Le premier jugement de Salomon : l’œuf

810 Words
Le premier jugement de Salomon : l’œufLa tradition orale raconte que tout enfant, Salomon, le sixième et dernier fils du roi David, qui régnait alors sur Jérusalem, s’intéressait à la justice et faisait preuve d’une perspicacité étonnante pour son âge. D’ailleurs, à cinq ans déjà, il passait ses matinées dans la salle du trône, à écouter les séances au lieu de jouer à des jeux de son âge. Or, un jour, deux hommes se présentèrent devant la justice de David. Le premier s’exprima ainsi : – Ô roi David, cet homme et moi avons un différend. Voici toute l’affaire : tous deux, nous fûmes soldats, dans ton armée, il y a vingt ans. Nous étions voisins et paysans. Un jour, pendant une expédition, j’ai oublié ma gamelle. Je n’avais rien à manger. J’ai donc dit à cet homme : « J’ai faim ». Il m’a tendu un œuf en disant : « Je te le prête, tu me le rendras », j’ai répondu : « D’accord ! » Mais ensuite, j’ai complètement oublié de rendre cet œuf. Puis nous avons été démobilisés et sommes rentrés au village. Hier, cet homme est venu me voir, et m’a dit : « Pour l’œuf que je t’ai prêté il y a vingt ans, tu me dois trois cents bœufs ! » Trois cents bœufs en paiement d’un seul œuf ? Comment peut-on demander cela ? J’en appelle à ta justice, roi David ! David se tourna vers l’autre et lui demanda : – Qu’as-tu à dire ? – Ô roi, plaida l’autre, un œuf, qu’est-ce que c’est ? Un œuf c’est une poule en potentiel. Et une poule, qu’est-ce que c’est ? C’est des œufs, des poussins, des coqs et des poules en potentiel ! En un an, j’aurais pu multiplier les œufs, poussins, poulets et poules, en vendre au marché, garder les pondeuses, agrandir mon poulailler ! Et à force, roi du temps, j’aurais pu acheter une chèvre ! Cette chèvre, je l’aurais amenée au bouc, j’aurais eu un chevreau, puis un autre et un autre encore. Je les aurais vendus au marché, en même temps que les œufs, poulets, coqs et poules – qui continuent de proliférer, ne l’oublions pas –, et j’aurais pu acheter une vache ! Cette vache, je l’aurais menée au taureau, j’aurais eu un veau, l’année suivante une génisse, et ainsi j’aurais fait mon propre troupeau de bovins, tout en conservant l’élevage des chèvres, boucs et chevreaux, et autres œufs, poulets, coqs et poules ! Et je ne parle pas des fromages ! Bref, j’ai simplifié les calculs pour t’épargner l’effort, roi du temps, j’ai traduit tout cet avoir en bœufs et cela donne, en vingt ans, trois cents bœufs ! Pas un de moins ! Un peu submergé par ce calcul, que l’homme avait dit si vite que toute la volaille semblait avoir envahi la salle du trône, le roi David se tourna vers son trésorier et lui demanda de vérifier les calculs. Le trésorier prit son temps et finit par avouer : – Roi du temps, il dit vrai. Il a même pondéré en imaginant les intempéries, les pertes dues au loup, et autres aléas, c’est honnête. Alors David se vit forcé de déclarer au premier homme : – Tu as entendu. Je suis désolé pour toi, mais tu devras revenir dans trois jours avec trois cent bœufs ou la somme équivalente. Débrouille-toi, emprunte, fais comme tu peux. Va… L’homme partit furieux, mais surtout, terrifié. C’était une somme énorme qu’il n’avait même pas gagnée en toute sa vie de labeur. Alors Salomon qui, jusqu’alors, avait tout écouté sans piper, lui courut après et l’arrêta : – J’ai une question à te poser. – Laisse, petit, ce n’est pas de ton âge. – Écoute ma question ! Elle peut te sauver. Ébranlé, l’homme écouta la question de l’enfant et y répondit par l’affirmative. Alors Salomon éclata de rire et dit : – Tu es sauvé. Voici ce que tu vas faire. Et il lui chuchota sa ruse à l’oreille. Le lendemain, l’homme fit comme avait dit Salomon : il se posta dans un champ sur le trajet de promenade de David, et quand le roi passa, il se mit à semer bien ostensiblement, à toute volée. – Que sèmes-tu, brave homme ? questionna aimablement David, sans le reconnaître. – Je sème des pois chiches cuits, répondit l’homme. – Des pois chiches cuits ? Et tu crois vraiment qu’ils vont pousser ? – À coup sûr, roi du temps, car dans ton royaume, on obtient trois cents bœufs, d’un simple œuf dur ! Le regardant mieux, David le reconnut. Ahuri, il demanda : – Il était dur, ton œuf ? – Oui, mon roi. – Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit, hier ? – Je n’y ai pas pensé, roi du temps. On m’a aidé. – Ah, qui donc ? – Ton dernier-né, roi du temps, le tout petit Salomon. – Ah, tiens ! Bon. Reviens demain avec l’autre plaignant, je réviserai votre affaire. Le lendemain, l’homme rendit un œuf dur et l’affaire fut réglée. Mais ensuite, David alla trouver son fils et lui dit : – Salomon, la justice est importante pour les rois. Si tu as une idée qui peut la servir, n’aie pas peur de parler devant toute la cour. Ne cours pas ainsi derrière les gens. Demande franchement la parole au bon moment. Entends-tu ? – Oui, mon père. Et c’est ainsi que le petit Salomon eut son coussin attitré au pied du trône. Il observait tout, voyait le mensonge qui déforme les visages, les gestes involontaires qui trahissent, la colère contre l’injustice qui dévaste le cœur, mais aussi la paix qui apaise tout le monde, quand la sentence est juste…
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