Le joli visage de Philippe marquait cette espèce d’ennui, de lassitude dont son compagnon enviait secrètement l’impertinence, bien qu’il la jugeât, au fond de lui, un peu vulgaire.
– Oui, fit-il. Moi, vous savez, je n’en pince pas beaucoup pour les arts. À votre arrivée ici, le patron m’a dit que vous aviez mis en train quelque chose, une grande machine, je ne sais quoi ?
– Peuh ! une grande machine, non, mais ç’aurait pu être assez curieux. C’était une Vie…
– Une Vie ? Ah ! je vois ça… Une Vie de Jeanne d’Arc, de Napoléon, de Deibler ?
– C’était une Vie de Dieu, répliqua gravement Mainville.
– Bigre.
Il se détourna pour ne pas voir s’empourprer les joues du secrétaire, aspira profondément la fumée de sa cigarette et dit d’une voix rêveuse :
– On peut toujours blaguer la littérature des vieux jetons. C’est épatant de penser que nous finissons par lui ressembler, nous ressemblons à leur sale vie. Que voulez-vous, mon cœur, c’est notre faute, nous avons laissé le décor en place. Profession, patrie, famille, vous ne voudriez tout de même pas jouer là-dedans une pièce surréaliste, non ? Ou alors, il faut la jouer pour soi seul, pour soi tout seul. Ainsi, tenez, au début, ça bichait très bien entre nous, mon oncle et moi – à ne pas croire !… J’étais pour lui la jeunesse moderne, la jeunesse moderne, c’était moi. Et sans en avoir trop l’air – car il est rusé, au fond, le vieux singe ! – sa grosse patte tachée d’encre me poussait tout doucement – toc ! toc ! – j’aurais fait la culbute dans un de ses livres. Le pis, voyez-vous, c’est que je serais devenu facilement l’un de ces quelconques guignols dont il croit tenir les ficelles, et qui sont tous, quoi qu’il en dise, d’abominables petits Ganse – je devenais Ganse…
Il laissa errer son regard au plafond.
– Vous me répondrez qu’on pourrait se débarrasser des vieux jetons, les tuer. Autant avouer alors qu’on est frères, on ne se tue bien qu’entre frères, toutes les guerres sont fratricides… Moi, j’aime mieux croire qu’il n’y a rien de commun entre eux et moi, que nous ne serions même pas fichus de nous haïr.
Il jeta sa cigarette et conclut :
– Vous devriez venir avec moi à la cellule, Olivier, c’est crevant.
– Peuh ! vos copains communistes, ils ressemblent aux types des séminaires. Mince de classe du soir ! Avec ça, ils sentent mauvais.
– Erreur, mon cher. Très propres.
– Oui, trop propres ou pas assez. Ils sentent l’eau de la fontaine, le savon de Marseille et le bleu de linge… J’aimerais autant la crasse, parole d’honneur.
– Point de vue, fit l’autre avec un sérieux comique. Il y a du vrai dans ce que vous dites. Et c’est exact aussi qu’ils sont diablement studieux. Une révolution, forcément, on devrait faire ça pour rigoler, à mon sens. Et c’est pourquoi ils ne la feront jamais tout seuls, ils ont besoin de nous. Question de mise au point, d’esthétique…
– Alors, mon cher, vous jouerez les Saint-Just sans moi : je tiens à ma peau.
– Saint-Just, précisément… Parce que les intellectuels du Parti, mieux vaut ne pas en parler, quels miteux ! Encre et poussière. À les entendre ils vont manger la société, tu parles ! Je les vois d’ici nouer leur serviette autour du menton, essuyer leur verre, et s’emplir de salade de concombres, comme à la gargote. Oui, plus j’y réfléchis, plus je pense que la révolution ne saurait se passer de nous.
– De nous ?
– De moi, si vous voulez, de jeunes bourgeois dans mon genre. Il n’y a que nous pour mettre en scène une belle Terreur, une Terreur pareille à une grande fête, une splendide Saison de Terreur.
– La semaine de Cruauté, quoi ?
– Il faudrait beaucoup plus d’une semaine, répliqua Philippe, songeur. Seulement, nous n’aurons pas la force, voyez-vous, mon cœur. Je crains que nous n’ayons une préférence involontaire pour une cruauté plutôt gratuite, abstraite, nous ne verrons pas assez grand. Nous sommes nés en pleine guerre, que voulez-vous ? Le sang versé ne nous fait pas peur, il nous dégoûte. Trop vu, trop touché, trop flairé ça – du moins en rêve. L’empereur Tibère n’aurait pas fini par les bains de sang, s’il avait commencé par là.
Il passa doucement le bras sous celui de son compagnon et ils restèrent un moment, serrés l’un contre l’autre, dans la lumière pâle de la fenêtre.
