II-2

2387 Words
» Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu’il en fait, de ces papiers ? il les brûle, non dans la cheminée, mais dans le petit poêle de la première pièce. Son but est rempli désormais. Que va-t-il faire ? Fuir en emportant tout ce qu’il trouve de précieux pour dérouter les recherches et indiquer un vol. Ayant fait main basse sur tout, il l’enveloppe dans la serviette dont il devait se servir pour dîner, et, soufflant la bougie, il s’enfuit, ferme la porte en dehors et jette la clé dans un fossé… Et voilà. – Monsieur Tabaret, fit le juge, votre enquête est admirable, et je suis persuadé que vous êtes dans le vrai. – Hein ! s’écria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa Tirauclair ! – Pyramidal ! renchérit ironiquement Gévrol ; je pense seulement que ce jeune homme très bien devait être un peu gêné par un paquet enveloppé dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort loin. – Aussi ne l’a-t-il pas emporté à cent lieues, répondit le père Tabaret ; vous comprenez que pour gagner la station du chemin de fer il n’a pas eu la bêtise de prendre l’omnibus américain. Il s’y est rendu à pied, par la route plus courte du bord de l’eau. Or, en arrivant à la Seine, à moins qu’il ne soit plus fort encore que je ne le suppose, son premier soin a été d’y jeter ce paquet indiscret. – Croyez-vous, papa Tirauclair ? demanda Gévrol. – Je le parierais, et la preuve, c’est que j’ai envoyé trois hommes, sous la surveillance d’un gendarme, pour fouiller la Seine à l’endroit le plus rapproché d’ici. S’ils retrouvent le paquet, je leur ai promis une récompense. – De votre poche, vieux passionné ? – Oui, monsieur Gévrol, de ma poche. – Si on trouvait ce paquet, pourtant ! murmura le juge. Un gendarme entra sur ces mots. – Voici, dit-il en présentant une serviette mouillée renfermant de l’argenterie, de l’argent et des bijoux, ce que les hommes ont trouvé. Ils réclament cent francs qu’on leur a promis. Le père Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque, qu’il remit au gendarme. – Maintenant, demanda-t-il en écrasant Gévrol d’un regard superbe, que pense monsieur le juge d’instruction ? – Je crois que, grâce à votre pénétration remarquable, nous aboutirons et… Il n’acheva pas. Le médecin, mandé pour l’autopsie de la victime, se présentait. Le docteur, sa répugnante besogne achevée, ne put que confirmer les assertions et les conjectures du père Tabaret. Ainsi il expliquait comme le bonhomme la position du cadavre. À son avis aussi, il devait y avoir eu lutte. Même, autour du cou de la victime, il fit remarquer un cercle bleuâtre à peine perceptible, produit vraisemblablement par une étreinte suprême du meurtrier. Enfin, il déclara que la veuve Lerouge avait mangé trois heures environ avant d’être frappée. Il ne restait plus qu’à rassembler quelques pièces à conviction recueillies, qui plus tard pouvaient servir à confondre le coupable. Le père Tabaret visita avec un soin extrême les ongles de la morte, et, avec des précautions infinies, il put en extraire les quelques éraillures de peau qui s’y étaient logées. Le plus grand de ces débris de gant n’avait pas deux millimètres ; cependant on distinguait très aisément la couleur. Il mit aussi de côté le morceau de jupon où l’assassin avait essuyé son arme. C’était, avec le paquet retrouvé dans la Seine et les diverses empreintes relevées par le bonhomme, tout ce que le meurtrier avait laissé derrière lui. Ce n’était rien, mais ce rien était énorme aux yeux de M. Daburon, et il avait bon espoir. Le plus grand écueil dans les instructions de crimes mystérieux est une erreur sur le mobile. Si les recherches prennent une fausse direction, elles vont s’écartant de plus en plus de la vérité, à mesure qu’on les poursuit. Grâce au père Tabaret, le juge était à peu près certain de ne point se tromper. La nuit était venue ; pendant ce temps, le magistrat n’avait désormais rien à faire à La Jonchère. Gévrol, que poignait le désir de rejoindre l’homme aux boucles d’oreilles, déclara qu’il restait à Bougival. Il promit de bien employer sa soirée, de courir tous les cabarets et de dénicher, s’il se pouvait, de nouveaux témoins. Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde eurent pris congé de lui, M. Daburon proposa au père Tabaret de l’accompagner. – J’allais solliciter cet honneur, répondit le bonhomme. Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait d’être découvert et qui les préoccupait également devint le sujet de la conversation. – Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les antécédents de cette vieille femme ? répétait le père Tabaret, tout est là désormais. – Nous les connaîtrons, répondait le juge, si l’épicière a dit vrai. Si le mari de la veuve Lerouge a navigué, si son fils Jacques est embarqué, le ministère de la Marine nous aura vite donné les éléments qui nous manquent. J’écrirai ce soir même. Ils arrivèrent à la station de Rueil et prirent le chemin de fer. Le hasard les servit bien. Ils se trouvèrent seuls dans un compartiment de première. Mais le père Tabaret ne causait plus. Il réfléchissait, il cherchait, il combinait, et sur sa physionomie on pouvait suivre