Histoire du Pois de Senteur

579 Words
Histoire du Pois de SenteurNe vous attendez pas à trouver dans ma vie des circonstances extraordinaires, des évènements imprévus. Une fois sur la terre, voulant rester paysanne, je m’étais mise au service d’un jardinier. Une autre servante et moi nous composions toute sa maison. Margot, c’était le nom de ma compagne, était une grosse campagnarde joufflue, haute en couleurs, carrée d’épaules, l’objet de l’admiration de tous les villageois. « Elle fait presque autant de besogne qu’un bœuf, » disait souvent notre maître, pour donner une idée de ses précieuses qualités. Aussi était-elle l’objet de ses préférences. Quant à moi, je ne savais rien faire ; je n’étais bonne qu’à danser le dimanche, à rire et à sauter tout le reste de la semaine. Elle est assez gentille, disait le fermier en parlant de moi ; mais c’est une tête folle, elle est toujours à se mettre le nez à la fenêtre, à se balancer, à chanter ; on n’en fera jamais rien. Le résultat de cette comparaison entre Margot et moi était qu’à elle revenaient toutes les préférences de notre maître. À elle les bons repas, les succulents morceaux de galette de maïs, les cuisses d’oie, grasses et dodues, les verres pleins de cidre écumeux. À moi les vieux morceaux de pain dur, les os et l’eau de puits ; encore avait-on l’air de me la reprocher, et quelquefois j’étais obligée d’aller m’abreuver à l’aide de l’arrosoir et à l’insu du fermier. Il me semblait pourtant que j’étais plus jolie que Margot et je ne comprenais pas pourquoi on me la préférait. Un jour, j’accompagnais notre maître au jardin. Nous étions au commencement du printemps : nous passions près d’une haie où les tiges de la Fleur qui porte mon nom s’étaient enlacées ; les boutons des Pois de Senteur exhalaient déjà une faible odeur ; l’un deux, plus précoce que les autres, venait de s’épanouir sous mon souffle fraternel. Mon maître ne le regardait seulement pas ; il avait hâte d’arriver à un semis de pois de table qu’il s’agissait d’arroser, et de purger des mauvaises herbes. Pendant toute la journée, nous nous occupâmes de ce double soin ; le fermier ne sentait même pas la fatigue. Vers le soir nous repassâmes devant la haie. Les Pois de Senteur semblaient me regarder d’une façon languissante. – Maître, lui dis-je, en lui montrant le buisson, est-ce que vous ne les arroserez pas aussi ? Le paysan haussa les épaules. – Que je m’échine pour ces gros bons petits pois qui travaillent toute la journée à me fabriquer sous leur cosse dure et sergée ces petites boules que je vends si bien, à la bonne heure ; mais pour ces fainéants de Pois de Senteur, allons donc ! Ils sont jolis. – Mais ils ne produisent rien. Mauvaise herbe croît toujours. Rentrons vite à la maison. Je compris alors pourquoi on me préférait Margot : sur la terre, l’utile vaut mieux que l’agréable. Blessée dans mon amour-propre, j’ai quitté le fermier, et je suis venue à la ville. Hélas ! je n’y ai pas été plus heureuse ni plus considérée. J’ai vu les grisettes me laisser mourir de soif et de chaleur sur le rebord de leur fenêtre, et me jetant à la fin sur le pavé pour me remplacer par le rosier, qu’un romancier venait de mettre à la mode. Les portiers seuls avaient pour moi quelque sympathie. Au lieu d’en être frère, cette sympathie m’a humiliée. Quittons, quittons cette terre, me suis-je dit ; retournons chez la Fée ; là, du moins, l’égalité règne entre toutes les Fleurs ; elles ne sont pas soumises aux caprices de la mode ; elles ignorent les douleurs et les petitesses de l’amour-propre. Et je me suis mise en route, je vous ai rencontrées, mes sœurs, et me voilà prête à écouter celle de vous qui va nous raconter son histoire à son tour.
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