– Écoutez, mon petit Philippe, dit Mainville, réflexion faite, ça m’embête de discuter le coup avec le vieux. Tâchez de lui faire comprendre qu’après avoir eu l’indélicatesse de lire ma lettre, il agirait mieux en…
– Des nèfles ! Autant demander d’enseigner la pudeur et les belles manières aux singes du Zoo… Et, soyez tranquille, rien à craindre : il se croit des droits sur vous, il sera paternel. D’ailleurs le style de votre petite machine l’enchante : « Si neuf, si frais, et des inexpériences exquises », j’aurais voulu que vous l’entendiez. Sa grosse langue sortait de sa bouche, j’avais beau me dire qu’il n’avait entre les mains qu’une feuille de papier, je me demandais s’il allait la v****r, votre lettre !… Bref, il a une commande pour Fructidor, une histoire romancée genre Reboux, sur l’époque de la Régence, et il pense que vous ferez ça très bien, sucre et poivre… Mais, à propos, mon petit Olivier, il est de vous, le morceau ? de vous seul ?
– Dites donc !
– Oh ! je ne doute pas de vos talents. L’idée simplement que vous soyez venu à bout de ce pensum… vous êtes tellement paresseux, mon cœur !
Les yeux pâles d’Olivier marquèrent à la fois de l’inquiétude et une vanité cynique qui finit par l’emporter.
– Une combine de Simone, dit-il d’un ton de fausse indifférence. Elle voudrait se faire inviter par ma tante. Elle est folle de Souville, sans l’avoir jamais vu.
– Jamais vu ? quelle blague ! Tenez, pas plus tard qu’en novembre dernier, elle y est allée, à Souville, entre deux trains. C’est Rohrbacher qui m’a raconté la chose. Vous ne croyez pas ? Une nuit, chez Larcher, elle nous a même montré des photos – une grande boîte grise très seigneuriale…
– Possible qu’elle ait voulu voir les lieux où s’écoula mon enfance, dit le secrétaire sur un ton railleur. Où serait le mal ? reprit-il avec une assurance grandissante, car Philippe venait de lui tourner le dos. Est-ce que vous allez me rendre responsable de toutes les idées qui peuvent passer par la tête d’une femme sentimentale ?
– Gardez vos secrets, répliqua l’autre froidement. Il faudrait que vous soyez encore plus nigaud que vous feignez de l’être pour ignorer dans quelles mains vous risquez de tomber. Allons donc ! La dernière chose dont puisse douter un garçon de votre sorte, c’est de son propre pouvoir sur un être qui vaut mieux que lui. Seulement, n’espérez pas vous en tirer cette fois comme d’habitude, avec une pirouette et un mot d’almanach. Détrompez-vous, mon cher.
Il posa sur la poitrine de son camarade un doigt long et osseux, effilé comme un poignard.
– Nous avons un petit cœur à l’épreuve de la balle, un vrai petit silex bien roulé, mais des nerfs fragiles et pas plus de volonté qu’un poulet de grain.
– Possible ! riposta le secrétaire sans le moindre embarras. Mais pour me laisser bluffer par la littérature…
– Il y a littérature et littérature, observa Philippe d’un air pensif, son fin visage tout plissé par cet effort insolite. Ces gens-là croient à la leur. Et ils n’ont pas tort d’y croire : sans elle, mon cher, ils ne sauraient rien.
– Ganse ?
– Ganse et les autres. Voyez-vous, mon cœur, je ne me pique pas d’aligner des phrases sur n’importe quoi, mais j’observe, je pèse et je mesure. Entendez mon imbécile d’oncle parler de ses œuvres – Son Œuvre ! « Un véritable écrivain ne peut pas avoir d’enfants », explique-t-il. Parbleu ! Il aurait été capable de les aimer, ça aurait avancé de dix ans, de vingt ans la décomposition, d’ailleurs inévitable, de ses quarante bouquins. Je ne suppose pas que vous coupiez dans le bobard de son génie créateur ?… Oh ! je sais ce que vous pensez en ce moment, qu’après tout il est mon oncle. Mon oncle ? Si j’étais sûr d’avoir une seule goutte de ce sang-là dans les veines…
– Quoi ? vous n’êtes pas…
– Mais non, grand nigaud ! Tout le monde connaît l’histoire, du moins telle qu’il l’arrange, pour les besoins de la cause.
Les yeux gris parurent soudain verdir, et il passa convulsivement les mains sur son visage bouleversé.
– D’ailleurs, ça ne vous regarde pas. En quoi diable mon histoire pourrait-elle vous intéresser ? Sans me vanter, je valais jadis mieux que vous, mon vieux. Si nous sommes aujourd’hui camarades…
– C’est que vous êtes tombé jusqu’à moi, hein ? dit Mainville. Et il ajouta aussitôt avec une tristesse poignante, mêlée d’envie :
– Je n’ai en effet personne à haïr ou à aimer.
Le menton dans ses mains, il levait la tête pour mieux voir son ami, debout de l’autre côté de la table et le regard qu’ils échangèrent n’était connu que d’eux seuls – ce regard d’enfants perdus.
