Mais sa spécialité, sa gloire, son triomphe, c’est une mémoire des physionomies, si prodigieuse qu’elle passe les bornes du croyable. A-t-il vu une figure cinq minutes, c’est fini, elle est casée, elle lui appartient. Partout, en tout temps, il la reconnaîtra. Les impossibilités de lieux, les invraisemblances de circonstances, les plus incroyables déguisements ne le dérouteront pas. Cela tient, prétend-il, à ce que d’un homme il ne voit, il ne regarde que les yeux. Il reconnaît le regard sans se préoccuper des traits.
L’expérience fut tentée il n’y a pas bien des mois à Poissy. On drapa dans des couvertures trois détenus, afin de déguiser leur taille ; on leur mit sur la face un voile épais où des trous étaient ménagés pour les yeux, et en cet état on les présenta à Gévrol.
Sans la moindre hésitation il reconnut trois de ses pratiques et les nomma.
Le hasard seul l’avait-il servi ?
L’aide de camp de Gévrol était, ce jour-là, un ancien repris de justice réconcilié avec les lois, un gaillard habile dans son métier, fin comme l’ambre, et jaloux de son chef qu’il jugeait médiocrement fort. On le nommait Lecoq.
Le commissaire de police, que sa responsabilité commençait à gêner, accueillit le juge d’instruction et les deux agents comme des libérateurs. Il exposa rapidement les faits et lut son procès-verbal.
– Vous avez fort bien procédé, monsieur, lui dit le juge, tout ceci est très net ; seulement, il est un fait que vous oubliez.
– Lequel, monsieur ? demanda le commissaire.
– Quel jour a-t-on vu pour la dernière fois la veuve Lerouge, et à quelle heure ?
– J’allais y arriver, monsieur. On l’a rencontrée le soir du Mardi gras, à cinq heures vingt minutes. Elle revenait de Bougival avec un panier de provisions.
– Monsieur le commissaire est sûr de l’heure ? interrogea Gévrol.
– Parfaitement, et voici pourquoi : les deux témoins dont la déposition me fixe, la femme Tellier et un tonnelier, qui demeurent ici près, descendaient de l’omnibus américain qui part de Marly toutes les heures, lorsqu’ils ont aperçu la veuve Lerouge dans le chemin de traverse. Ils ont pressé le pas pour la rejoindre, ont causé avec elle et ne l’ont quittée qu’à sa porte.
– Et qu’avait-elle dans son panier ? demanda le juge d’instruction.
– Les témoins l’ignorent. Ils savent seulement qu’elle rapportait deux bouteilles de vin cacheté et un litre d’eau-de-vie. Elle se plaignait du mal de tête et leur dit que, bien qu’il fût d’usage de s’amuser le jour du Mardi gras, elle allait se coucher.
– Eh bien ! s’exclama le chef de la sûreté, je sais où il faut chercher.
– Vous croyez ? fit M. Daburon.
– Parbleu ! c’est assez clair. Il s’agit de trouver le grand brun, le gaillard à la blouse. L’eau-de-vie et le vin lui étaient destinés. La veuve l’attendait pour souper. Il est venu, l’aimable galant.
– Oh ! insinua le brigadier évidemment révolté, elle était bien laide et terriblement vieille.
Gévrol regarda d’un air goguenard l’honnête gendarme.
– Sachez, brigadier, dit-il, qu’une femme qui a de l’argent est toujours jeune et jolie, si cela lui convient.
– Peut-être y a-t-il là quelque chose, reprit le juge d’instruction ; pourtant ce n’est pas là ce qui me frappe. Ce seraient plutôt ces mots de la veuve Lerouge : « Si je voulais davantage, je l’aurais. »
– C’est aussi ce qui éveilla mon attention, appuya le commissaire.
Mais Gévrol ne se donnait plus la peine d’écouter. Il tenait sa piste, il inspectait minutieusement les coins et les recoins de la pièce. Tout à coup il revint vers le commissaire.
– J’y pense ! s’écria-t-il, n’est-ce pas le mardi que le temps a changé ?… Il gelait depuis une quinzaine et nous avons eu de l’eau. À quelle heure la pluie a-t-elle commencé ?
– À neuf heures et demie, répondit le brigadier. Je sortais de souper et j’allais faire ma tournée dans les bals, quand j’ai été pris par une averse vis-à-vis de la rue des Pêcheurs. En moins de dix minutes il y avait un demi-pouce d’eau sur la chaussée.
– Très bien ! dit Gévrol. Donc, si l’homme est venu après neuf heures et demie, il devait avoir ses souliers pleins de boue… sinon, c’est qu’il est arrivé avant. On aurait dû voir cela ici, puisque le carreau est frotté. Y avait-il des empreintes de pas, monsieur le commissaire ?
– Je dois avouer que nous ne nous en sommes pas occupés.
– Ah ! fit le chef de la sûreté d’un ton dépité, c’est bien fâcheux.
