II – Les charrettes de Jéricho-2

2226 Words
* * * Au lever du jour, la couche de neige fondit. Les ornières, de nouveau, se creusèrent. Le sol apparut, sale par endroits, montrant une herbe jaune et desséchée. Les chemins devinrent boueux. Au village, les rues retrouvèrent leur visage habituel. À quelques jours de là, les premiers signes du printemps vinrent troubler les derniers soubresauts de l’hiver. Les pissenlits parsemèrent les vignes, la jeune herbe poussa tendre et vive. Les Enjolras s’attendaient à ce que le fleuve qui, à quelques kilomètres du mas, descendait vers la mer débordât. Plus haut, dans la montagne, la gendarmerie disait qu’il était en crue. Il transportait une eau boueuse et charriait des troncs d’arbres. La circulation était coupée sur plusieurs ponts. Les riverains montaient déjà leurs meubles au premier étage de leur maison. Il arrivait que les plus téméraires s’en fussent en amont observer le Vibré. La situation n’était pas bonne. Le maire de Maillargues invita la population à se tenir sur ses gardes. Ce jour-là, les enfants ne s’approchèrent pas du fleuve. Les mères les avaient à l’œil. À Fanabregas, Vinciane autorisa Pierre à lire des romans d’aventures. Au bout d’une heure, Sara vint le rejoindre. Ils firent leurs devoirs ensemble, mais pas question d’aller traîner dans les rues du village. La radio, que Vinciane et Augustin écoutaient, annonça que le Vibré était sur le point de quitter son lit. Dans la chambre, Pierre et Sara regardaient la pluie tomber et les gouttes s’écraser sur les vitres. Sara songeait au fleuve en colère, à l’eau qui pouvait arriver d’une minute à l’autre si le fleuve débordait. — Tu penses qu’il va déborder ? Elle tourna vers lui son beau visage, tandis que sa chevelure ruisselait sur ses fines épaules. Pierre s’approcha d’elle, lui prit la main qu’il caressa avec douceur. — Je ne sais pas, dit-il, la tête ailleurs. Elle réalisa soudain qu’il fallait qu’elle rejoigne sa mère. — Maman m’a dit de rentrer dès que j’aurais fini mes devoirs. Elle descendit dans la grande salle du mas. Augustin, debout devant la fenêtre, se frottait les mains. Le ciel, en direction du nord, s’éclairait vaguement. Les nuages galopaient, pressés les uns contre les autres. — Tu pars déjà ? demanda Augustin. — Oui, répondit Sara en enfilant son imperméable, j’ai terminé mon travail. Peu à peu, le ciel s’éclaira. Le soleil revint chauffer la terre. Le fleuve, assurément, ne déborderait pas. * * * Quelques jours après les dernières pluies, le printemps arriva d’un coup. Sur les sarments, les bourgeons, resserrés dans leur bourre, profitant de la pluie, commencèrent à verdir. Pierre aimait ce moment où l’air tiède et lumineux lui paraissait plus cristallin. C’était le renouveau de la nature, encore à peine discernable, mais frémissant dans les arbres des champs. Le vent passait sur l’herbe dans un bruissement de soie. Les fossés qui bordaient les vignes, encore gonflés par les dernières pluies, grouillaient maintenant de petits insectes. Augustin chaussa bientôt ses gros souliers et parcourut à grandes enjambées les vignes entourant Fanabregas. Il surveillait la santé de ses souches. Il avait taillé en gobelet sur des bois en oreilles de lièvre – dont les deux sarments partent du même point, établissant une symétrie des bras presque parfaite. Au passage, grattant le pied de la souche, il avait enlevé les gourmands à l’aide de ses ciseaux. Il avait pris soin de ne pas tailler au moment des grands froids, car les sarments sont alors très cassants. Tandis qu’il était au milieu de la vigne, le vent se leva. Il fit miroiter d’un coup la lumière encore pâle, le bleu tendre du ciel. Il battit la campagne, s’engouffra dans les volets du mas, balaya la cour où Vinciane donnait à manger aux poules, le tablier rempli de grains. Dans la grange, la charpente craqua sous ses coups répétés. Le vent. Cette nuit-là, Pierre l’entendit corner. Il parcourait la plaine de son grand corps musclé. Son domaine était vaste et singulier. Peut-être aidait-il les vignes et les plantes à pousser, le grain à sortir de terre ? À l’aube, l’adolescent s’aperçut que les amandiers étaient en fleur. Les hirondelles dans le ciel d’un bleu limpide commencèrent leurs rondes. À la mi-journée, le tumulte de l’air cessa. Le vent s’apaisa. Son souffle était à peine perceptible. Pierre partit à la recherche d’iris du marais et de jonquilles odorantes. Durant plusieurs jours, la nature s’étira paresseusement au soleil. C’était un bonheur d’apercevoir sur le chemin les mûriers jouant de leur robustesse tortueuse, de humer l’odeur de la terre. Puis vint le moment des premiers labours de printemps. Un jour de grand soleil, Pierre observa son père qui faisait briller le versoir de la raseuse. Allait-il se décider ? Demain peut-être ? Il y avait chez Augustin une sorte de dialogue intérieur qui correspondait aux saisons de la vigne. Il attendait un signe. Pierre vit Augustin prendre une poignée de terre qu’il contempla avec une sorte de joie. Ses yeux brillèrent. Il passa sa langue sur ses lèvres sèches. Puis il se baissa, frotta avec la poignée de terre un pied de souche, se redressa. L’heure du labourage était arrivée. Pierre sut alors que son père attellerait bientôt. Mais avant cela, il fallait qu’il vérifiât le harnais du cheval, qu’il graissât les cuirs, qu’il apportât chez le bourrelier le trousse-queue décousu, le collier dont il voulait changer la toile bleue. Puis, un matin, sous un soleil guilleret, alors que Pierre rejoignait Sara sur la route de l’école, l’odeur de la terre labourée le fit tressaillir. C’était comme une sorte de cantique champêtre qui venait jusqu’à eux. L’herbe sous le versoir perla par ses tiges brisées. La terre grasse, que les premières pluies de printemps avaient nourrie, sécréta soudain une odeur végétale. — Ça sent bon l’odeur de la terre, se délecta Sara. Sur le chemin, tout en marchant, les deux écoliers firent signe au vigneron. Augustin s’activait déjà à labourer. Il agita un bras comme pour leur dire : « Allez donc bien vite à l’école ! » Puis il prit les mancherons de la charrue solidement et intima l’ordre au cheval d’avancer. À chaque passage de souche, il se déhanchait et tirait la charrue vers lui. Grâce à la technique de la raseuse, le cep était déchaussé en une fraction de seconde. Le cheval, un solide percheron, tirait droit et obéissait facilement à ses injonctions. — À droite ! À gauche ! Augustin Enjolras, le cœur bondissant, avait la tête remplie d’odeurs printanières. Derrière la charrue, les oiseaux vinrent rapidement becqueter les vermisseaux qui se tortillaient sur les mottes retournées. Augustin les entendait pépier, arrivés comme par enchantement des arbres voisins, affamés, criards, les plumes ébouriffées, se disputant déjà la pitance. Une fois dans le sillon, ils étaient adroits à engloutir la nourriture à petits coups de bec. Le vigneron apportait toute son habileté à son travail. La vivacité du cheval lui permettait de glisser facilement le long de la rangée pour enlever le plus de terre possible au pied des souches. Il labourait avec joie, éveillant de leur sommeil les ceps à l’écorce rêche. Il rusait avec la charrue. Le labour lui procurait une sorte de jubilation intérieure. Le monde était là qui palpitait, le comblait, lui offrait ses promesses. La plupart du temps, lorsque les pieds de la vigne étaient bien déchaussés – il terminait son travail à la bêche –, il amendait la terre en y épandant du fumier. Tout autour de la propriété, les autres vignerons labouraient. Augustin entendait leurs voix fortes et rugueuses. Ils juraient souvent contre leur bête. * * * Lorsque Pierre arriva dans la remise, l’école terminée, son père rageait, car une roue de charrette avait été endommagée. — Faut la châtrer, grogna le vigneron, demain, j’irai voir le charron. Pierre ne connaissait pas le sens exact du mot châtrer, mais il l’effraya tout de suite. Il imaginait dans la nuit noire un long couteau bien aiguisé. Augustin comprit-il son émoi ? Il éclata de rire. — Châtrer a plusieurs sens selon à quoi il s’applique, lui dit-il, on châtre un taureau, un cheval, un bélier… On peut aussi châtrer une ruche ou un livre, mais pour une roue de charrette, c’est une autre histoire. Châtrer une roue, distendue par de nombreux charrois, consiste à démonter celle-ci pour resserrer son bandage. Le lendemain, Pierre partit en compagnie de son père faire châtrer la roue par le charron. * * * À la Pentecôte, le village retrouva sa bonhomie et sa ferveur populaire. L’on vint de tout le canton à la foire qui avait lieu le lundi. Le soleil, rapidement, réchauffa les toits et les façades. Les fenêtres des maisons restaient plus longtemps ouvertes et des voix familières s’en échappaient. Dans les rues étroites où la pénombre était de mise les trois quarts de l’année, le soleil séchait l’humidité. En attendant l’heure du dîner, des groupes d’enfants jouaient dans les rues. La foire faisait battre le cœur du village. Les Enjolras et les Jéricho y venaient dans la jardinière d’Augustin. Ce jour-là, ils arrivèrent dans la matinée chez Jeanne Manadon, dont la maison se dressait au cœur d’une pinède où roucoulaient des colombes, à proximité du bureau de poste. Selon la coutume, Jeanne préparerait à midi du veau avec des petits pois. Pierre, quant à lui, aurait préféré manger l’omelette baveuse aux fines herbes. Jeanne, qui n’aimait pas que l’on fasse des entorses à la tradition, le rabroua, lui disant que dans le pays, l’omelette se dégustait sur l’herbe, le lundi de Pâques, lors du banquet des Félibres, et pas du tout à Pentecôte. À la suite de quoi, Pierre et Sara partirent se promener parmi les étals. Jeanne ayant invité son vieil ami Roch Boulou, ils retrouvèrent Oriane. Puis, dans la cohue, Ange et Faustin Agnéli les rejoignirent. Leur petit groupe s’arrêta de nombreuses fois. Une femme hésitait à acheter un balai de bruyère, un marchand de chaussures vantait la qualité de ses souliers, la robustesse de ses bottes. Le marchand de fromage faisait goûter ses pélardons. Peu à peu, la foule, avec ses parfums et ses odeurs fortes, les aspira. Ils allèrent admirer les chevaux, les poules, les oies, les cochons. Dans un coin, son vieux chapeau de feutre noir penché sur son oreille, sa cigarette roulée au coin des lèvres, le rémouleur Tancrède Coulisseaux aiguisait couteaux, ciseaux et rasoirs. Ce gagne-petit jouait de la pédale avec vélocité. Un coquassier bedonnant vendait ses œufs à la douzaine. À vrai dire, le petit groupe n’avait qu’une hâte : retrouver les manèges, les marchands de berlingots et les vendeurs de barbes à papa. Les jeux de roulettes accueillaient une foule d’hommes fumant cigarette sur cigarette. Ils avaient des mines sombres et patibulaires. Ils s’adonnaient à leur vice. Les manèges attiraient la foule animée des plus jeunes. Ils se poursuivaient dans les auto-tamponneuses, riaient et criaient quand ils évitaient le choc. Pierre fit équipe avec Oriane, et Ange avec Sara. Pour quelques francs, ils achetèrent des tickets. Ils attendaient que les autos viennent s’arrêter à leurs pieds pour se précipiter à leur tour dans l’habitacle et démarrer avec rapidité. Pierre admirait l’agilité du contrôleur qui sautait de voiture en voiture en tendant la main. Le fils d’Augustin lui tendit son ticket et, la tête déjà baissée sur le volant, fila sur le bas-côté de la piste pour éviter le choc avec la voiture de son poursuivant venu lui couper la route. Puis, le jeu terminé, ils allèrent tirer à la carabine et faire le carton. Ange joua à la loterie du marchand d’oiseaux et gagna un bengali qu’il ramena chez lui dans une petite boîte en carton. Ils achetèrent aussi des pommes caramel qui leur collèrent aux doigts. Faustin préférait les berlingots qu’il croquait à grand bruit. Chez Jeanne, le repas dura. Pierre était assis entre Oriane et Sara. Dans l’après-midi, ils allèrent se promener dans la campagne environnante. Lorsqu’ils repartirent dans la jardinière, Sara alla se blottir contre Pierre. Le soir tombait. Dans l’ombre, elle chercha la main de Pierre et s’en saisit. Il ne bougea pas. Il aimait la chaleur de la main de Sara. Il se sentit travaillé par une force inconnue et posa sa tête sur l’épaule de sa jeune amie. Dans un arbre du chemin, des oiseaux crièrent. Les martinets transperçaient l’air de leur vol à grande vitesse. Leur ivresse prenait Pierre à la gorge. Leurs grappes sombres, vivaces, qu’il suivait des yeux, emplissaient le ciel crépusculaire de leurs ébats éperdus. Leurs évolutions le fascinaient, leurs cris stridents le tenaient en éveil. Dans la jardinière, serré contre Sara, ivre de fatigue et des joies de la journée, il s’abandonna. À l’horizon, le soleil se couchait. L’obscurité gagnait peu à peu sur la lumière du jour. * * * Les jours passèrent, puis, un matin, l’orage gronda sur la montagne. L’été s’annonçait. La chaleur arriva brutalement. Un vent chaud venu du Sahara souffla durant de longues journées, apportant un sable rouge brique. Les oiseaux s’épargnèrent. Ils s’éveillaient tard et ne gazouillaient que quelques minutes, à la fraîche, avant la tombée de la nuit. La sève avait du mal à nourrir les feuilles. L’herbe semblait attendre une fraîcheur qui ne venait pas. L’eau dormait dans les roubines, plate et sombre, sans étincelle ni couleur chatoyante. Le soleil, lui-même, paraissait fatigué. Il éclairait la terre, mais il n’avait plus la même vivacité. Les égouts puaient. Les rats affamés attendaient l’ombre pour sortir de leur cache. Au crépuscule, surgissant des égouts, on les voyait filer à la recherche d’immondices. Les Basses-Plaines crevaient de chaleur. Les nuages, qui montaient de la mer, venaient s’écorner sur la montagne. L’herbe jaunissait. La terre trop sèche, par endroits, se craquelait. Les feuilles de vigne peu à peu perdaient de leur éclat. Les habitations étaient écrasées par la chaleur. À midi, le village devenait désert. La torpeur frappait tout le monde, hommes et bêtes. Tout en étouffant, il fallait attendre que la fraîcheur s’installe avec le crépuscule. Enfin, la brise venue de la mer refroidissait l’atmosphère. Par la fenêtre de sa chambre, Pierre respirait les effluves du soir chargés de mer et de marais. Il percevait un beuglement lointain. Peut-être était-ce le butor qui appelait ? Cet après-midi-là, Augustin arriva de la vigne. Il entra dans la cuisine où Vinciane préparait le repas du soir. Il ôta son chapeau, dénoua le foulard qu’il portait autour du cou été comme hiver, se laissa choir sur une chaise. — Pour aujourd’hui, c’est fini, dit-il d’une voix lasse.
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