leica autour du cou, ne voyais rien à quelques centimètres et n’entendais aucun bruit de la ville toute proche sinon le carillon de l’abbatiale qui marquait les heures avec une insolente régularité.
Après moult réflexions influencées par mon ventre creux et un désarroi croissant, je décidai d’abandonner ma chère statue pour gagner à tâtons mon domicile qui à vol d’oiseau était à moins d’un kilomètre. Le tout était de retrouver la rue Coty dans cette ville invisible.
En temps normal, je n’avais aucun sens de l’orientation, à tel point que je m’étais déjà perdu dans un quartier de Rouen et que j’avais un jour mis plusieurs heures à localiser ma voiture dans le centre du Havre. Alors, dans cette mélasse et sans boussole, j’avais toutes les raisons d’avoir peur de m’égarer. Je réussis à trouver le grand escalier pour descendre de la digue promenade, obliquai ensuite vers la droite ou le sud, en sachant que je devrais effectuer à peu près trois-cents mètres avant de tourner à gauche. Mon point de repère était le restaurant « Terre-Neuvas », mais maintenant il n’existait plus ; je ne voyais que le bitume gris de la rue et il me fallait faire attention, car le trottoir était sans doute assez proche. Y avait-il un imbécile velléitaire au volant d’une voiture fantôme ? Ce serait trop bête de mourir ainsi percuté sans pouvoir bénéficier d’un SAMU sauveur. Sans doute les secouristes n’avaient-ils pas de lunettes infrarouges ?
Quelle catastrophe ! Des gens allaient dépérir faute de soins, des cardiaques succomber à leur dernier spasme, des vieillards tomber des marches, des femmes enceintes allaient devoir accoucher à l’ancienne et couper leur cordon avec un opinel.
C’était extrêmement troublant. Un silence de mort couvrait la ville. Les véhicules étaient restés au garage, les braillards se muraient et même les goélands, d’habitude si loquaces, restaient pétrifiés dans leur nid.
Silence de mort. Quelqu’un avait coupé le son et l’image du port de Fécamp. Terrible farceur !
***
À la mairie, c’était le branle-bas de combat. Gilles Nouvet, le maire élu depuis mars dernier, avait là une première occasion d’exposer son sens de l’organisation et les contours de son autorité. Il avait réuni ses adjoints, le directeur général des services et l’ingénieur en charge de la logistique.
— Mes amis, l’heure est grave. La préfecture nous a prévenus que cet épisode nuageux extrême allait durer plusieurs jours, qu’il était d’une rare intensité, assez inexplicable, et qu’aucun secours ni du Havre ni de Rouen ne pourrait nous être apporté. La zone d’opacité couvre notre littoral d’Étretat à Veulettes sur une profondeur de vingt kilomètres dans les terres, c’est vous dire l’étendue du désastre...
— Nos équipes d’intervention sont réquisitionnées et attendent les ordres au garage des services techniques, affirma avec fierté l’ingénieur au garde-à-vous.
— Réquisitionnées pour quoi faire ? glissa d’un ton sévère Michèle Lamy, la première adjointe. J’imagine qu’ils ne peuvent pas se déplacer... Donc, ils seraient aussi bien chez eux à réconforter leur famille.
L’ingénieur fut stoppé dans son élan de logisticien asservi.
— Tu as raison, Michèle, reprit le maire, notre seul outil un tant soit peu efficace reste le site internet ; nous allons demander à Francisco, notre webmaster, de tenir une astreinte vingt-quatre heures sur vingt-quatre afin de répondre à toutes les questions de nos concitoyens.
— Bravo ! ânonnèrent les adjoints. Ça, c’est bien !
— Il nous faut assurer une veille, reprit Gilles Nouvet en distribuant à chacun son jour et sa nuit de permanence. Mais les neuf présents répondirent que de toute façon, ils resteraient sur place, car il était beaucoup trop compliqué de gagner leur logis en n’y voyant goutte.
— Je me charge d’établir un dortoir et de fournir vivres et couvertures, proposa aussitôt l’ingénieur qui ne voulait pas rester sur un affront.
— Pourquoi un dortoir ? s’enquit le maire. Il y a bien suffisamment de bureaux disponibles pour nous permettre de sauvegarder notre intimité. C’est une chance que bon nombre d’agents soient en vacances. Il y a de la place...
— Comme vous voulez Monsieur le Maire, répondit docilement l’ingénieur. Je m’en occupe.
Francisco qui vivait presque en permanence dans son bureau tapissé d’écrans au deuxième étage de l’hôtel de ville prit son rôle très au sérieux. Il avait l’habitude d’actualiser le site de la ville en fournissant toutes les informations que lui donnait le cabinet du maire, mais s’entretenir avec les Fécampois en direct lui plaisait davantage. Il avait toujours privilégié le contact avec la population et affectionnait particulièrement les insolents, trouble-fêtes et opposants divers qui hérissaient le poil des élus tout en offrant les véritables lettres de noblesse à cette démocratie que l’on qualifiait maintenant de participative. En fait, Francisco était un rebelle par procuration et tenu à l’obligation de réserve, il aimait que des citoyens grognassent à sa place. C’était parfois à se demander s’il ne fabriquait pas lui-même les e-mails inquisiteurs.
Comme prévu, une avalanche de questions tomba sur le site de la ville. Visiblement tout Fécamp paniquait sous sa couette brumeuse et angoissante. Les récurrentes concernaient les transports urbains, la recherche de médecins, la livraison de courses et la plupart s’accompagnaient de noms d’oiseaux au plumage ordurier. Comme si les élus avaient eu dans leur programme politique printanier le téléguidage volontaire d’un cumulo-nimbus géant chargé d’enquiquiner le port.
Le plus grand nombre d’insultes et de questions embarrassantes provenaient du Ramponneau, un quartier sensible de la ville qui comptait près de trois-mille-cinq-cents habitants. Ce territoire imprévisible avait permis à la municipalité de basculer à droite aux dernières élections ; il était donc de mise de le dorloter un peu et de colmater au mieux ses angoisses et récriminations, notamment lorsque certains se plaignaient du poids des impôts locaux qui devaient bien servir à quelque chose.
Ah ! Ingratitude des masses somnolentes, mais non moins électrices !
Francisco ne parvenait plus à contenir ses fous rires, jusqu’à en avoir des maux de ventre, qu’il avait par ailleurs proéminent.
Des vieillards marquaient avec l’acidité de leurs renvois stomacaux leur intransigeance et leur mauvaise humeur, prêts qu’ils étaient à repartir en guerre contre ce nuage probablement venu d’Allemagne sinon du Maghreb. Les femmes, plus raisonnables, ne râlaient pas trop, même si certaines étaient inquiètes de ne pas pouvoir anticiper les repas de leur famille vorace et peu habituée aux restrictions alimentaires. Quant aux jeunes, enfin libérés du carcan scolaire, ils piaffaient et se déchaînaient sur leurs chers réseaux sociaux en poétisant et slammant à tous crins, seulement tristes de ne plus pouvoir se retrouver dans les troquets du coin.