– Personne à haïr ou à aimer. Vous en avez de la veine ! C’est un luxe pour un garçon riche. Dame ! tout le monde n’a pas la chance d’avoir été élevé par un vieil abbé précepteur. – J’ai été potache, moi. Et où ? Au collège municipal de Savigny-en-Bresse, mon cher. Alors Ganse a fait de moi, d’abord, ce qu’il a voulu. Quand je le trouvais à six heures du matin, dans son bureau plein de fumée, tout gluant de sueur, les pattes noires et la cendre de pipe dans chacune de ses rides – je croyais voir Balzac, mon cœur…
– Et maintenant ?
– Maintenant… Pour un peu je le plaindrais. Le voilà tombé dans sa littérature comme un rat dans un bol de glu, et ça dégoûte de l’y voir barboter. Il faut l’entendre ! « Je maintiendrai mon rythme coûte que coûte. » Le rythme, vous savez, son fameux rythme, dix pages par jour… Des nèfles ! La veuve Alfieri l’a prolongé de cinq ans, de dix ans peut-être… Parbleu ! Elle était le seul intermédiaire possible entre lui et ce monde. Sans elle, pas un personnage de cette œuvre gigantesque n’eût échappé à son destin : tous Ganse, mâles ou femelles, un grouillement de petits Ganse, livides et grimaçants à souhait. Mais elle le confirmait chaque jour dans l’illusion que ces guignols existaient réellement, existaient en dehors de lui.
– Bah ! vous répétez toujours la même chose. Au fond, vous ne vous consolez pas d’avoir cru en lui, en Ganse.
– Il y a du vrai, fit l’étrange garçon avec un sourire.
– Et puisque vous n’y croyez plus, vous devriez avoir au moins le courage de le haïr ou de l’aimer.
– J’ai pensé à une troisième solution, mon cher collègue. Fiche le camp.
– Depuis des semaines…
– Oui, depuis des semaines je répète ça aussi. Mais vous l’entendez pour la dernière fois, car vous ne me reverrez plus. Le destin aujourd’hui change de chevaux, comme dit Gœthe.
– Et où vont-ils vous mener vos chevaux ?
– La question se pose, je n’ai pas de projets. Entièrement disponible, mon cher… Qu’est-ce que vous diriez, par exemple, d’un suicide, d’un gentil suicide, bien propret, bien tranquille ? Oh ! je vous fais la proposition en l’air, pour rien, pour la forme. Car il est possible que nous soyons lâches tous les deux, il ne s’agit sûrement pas de la même lâcheté. D’ailleurs, je ne compte nullement faire appel, en vue de cette indispensable formalité, à quoi que ce soit qui ressemble à l’héroïsme militaire. Réflexion faite, la chose vous conviendrait aussi.
– Mon Dieu, je ne dis pas non, répliqua Mainville d’une voix peu assurée, bien qu’il s’efforçât de sourire. Quelques pincées de…
– Hé bien, non ! nous différons justement sur ce point, mon cher. J’incline pour une forme de suicide moins raffinée, populaire, un suicide à la portée des copains de la Cellule. Et d’ailleurs, je n’ai plus le sou. La Seine, ou son plus proche affluent, voilà ce qu’il me faut… Dites donc, vous n’allez pas tourner de l’œil, non ?
– Laissez-moi tranquille, balbutia l’autre, livide en effet. Vos plaisanteries sont ignobles.
– Ignobles ? Pourquoi ignobles ? Écoutez, Mainville, si vous me trouvez maintenant une raison, une seule, de prolonger de quelques années mon séjour parmi les enfants des hommes, je renonce à mon projet, parole d’honneur ! Allez, dites ! Ma vie est suspendue à vos charmantes lèvres, mignonne. Réfléchissez avant de répondre, sacrebleu ! Vous avez l’air de mâcher de la cendre. Crachez un bon coup, et parlez !
– Vous me faites marcher… Il est bien entendu que nous blaguons, hein ? Hé bien ! je vous dirai… que sais-je, moi ? Votre révolution, par exemple ?
– Inutile. C’est déjà beau, vous savez, que la révolution m’ait fourni une douzaine de copains qui suivront mon cercueil, à supposer que je remonte des profondeurs de ma rivière favorite. Elle n’est pas pour mon nez ni pour le vôtre, la révolution, ce n’est pas moi qui lui ferai un enfant ! Et quant à tenir la chandelle, zut ! Il faudra trouver autre chose, mon petit.
Il fixa une seconde sur Mainville son curieux regard, tout à coup décoloré.
– Voilà un bon sujet de conversation, mon vieux, de quoi faciliter rudement votre prochain contact avec le patron. Annoncez-lui mon départ pour des régions inaccessibles à sa littérature, et où je ne risquerai plus, à chaque pas, de marcher sur un de ses crapauds bavards. Au premier mot, vous le verrez ravaler le discours qu’il vient de préparer à votre intention…
La main déjà posée sur le bouton de porte, il fit de nouveau face à son camarade dont le sourire figé, encore plein de méfiance, exprimait surtout l’angoisse.
– L’atmosphère de la maison ne vous vaut rien, dit-il avec un rire sec. Vous êtes en train de tourner comme une sauce.