le travail de sa pensée. Le juge le considérait curieusement, intrigué par le caractère de ce singulier bonhomme, qu’une passion, pour le moins originale, mettait au service de la rue de Jérusalem. – Monsieur Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il longtemps, dites-moi, que vous faites de la police ? – Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passés, et je suis assez surpris, permettez-moi de vous l’avouer, que vous n’ayez pas déjà entendu parler de moi. – Je vous connaissais de réputation sans m’en douter, répondit M. Daburon, et c’est en entendant célébrer votre talent que j’ai eu l’excellente idée de vous faire appeler. Je me demande seulement ce qui a pu vous pousser dans cette voie ? – Le chagrin, monsieur le juge, l’isolement, l’ennui. Ah ! je n’ai pas toujours été heureux, allez !… – On m’a dit que vous étiez riche. Le bonhomme poussa un gros soupir qui révélait à lui seul les plus cruelles déceptions. – Je suis à mon aise, en effet, répondit-il, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à quarante-cinq ans j’ai vécu de sacrifices et de privations absurdes et inutiles. J’ai eu un père qui a flétri ma jeunesse, gâté ma vie et fait de moi le plus à plaindre des hommes. Il est de ces professions dont le caractère est tel qu’on ne parvient jamais à le dépouiller entièrement. M. Daburon était toujours et partout un peu juge d’instruction. – Comment ! monsieur Tabaret, interrogea-t-il, votre père est l’auteur de toutes vos infortunes ? – Hélas ! oui, monsieur. Je lui ai pardonné à la longue, autrefois je l’ai bien maudit. J’ai jadis accablé sa mémoire de toutes les injures que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j’ai su… Mais je puis bien vous confier cela. J’avais vingt-cinq ans, et je gagnais deux mille francs par an au Mont-de-Piété, quand un matin mon père entra chez moi et m’annonce brusquement qu’il est ruiné, qu’il ne lui reste plus de quoi manger. Il paraissait au désespoir et parlait d’en finir avec la vie. Moi, je l’aimais. Naturellement je le rassure, je lui embellis ma situation, je lui explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi vivre, il ne manquera de rien, et, pour commencer, je lui déclare que nous allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant vingt ans je l’ai eu à ma charge, le vieux… – Quoi ! vous vous repentez de votre honorable conduite, monsieur Tabaret ? – Si je m’en repens ! C’est-à-dire qu’il aurait mérité d’être empoisonné par le pain que je lui donnais ! M. Daburon laissa échapper un geste de surprise qui fut remarqué du bonhomme. – Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voilà, à vingt-cinq ans, m’imposant pour le père les plus rudes privations. Plus d’amis, plus d’amourettes, rien. Le soir, pour augmenter nos revenus, j’allais copier les rôles chez un notaire. Je me refusais jusqu’à du tabac. J’avais beau faire, le vieux se plaignait sans cesse, il regrettait son aisance passée, il lui fallait de l’argent de poche, pour ceci, pour cela ; mes plus grands efforts ne parvenaient pas à le contenter. Dieu sait ce que j’ai souffert ! » Je n’étais pas né pour vivre et vieillir seul comme un chien. J’ai la bosse de la famille. Mon rêve aurait été de me marier, d’adorer une bonne femme, d’en être un peu aimé et de voir grouiller autour de moi des enfants bien venants. Mais bast… quand ces idées me serraient le cœur à m’étouffer et me tiraient une larme ou deux, je me révoltais contre moi. Je me disais : mon garçon, quand on ne gagne que trois mille francs par an, et qu’on possède un vieux père chéri, on étouffe ses sentiments et on reste célibataire. Et cependant j’avais rencontré une jeune fille ! Tenez, il y a trente ans de cela : eh bien ! regardez-moi, je dois ressembler à une tomate… Elle s’appelait Hortense. Qui sait ce qu’elle est devenue ? Elle était belle et pauvre. Enfin j’étais un vieillard lorsque mon père est mort, le misérable, le… – Monsieur Tabaret ! interrompit le juge ; oh ! monsieur Tabaret ! – Mais puisque je vous affirme que je lui ai donné son absolution, monsieur le juge ! Seulement, vous allez comprendre ma colère. Le jour de sa mort, j’ai trouvé dans son secrétaire une inscription de vingt mille francs de rentes !… – Comment ! il était riche ? – Oui, très riche, car ce n’était pas là tout. Il possédait près d’Orléans une propriété affermée six mille francs par an. Il avait en outre une maison, celle que j’habite. Nous y demeurions ensemble, et moi, sot, niais, imbécile, bête brute, tous les trois mois je payais notre terme au concierge. – C’était fort ! ne put s’empêcher de dire M. Daburon. – N’est-ce pas, monsieur ? C’était me voler mon argent dans ma poche. Pour comble de dérision, il laissait un testament où il déclarait au nom du Père et du Fils n’avoir en vue, en agissant de la sorte, que mon intérêt. Il voulait, écrivait-il, m’habituer à l’ordre, à l’économie, et m’empêcher de faire des folies. Et j’avais quarante-cinq ans, et depuis vingt ans je me reprochais une dépense inutile d’un sou ! C’est-à-dire qu’il avait spéculé sur mon cœur, qu’il avait… Ah ! c’est à dégoûter de la piété filiale, parole d’honneur ! La très légitime colère du