Préface de l’éditeur

721 Words
Préface de l’éditeurJacques Vergès, historien devenu avocat, nous avait habitués à des livres où il abordait avec franchise toutes les affaires et les procès dans lesquels il avait plaidé. Chacune de ses interventions, soulevant admiration ou haine, était suivie avec passion et était souvent redoutée par les magistrats. Critiqué ouvertement pour n’avoir ni loi ni morale il répliquait : « Ma loi est d’être contre les lois parce qu’elles prétendent arrêter l’histoire », « ma morale est d’être contre les morales parce qu’elles prétendent figer la vie ». Bref, c’était un sacré tempérament qui ne s’en laissait pas conter. Ce combattant, ce taureau lâché dans l’arène du tribunal, n’en n’était pas pour autant une brute. C’était un homme pétri de littérature et d’art, très secret sur lui-même et qui écrivait pour la postérité. Certains de ses textes présentés ici sont datés de la fin des années 90. À son décès, il nous a laissé dix nouvelles politico-judiciaires parfaitement agencées, avec, pour point commun le personnage de Robnoir. On peut voir en ce protagoniste un alter ego du célèbre avocat. Il lui prête ses habitudes de vie, son goût pour les cigares et le jeu d’échecs par exemple, mais aussi sa vision du monde très critique à l’égard des professionnels de la justice. Il est, comme lui, virulent dans ses attaques et soutenu par un sens aigu de l’observation qui lui permet toute la provocation qu’on lui connaît. Mais ne nous y trompons pas : Il s’agit, ici, de nouvelles romancées, écrites par un homme qui estimait qu’entre justice et littérature des liens étroits peuvent être tissés : « La tragédie est le sujet du roman, mais aussi celui du procès ». Surtout, ces nouvelles nous éclairent sur Jacques Vergès, l’homme et ses motivations. Le ressort de toutes ses plaidoiries est de comprendre le cœur même de la personne qu’il défend, sans jugement moral car le crime « est la distinction fondamentale entre l’homme et l’animal », il est le « signe que nous avons cessé d’être des bêtes pour devenir des hommes, c’est-à-dire un intermédiaire entre l’animal et Dieu. Le crime est le signe de notre liberté, la condition de notre destin. » L’avocat plaide car il veut préserver la dignité de celui qu’il défend : « Plaider comme je le fais (…), ce n’est pas se faire le porte-parole de l’accusé mais exprimer sa vérité. » Tel était son discours pour ses plaidoiries. Mais il ne s’arrête pas là. À nous qui étions habitués à ses bravades, à ses provocations, à son panache, il laisse en testament son audace littéraire : aller au-delà de la vérité. Nous découvrons dans ses derniers écrits, ses dix nouvelles, un écrivain soucieux de nous démontrer que « chaque homme est un mystère et un univers beaucoup plus troublant que toutes les galaxies ». On ne connait pas l’homme que l’on accuse ou que l’on défend. Partant de ce principe premier, ces nouvelles se placent sous deux éclairages qui en font une œuvre littéraire à part : le doute et la tragédie. Vergès/Robnoir oppose roman, roman-policier et théâtre, qu’il relie au principe de certitude, aux procès et à ses nouvelles judiciaires ou perdure et s’impose le doute : « Là où les autres prétendent traquer la vérité, en quête de certitude comme d’une béquille, [il] vole sur les ailes du doute, non pas en cynique, mais en amoureux de la vie tout simplement. » Car : « Comme la physique quantique, la vie est soumise au principe d’incertitude. » Mais cet « amoureux de la vie » est toujours touché par le comportement de ceux qu’il défendra car ce sont des héros de tragédies classiques qu’il dépeint. Parlant d’une accusée, il avoue : « M’interrogeant sur elle comme sur tous mes clients assassins, incendiaires ou sacrilèges, je me demandais à quel personnage de légende elle pouvait renvoyer…» Jacques Vergès, nous convie à rencontrer ses clients, ses amis parfois, pour nous apprendre que par delà la vérité, subsiste toujours un homme que personne ne connaît vraiment mais dont la nature profonde peut se révéler minable ou héroïque. Il n’empêche qu’il fait partie, comme ses accusateurs ou ses juges, de la famille humaine. Ces dix nouvelles romancées nous ramènent à « ce cœur humain, lui-même, qui reste incompréhensible »* *NdE : KUROSAWA, Akira, Comme une auto-biographie, Seuil, 1985. Le paragraphe qui contient cette phrase a été souligné par Jacques Vergès et placé dans ses manuscrits qui constituent ces dix nouvelles. Toutes les autres citations sont de Jacques Vergès. On retrouve ses phrases notamment dans : - VERGÈS, Jacques, La justice est un jeu, Éditions Albin Michel, 1992 - VERGÈS, Jacques, REMILLEUX, Jean-Louis, Le s****d lumineux, Éditions Michel Lafon, 1990 « Les êtres humains sont incapables d’être honnêtes avec eux-mêmes sur ce qui les concerne, ils ne savent pas parler d’eux sans embellir le tableau » Akira Kurosawa* * Voir la note de l’éditeur page 8.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD