LIVRE PREMIER - La vengeance d’un inconnu-2

1068 Words
– Thérésia de Fontenay ! dit-il, mais c’est absurde, c’est insensé ! Thérésia de Fontenay ! je l’ai vue juste une fois, un soir qu’elle passait au cours de Tourny. J’ai même dit, je m’en souviens, à un ami : « Vraiment, cette femme est au-dessous de sa réputation. Je l’aurais crue plus belle. » À ce moment, un rire bizarre, comme une roulade de cris aigres, un rire qui ressemblait plutôt à un aboiement de chienne qu’à un éclat de gaieté humaine retentit dans la pièce voisine ; Dubousquens s’approcha de la porte, y donna un coup de pied. – Tigresse ! te tairas-tu, enfin ? Et se tournant vers Jumilhac : – Il n’y a pas d’être au monde qui m’ait fait plus de mal. Puis il se mit à marcher à grands pas, la tête baissée, tandis qu’il répétait sans cesse : – Thérésia de Fontenay ! mais je ne la connais pas ! je ne la connais pas plus que je n’ai connu Mme de Pompadour. Quel est le coquin assez audacieux pour avoir osé se servir de mon nom ? – Il est adroit en tout cas, observa Jumilhac. Tous ceux qui ont vu ces lettres n’ont pas douté qu’elles ne fussent de vous et Thérésia moins que tout autre. Or elle est en mesure de se venger. Vous connaissez Tallien, n’est-ce pas ? Il ne lui en faut pas beaucoup pour transformer un honnête homme en suspect. – Mais que faire ? demanda Dubousquens accablé. – Il faut fuir, reprit Jumilhac, et sans retard. Il faut fuir dès ce soir. – Puis-je ainsi abandonner mes affaires, risquer ma fortune ? – Et votre vie ! vous n’y pensez plus ? vous ne pensez pas que vous avez contre vous des ennemis acharnés, des amitiés compromettantes, des jalousies. Il ne s’agit d’ailleurs que de disparaître un moment. Je vous remplacerai pendant votre absence. Ce ne sera pas la première fois. Dubousquens réfléchit quelque temps, puis se décidant tout à coup : – Allons, fit-il, et il alla préparer son départ. Il n’avait pas plutôt quitté le salon, que de la chambre voisine s’élança, bondit et se glissa à côté de Jumilhac comme un vif et souple animal. Le commis aperçut alors une femme noire complètement nue. Son allure conservait quelque chose de sauvage, même de féroce ; le regard au contraire était plein d’une douceur insinuante. Jumilhac crut lui voir autour du cou une parure de corail : c’étaient des gouttelettes de sang qui coulaient d’une blessure toute fraîche ; on eût dit qu’une lame d’épée venait de lui entailler la peau légèrement. Ses yeux restaient encore rouges, et humides des pleurs qu’elle venait de répandre. Elle alla s’étendre sur un sofa, et les bras rejetés en arrière, la tête appuyée contre les mains, la chevelure dénouée, elle regardait devant elle, en montrant ses dents brillantes. Dubousquens était revenu en manteau et en bottes de voyage, prêt à partir. Quand il vit la négresse, une grande fureur l’emporta ; il la prit par les cheveux, et la poussa du sofa à coups de pieds. Elle s’abandonnait aux brutalités du maître sans paraître en éprouver aucune frayeur, et ne cessait de lui montrer les dents en un rire plein de dédain et qui semblait une menace de morsure. – Misérable ! criait Dubousquens en la frappant. Oh ! je ne te laisserai pas ainsi. Il faut que je te tue ! – À quoi songez-vous ? dit Jumilhac, et il saisit le bras de Dubousquens qui se levait pour la battre encore. Quand vous êtes en danger d’être arrêté, ne pouvez-vous oublier vos querelles ? Tenez, écoutez ! La rue retentissait d’un long piétinement. Des pas s’arrêtèrent devant l’hôtel. Des crosses de fusil tombèrent sur le seuil. Une voix haute cria : – Ouvrez ! au nom de la loi ! – Les bougres ! fit Jumilhac, nous sommes foutus maintenant ! Cependant Dubousquens, très calme, éteignait le lustre, poussait la négresse dans la chambre voisine, dont il fermait la porte à clef, et priait Jumilhac de le suivre. Ils se glissèrent doucement dans le jardin, et comme la lune était levée, ils longèrent les murs abrités par de grands cèdres. Ils gagnèrent ainsi une petite porte dissimulée sous les arbres. Tout en cherchant la clef qui devait l’ouvrir : – Un parent et moi, fit Dubousquens, sommes seuls à connaître cette issue, et nous avons intérêt tous deux à ne point nous trahir. – Alors, soyez sans crainte, dit Jumilhac. J’ai tout préparé pour votre départ. Vous trouverez des chevaux à côté de Sainte-Croix. Gagnez Soulac. Le Scipion prend la mer après-demain, il vous débarquera sur la côte d’Espagne. En cas d’ennuis, voici un passeport en règle. Je vous apporte aussi l’argent qui est rentré cette semaine. – Ah ! mon ami, puissé-je vous rendre, un jour, tout le bien que vous me faites en ce moment. – Dépêchons-nous, fit Jumilhac. J’entends du bruit. Dubousquens ouvrit alors avec précaution la petite porte. Mais il eut un recul de terreur. Des fusils et des baudriers blancs brillaient dans la nuit. Une troupe de gendarmes l’attendaient à sortir. – Ah ! canailles, cria-t-il, qui a pu leur dire ! Et il essaya de faire feu de ses pistolets ; mais aussitôt on se jeta sur lui, il fut désarmé en un clin d’œil. Comme on l’entraînait avec Jumilhac, une forme noire surgit au milieu des gendarmes, les bouscula, glissa entre leurs mains. C’était la négresse qui s’était échappée ou qu’on venait de délivrer. Elle se détourna encourant, envoya du bout de ses longs doigts un b****r ironique à Dubousquens, eut son rire étrange pareil à un aboiement de chienne, puis elle disparut dans une ruelle. ***Dubousquens fut condamné à mort. Thérésia, implacable dans sa haine, suivit d’un balcon, en compagnie de Tallien, l’exécution de son insulteur. Il mourut courageusement, en homme qui a épuisé les plaisirs et peut-être, au milieu de toutes les apparences du bonheur, les maux de ce monde. Mon guide ignore ce que devint la négresse. Elle dut quitter la France, retourner parmi les siens, maintenant affranchis et maîtres, oublier au milieu d’eux son servage, ses amours horribles, peut-être ses crimes. À Bordeaux, le secret de cette vengeance et de cette union bizarre n’est point encore éclairci. Il dort au milieu de ces vieilles murailles, dont les mascarons grimaçants ont je ne sais quel cruel sourire. Sans doute on craint toujours les fantômes de ce passé tragique, car les volets clos et le seuil moussu de l’hôtel exhalent la sombre tristesse des maisons abandonnées. Quelques jours après avoir entendu et consigné par écrit cette aventure, le hasard nous mettait entre les mains divers manuscrits qui semblent se rapporter à notre histoire : c’est le journal d’une dame créole, le livre de bord d’un négrier et un cahier des mémoires d’un docteur. Plus tard nous fîmes encore une nouvelle découverte. Nous donnerons toutes ces pages à la suite de ce récit. Peut-être le lecteur trouvera-t-il comme nous qu’un même lien les unit et que, contenant chacune des renseignements spéciaux, et écrites d’un style particulier, elles n’en forment pas moins, dans leur ensemble, comme les diverses parties d’une même histoire.
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