– Attendez, reprit le commissaire, il est encore temps d’y voir, non dans cette pièce mais dans l’autre. Nous n’y avons rien dérangé absolument. Mes pas et ceux du brigadier seraient aisés à distinguer. Voyons…
Comme le commissaire ouvrait la porte de la seconde chambre, Gévrol l’arrêta.
– Je demanderai à monsieur le juge, dit-il, de me permettre de tout bien examiner avant que personne entre, c’est important pour moi.
– Certainement, approuva M. Daburon.
Gévrol passa le premier, et tous, derrière lui, s’arrêtèrent sur le seuil. Ainsi ils embrassaient d’un coup d’œil le théâtre du crime.
Tout, ainsi que l’avait constaté le commissaire, semblait avoir été mis sens dessus dessous par quelque furieux.
Au milieu de la chambre était une table dressée. Une nappe fine, blanche comme la neige, la recouvrait. Dessus se trouvaient un magnifique verre de cristal taillé, un très beau couteau et une assiette de porcelaine. Il y avait encore une bouteille de vin à peine entamée et une bouteille d’eau-de-vie dont on avait bu la valeur de cinq à six petits verres.
À droite, le long du mur, étaient appuyées deux belles armoires de noyer à serrures ouvragées, une de chaque côté de la fenêtre. L’une et l’autre étaient vides, et de tous côtés, sur le carreau, le contenu était éparpillé. C’étaient des hardes, du linge, des effets dépliés, secoués, froissés.
Au fond, près de la cheminée, un grand placard renfermant de la vaisselle était resté ouvert. De l’autre côté de la cheminée, un vieux secrétaire à dessus de marbre avait été défoncé, brisé, mis en morceaux et fouillé sans doute jusque dans ses moindres rainures. La tablette arrachée pendait, retenue par une seule charnière ; les tiroirs avaient été retirés et jetés à terre.
Enfin, à gauche, le lit avait été complètement défait et bouleversé. La paille même de la paillasse avait été retirée.
– Pas la plus légère empreinte, murmura Gévrol contrarié ; il est arrivé avant neuf heures et demie. Nous pouvons entrer sans inconvénient maintenant.
Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve Lerouge, près duquel il s’agenouilla.
– Il n’y a pas à dire, grogna-t-il, c’est proprement fait. L’assassin n’est pas un apprenti.
Puis, regardant de droite et de gauche :
– Oh ! oh ! continua-t-il, la pauvre diablesse était en train de faire la cuisine quand on l’a frappée. Voilà sa poêle par terre, du jambon et des œufs. Le brutal n’a pas eu la patience d’attendre le dîner. Monsieur était pressé, il a fait le coup le ventre vide. De la sorte il ne pourra pas invoquer pour sa défense la gaieté du dessert.
– Il est évident, disait le commissaire de police au juge d’instruction, que le vol a été le mobile du crime.
– C’est probable, répondit Gévrol d’un ton narquois, c’est même pour cela que vous n’apercevez pas sur la table le plus léger couvert d’argent.
– Tiens ! des pièces d’or dans ce tiroir ! s’exclama Lecoq, qui furetait de son côté ; il y en a pour trois cent vingt francs.
– Par exemple ! fit Gévrol un peu déconcerté.
Mais il revint vite de son étonnement et continua :
– Il les aura oubliées. On cite plus fort que cela. J’ai vu, moi, un assassin qui, le meurtre accompli, perdit si bien la tête qu’il ne se souvint plus de ce qu’il était venu faire et s’enfuit sans rien prendre. Notre gaillard aura été ému. Qui sait s’il n’a pas été dérangé ? On peut avoir frappé à la porte. Ce qui me le ferait croire volontiers, c’est que le gredin n’a pas laissé brûler la bougie, il s’est donné la peine de la souffler.
– Bast ! fit Lecoq, cela ne prouve rien. C’était peut-être un homme économe et soigneux.
Les investigations des deux agents continuèrent par toute la maison, mais les plus minutieuses recherches ne leur firent rien découvrir absolument, pas une pièce à conviction, pas le plus faible indice pouvant servir de point de repère ou de départ. Même, tous les papiers de la veuve Lerouge, si elle en possédait, avaient disparu. On ne rencontra ni une lettre, ni un chiffon de papier, rien.
De temps à autre, Gévrol s’interrompait pour jurer ou pour grommeler :
– Oh ! c’est crânement fait ! voilà de la besogne numéro un. Le gredin a de la main !
– Eh bien ! messieurs ? demanda enfin le juge d’instruction.
– Refaits, monsieur le juge, répondit Gévrol, nous sommes refaits ! Le scélérat avait bien pris toutes ses précautions. Mais je le pincerai… Avant ce soir j’aurai une douzaine d’hommes en campagne. D’ailleurs, il nous reviendra toujours. Il a emporté de l’argenterie et des bijoux, il est perdu.
