Chapitre 20 — Le Jeu des Masques

1483 Words
Liliana inspira profondément. La colère vibrait dans sa poitrine comme une corde prête à rompre. Elle ouvrait déjà la bouche pour laisser jaillir sa fureur, quand une voix masculine s’éleva derrière elles : — Mesdames, que faites-vous dehors à cette heure ? Daniel venait d’arriver, l’air frais du soir soulevant une mèche rebelle sur son front. Il embrassa tendrement Camilla sur la joue, avant de saluer Liliana d’un signe respectueux. — Tout va bien ? De quoi parliez-vous ? Liliana sentit son cœur se serrer. Elle ne voulait pas être celle qui semait le trouble entre Daniel et sa fiancée. Avant qu’elle ne puisse répondre, Camilla prit les devants : — Oh, de rien d’important ! Juste une petite discussion entre filles, tu sais… les histoires de chaussures et de robes, répondit-elle avec un rire nerveux. Daniel hocha la tête, un peu distrait, puis passa son bras autour de sa future épouse. — Dans ce cas, rentrons, la nuit tombe. Liliana se força à sourire, même si une petite voix en elle murmurait qu’elle venait peut-être de laisser filer quelque chose d’important. Les jours suivants, elle tenta de garder un œil discret sur Camilla, tout en essayant de faire un plan pour sa carrière . Ses études étaient enfin terminées, et la remise des diplômes avait eu lieu. Mais un souci grandissait dans son esprit : son visa étudiant expirait bientôt. Elle passa donc ses journées à postuler, remplissant formulaires après formulaires, espérant décrocher un visa de travail pour prolonger son séjour et gagner un peu d’expérience. — Je dois batir ma carrière, se répétait-elle devant le miroir, la main posée sur son ventre qui s’arrondissait lentement. Christian, lui, ne voyait pas les choses de la même manière. Il la suppliait presque chaque jour : — Pourquoi ne pas venir travailler à Clève Corporation ? Tu serais à mes côtés, je pourrais veiller sur toi… et sur notre bébé. Liliana secouait la tête, un sourire tendre sur les lèvres. — Je ne peux pas vivre accrochée à toi, Christian. Je veux faire mes propres expériences, affronter mes propres échecs, et goûter mes propres réussites. Pas simplement récolter les fruits d’un arbre que je n’ai pas planté. Christian la regarda longuement, ému par cette force tranquille. — Tu n’es pas qu’une femme exceptionnelle… tu es ma chance, Liliana, murmura-t-il avant de la soulever dans ses bras. Mais attends au moins que l'enfant vienne au monde pour avoir l'énergie qu'il faut aussi. Elle rit, passa ses bras autour de son cou. — D’accord, monsieur le romantique, je ferai comme tu veux… j’attendrai l’accouchement avant de me lancer. Ce soir-là, elle se sentit plus légère, presque heureuse. Mais au fond, une angoisse restait tapie dans son cœur. Vers minuit, Liliana se réveilla en sursaut, oppressée. Elle sortit prendre un peu d’air frais sur le perron. La lune baignait la demeure Clève d’une lueur argentée. C’est alors qu’elle aperçut, au loin, Camilla montant précipitamment dans un taxi. — À cette heure ? murmura-t-elle, intriguée. Elle jeta un regard autour d’elle, puis courut jusqu’au garage où le chauffeur de Christian s’apprêtait à partir. — Suivez ce taxi, discrètement, je vous en prie. — Mademoiselle, je… — Je vous promets une grosse somme si vous le faites. Le chauffeur soupira, puis démarra. Le cœur battant, Liliana observait la voiture de Camilla au loin. Le taxi se dirigeait droit vers Clève Corporation. — Que va-t-elle faire là-bas à cette heure ? Arrivées devant le bâtiment, Camilla descendit, présenta un pass et entra. Liliana, elle, dut rester dehors. Dix longues minutes passèrent avant que Camilla ne ressorte, un sourire fier aux lèvres, tenant une chemise bleue contre elle. Liliana se glissa hors de la voiture et la prit de vitesse. — Que fais-tu ici, Camilla ? Et qu’est-ce que tu fais avec ces documents ? Camilla sursauta, reculant d’un pas. — Tu m'as fais peur, Liliana ! Baisse la voix ! Mais Liliana ne lâchait pas prise. — Réponds-moi ! Tu veux livrer ces documents à ton père, n’est-ce pas ? Tu crois que je n’ai pas remarqué tes allées et venues suspectes ? Si jamais tu oses faire du mal à cette famille, je te jure que… — Tais-toi ! siffla Camilla, en la tirant vers un recoin isolé. Et si on nous voyait ensemble ? Mais Liliana ne cédait pas. — Où vas-tu avec ces documents ? Tu veux encore trahir les Clève ? Tu joues avec le feu, Camilla ! Camilla leva soudain son téléphone et lança un appel vidéo. — Désolée de t’appeler si tard, mon amour, dit-elle d’une voix sucrée. Je viens de récupérer les documents à remettre à mon père. Sur l’écran, Daniel apparut, les traits tirés par la fatigue. — Parfait, mon ange. C’est bien ce dossier-là. Ce sont les faux plans. Assure-toi qu’il les prenne sans se douter de rien. Liliana resta figée, interdite. Camilla, triomphante, lui arracha le dossier des mains et le montra à l’écran. — Tu vois, Daniel ? Tout est prêt. Daniel confirma d’un hochement de tête. — Ces documents sont pleins de fausses informations. Ton père croira voler la cargaison principale, mais il ne prendra qu’un camion vide. On refermera le piège sur lui. Liliana, abasourdie, sentit la honte lui monter au visage. — Je… je suis désolée, Camilla. J’ai douté de toi. — Ce n’est rien, répondit Camilla avec un sourire fatigué. Je comprends que tu aies du mal à me faire confiance. Mais je te promets… je veux tourner la page, Liliana. Je ne veux plus rien avoir à faire avec mon père. Liliana lui prit doucement la main. — J’espère que tu dis vrai. Pour Daniel. Pour vous deux. Puis elle retourna dans la voiture, demandant au chauffeur de la reconduire. — Merci. Et demain, vous aurez une belle surprise sur votre compte, promit-elle avec un sourire discret. Camilla, quant à elle, monta dans un autre taxi et rejoignit son père. — Papa, voici les plans. Monsieur De Laroque, rayonnant, prit la chemise bleue. — Ma fille… tu es la digne héritière de mon nom. Elle esquissa un sourire forcé. — Quel tristesse pour moi de porter ton nom, murmura-t-elle intérieurement. À l’aube, Monsieur De Laroque et ses hommes interceptèrent le camion de livraison des Clève. — On les tient ! cria-t-il triomphalement. Ils chassèrent le chauffeur et conduisirent le camion jusqu’à leur entrepôt. Le vieil homme exultait, convaincu d’avoir ruiné les Clève. Mais quelques heures plus tard, en allumant la télévision, rien. Pas un mot sur un prétendu scandale. — Comment ?! Il appela ses contacts. Tous lui répondirent la même chose : — Les Clève ont encore réussi une livraison parfaite, sans le moindre retard. Un frisson d’incompréhension le traversa. — Alors… qu’ai-je volé ?! Il réveilla son fils en sursaut. — Lève-toi ! Je crois que ta sœur nous a trahis ! — Quoi ?! Ils foncèrent jusqu’à l’entrepôt. Le camion était bien là. Mais quand ils ouvrirent les portes, il était vide. Seul un petit mot, déposé au milieu, les attendait : « Tu n’es pas encore prêt à me défier. La prochaine fois, je ne serai pas aussi gentille. » Monsieur De Laroque pâlit. Son fils, furieux, lança : — Je te l’avais dit, papa ! Cette peste a changé. Elle n’est plus des nôtres. Elle est tombée amoureuse, et maintenant, elle nous tourne le dos. — Tu avais raison… grogna son père, abattu. J’aurais dû t’écouter dès le départ. Chez les Clève, le dîner de célébration battait son plein. Monsieur Gérard leva son verre, fier : — Bravo, mes fils. Vous avez fait honneur à notre nom. La cargaison a été livrée avec succès. Et tout le monde trinqua à cette réussite Sous la table, Daniel prit la main de Camilla. Leurs doigts s’effleurèrent, puis se serrèrent. Elle le regarda, rougissante. Il lui adressa un clin d’œil, avant de poser sa main délicatement sur sa cuisse. Elle sursauta, lui tapa la main comme pour lui donner une leçon, et il lâcha un petit « aïe ! » théâtral, ce qui fit éclater de rire Mariana. — Daniel, tu es incorrigible ! lança-t-elle entre deux éclats de rire. Le repas se poursuivit dans la bonne humeur. Monsieur Gérard raconta des anecdotes hilarantes, et Mariana tenta, sans succès, de raconter une blague qui fit rire tout le monde… tellement elle était mauvaise. Ce soir-là, la maison Clève vibrait de joie, d’amour et d’un soupçon de malice. Mais ailleurs, dans une demeure plongée dans le silence, Monsieur De Laroque fixait la nuit par la fenêtre. — Christian Cleve sera bientôt PDG, dit calmement son fils. Daniel ne nous sera plus d’aucune utilité. Il faut frapper plus haut. — Exactement, répondit le patriarche un sourire sombre au coin des lèvres, les yeux brillants. Cette fois, nous toucherons là où ça fait mal. Et dans l’ombre, un nouveau jeu venait tout juste de commencer.
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