père Tabaret était si bouffonne, qu’à grand-peine le juge se retenait de rire, en dépit du fond réellement douloureux de ce récit. – Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir ? – Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain quand on n’a plus de dents, la belle avance ! L’âge du mariage était passé. Cependant je donnai ma démission pour faire place à plus pauvre que moi. Au bout d’un mois, je m’ennuyais à périr ; c’est alors que, pour remplacer les affections qui me manquent, je résolus de me donner une passion, un vice, une manie. Je me mis à collectionner des livres. Vous pensez peut-être, monsieur, qu’il faut pour cela certaines connaissances, des études… – Je sais, cher monsieur Tabaret, qu’il faut surtout de l’argent. Je connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui à coup sûr est incapable de signer son nom. – C’est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous les livres que j’achetais. Je vous dirai que je collectionnais uniquement ce qui de près ou de loin avait trait à la police. Mémoires, rapports, pamphlets, discours, lettres, romans, tout m’était bon, et je le dévorais. Si bien que peu à peu je me suis senti attiré vers cette puissance mystérieuse qui, du fond de la rue de Jérusalem, surveille et garde la société, pénètre partout, soulève les voiles les plus épais, étudie l’envers de toutes les trames, devine ce qu’on ne lui avoue pas, sait au juste la valeur des hommes, le prix des consciences, et entasse dans ses cartons verts les plus redoutables comme les plus honteux secrets. » En lisant les mémoires des policiers célèbres, attachants à l’égal des fables les mieux ourdies, je m’enthousiasmais pour ces hommes au flair subtil, plus déliés que la soie, souples comme l’acier, pénétrants et rusés, fertiles en ressources inattendues, qui suivent le crime à la piste, le code à la main, à travers les broussailles de la légalité, comme les sauvages de Cooper poursuivent leur ennemi au milieu des forêts de l’Amérique. L’envie me prit d’être un rouage de l’admirable machine, de devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant à la punition du crime et au triomphe de l’innocence. Je m’essayai, et il se trouve que je ne suis pas trop impropre au métier. – Et il vous plaît ? – Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu l’ennui ! depuis que j’ai abandonné la poursuite du bouquin pour celle de mon semblable… Ah ! c’est une belle chose ! Je hausse les épaules quand je vois un jobard payer vingt-cinq francs le droit de tirer un lièvre. La belle prise ! Parlez-moi de la chasse à l’homme ! Celle-là, au moins, met toutes les facultés en jeu, et la victoire n’est pas sans gloire. Là, le gibier vaut le chasseur ; il a comme lui l’intelligence, la force et la ruse ; les armes sont presque égales. Ah ! si on connaissait les émotions de ces parties de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l’agent de la sûreté, tout le monde irait demander du service rue de Jérusalem. Le malheur est que l’art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes deviennent rares. La race forte des scélérats sans peur a fait place à la tourbe de nos filous vulgaires. Les quelques coquins qui font parler d’eux de loin en loin sont aussi bêtes que lâches. Ils signent leur crime et ont soin de laisser traîner leur carte de visite. Il n’y a nul mérite à les pincer. Le coup constaté, on n’a qu’à aller les arrêter tout droit… – Il me semble pourtant, interrompit M. Daburon en souriant, que notre assassin à nous n’était pas si maladroit. – Celui-là, monsieur, est une exception : aussi serais-je ravi de le découvrir. Je ferai tout pour cela ; je me compromettrais, s’il le fallait. Car je dois confesser à monsieur le juge, ajouta-t-il avec une nuance d’embarras, que je ne me vante pas à mes amis de mes exploits. Je les cache même aussi soigneusement que possible. Peut-être me serreraient-ils la main avec moins d’amitié, s’ils savaient que Tirauclair et Tabaret ne font qu’un. Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que, dès le lendemain, le père Tabaret s’installerait à Bougival. Il se faisait fort de questionner tout le pays en huit jours. De son côté, le juge le tiendrait au courant des moindres renseignements qu’il recueillerait et le rappellerait dès qu’on se serait procuré le dossier de la femme Lerouge, si toutefois on parvenait à mettre la main dessus. – Pour vous, monsieur Tabaret, dit le juge en finissant, je serai toujours visible. Si vous avez à me parler, n’hésitez pas à venir de nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. Vous me trouverez infailliblement, soit chez moi, rue Jacob, soit au Palais, à mon cabinet. Des ordres seront donnés pour que vous soyez introduit dès que vous vous présenterez. On entrait en gare en ce moment. M. Daburon ayant fait avancer une voiture offrit une place au père Tabaret. Le bonhomme refusa. – Ce n’est pas la peine, répondit-il ; je demeure, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare, à deux pas. – À demain donc ! dit M. Daburon. – À demain ! reprit le père Tabaret ; et il ajouta : Nous trouverons.
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