– Avec tout cela, fit M. Daburon, nous ne sommes pas plus avancés que ce matin !
– Dame ! on fait ce qu’on peut, gronda Gévrol.
– Saperlotte ! dit Lecoq entre haut et bas, pourquoi le père Tirauclair n’est-il pas ici ?
– Que ferait-il de plus que nous ? riposta Gévrol en lançant un regard furieux à son subordonné.
Lecoq baissa la tête et ne souffla mot, enchanté intérieurement d’avoir blessé son chef.
– Qu’est-ce que ce père Tirauclair ? demanda le juge d’instruction ; il me semble avoir entendu ce nom-là je ne sais où.
– C’est un rude homme ! s’exclama Lecoq.
– C’est un ancien employé du Mont-de-Piété, ajouta Gévrol ; un vieux richard dont le vrai nom est Tabaret. Il fait de la police, comme Ancelin était devenu garde du commerce, pour son plaisir.
– Et augmenter ses revenus, remarqua le commissaire.
– Lui ! répondit Lecoq, il n’y a pas de danger. C’est si bien pour la gloire qu’il travaille que souvent il en est de sa poche. C’est un amusement, quoi ! Nous l’avons, là-bas, surnommé Tirauclair, à cause d’une phrase qu’il répète toujours. Ah ! il est fort, le vieux mâtin ! C’est lui qui, dans l’affaire de la femme de ce banquier, vous savez ? a deviné que la dame s’est volée elle-même, et qui l’a prouvé.
– C’est vrai, riposta Gévrol. C’est aussi lui qui a failli faire couper le cou à ce pauvre Derème, ce petit tailleur qu’on accusait d’avoir tué sa femme, une rien du tout, et qui était innocent…
– Nous perdons notre temps, messieurs, interrompit le juge d’instruction.
Et s’adressant à Lecoq :
– Allez, dit-il, me chercher le père Tabaret. J’ai beaucoup entendu parler de lui, je ne serai pas fâché de le voir à l’œuvre.
Lecoq sortit en courant. Gévrol était sérieusement humilié.
– Monsieur le juge d’instruction, commença-t-il, a bien le droit de demander les services de qui bon lui semble ; cependant…
– Ne nous fâchons pas, monsieur Gévrol, interrompit M. Daburon. Ce n’est point d’hier que je vous connais, je sais ce que vous valez ; seulement aujourd’hui, nous différons complètement d’opinion. Vous tenez absolument à votre homme brun, et moi je suis convaincu que vous n’êtes pas sur la voie.
– Je crois que j’ai raison, répondit le chef de la sûreté, et j’espère bien le prouver. Je trouverai le gredin, quel qu’il soit.
– Je ne demande pas mieux.
– Seulement, que monsieur le juge me permette de donner un… comment dirais-je, sans manquer de respect ? un… conseil.
– Parlez.
– Eh bien ! j’engagerai monsieur le juge à se méfier du père Tabaret.
– Vraiment ! et pourquoi cela ?
– C’est que le bonhomme est trop passionné. Il fait de la police pour le succès, ni plus ni moins qu’un auteur. Et comme il est orgueilleux plus qu’un paon, il est sujet à s’emporter, à se monter le coup. Dès qu’il est en présence d’un crime, comme celui d’aujourd’hui, par exemple, il a la prétention de tout expliquer sur-le-champ. Et en effet, il invente une histoire qui se rapporte exactement à la situation. Il prétend avec un seul fait reconstruire toutes les scènes d’un assassinat, comme ce savant qui sur un os rebâtissait les animaux perdus. Quelquefois, il devine juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l’affaire du tailleur, de ce malheureux Derème, sans moi…
– Je vous remercie de l’avis, interrompit M. Daburon, j’en profiterai. Maintenant, monsieur le commissaire, continua-t-il, à tout prix il faut tâcher de découvrir de quel pays était la veuve Lerouge.
La procession des témoins amenés par le brigadier de gendarmerie recommença à défiler devant le juge d’instruction.
Mais aucun fait nouveau ne se révélait. Il fallait que la veuve Lerouge eût été de son vivant une personne singulièrement discrète pour que de toutes ses paroles – et elle en prononçait beaucoup en un jour – rien de significatif ne fût resté dans l’oreille des commères d’alentour.
Seulement, tous les gens interrogés s’obstinaient à faire part au juge de leurs convictions et de leurs conjectures personnelles. L’opinion publique se déclarait pour Gévrol. Il n’y avait qu’une voix pour accuser l’homme à la blouse grise, le grand brun. Celui-là sûrement était le coupable. On se souvenait de son air féroce, qui avait effrayé tout le pays. Beaucoup, frappés de sa mise suspecte, l’avaient sagement évité. Il avait un soir menacé une femme, et un autre jour battu un enfant. On ne pouvait désigner ni l’enfant ni la femme, mais n’importe, ces actes de brutalité étaient de notoriété publique.