Le simple fait d’entendre mon prénom franchir ses lèvres résonna en moi comme la plus douce des mélodies. Mon cœur s’emballa violemment, incapable de contenir l’émotion qui me submergeait. C’était trop. L’effet qu’elle avait sur moi atteignait son paroxysme.
— Oui ? répondis-je, les poings serrés, luttant contre l’envie de franchir la distance qui nous séparait pour commettre une folie.
— Merci, murmura-t-elle simplement.
— Pour quoi donc ?
— Je ne sais pas… peut-être pour m’avoir fait me sentir un peu humaine.
Ses mots me transpercèrent le cœur comme une lame. Comment pouvait-elle encore douter de son humanité ? Je l’avais certes arrachée à sa famille, mais rien ne pouvait excuser le traitement qu’ils lui avaient infligé. Pas même à une bête, on n’aurait osé faire subir de telles choses. Ils paieraient. Quoi qu’ils aient fait, la sanction serait exemplaire. Car quel genre de parents vendrait sa propre fille à un étranger ?
— Tu le mérites, dis-je dans un sourire qui, je le savais, n’atteignait pas mes yeux. Tout ce qu’elle avait enduré, je voulais l’effacer, lui offrir autre chose — une vie où la douleur ne serait plus qu’un souvenir lointain.
— Alors, mon roi, il serait peut-être temps de retourner à tes affaires, lança-t-elle, espiègle, comme pour tester ma réaction.
— Tu n’as pas besoin de m’appeler ainsi, Blue. Appelle-moi simplement Demetrius, répondis-je avec un sourire plus sincère cette fois. Ce sourire-là, elle seule pouvait le provoquer.
— D’accord… mon roi. Enfin, Demetrius, corrigea-t-elle avec un petit rire.
Je quittai la pièce, le cœur étonnamment léger. Son sourire, si rare, suffisait à raviver en moi une énergie que je croyais perdue.
Dans mon bureau, les cartes étalées sur la table portaient encore les traces des batailles à venir : des cercles rouges, des lignes noires, des notes griffonnées. Mon Bêta se tenait déjà là, droit et attentif. Dès que je franchis la porte, il s’inclina.
— Mon roi.
— Quelles nouvelles ?
— Le roi Ford exige la partie Est de ton territoire. Il menace de déclarer la guerre si nous refusons.
Je levai les yeux, impassible. — La guerre, dis-tu ? Il ignore donc que ce serait sa perte ? Rédige-lui une réponse. Dis-lui que je ne céderai pas un seul mètre de mon royaume. S’il le veut, qu’il vienne le conquérir.
— Alors, ce sera la guerre, mon roi, murmura le Bêta d’une voix rauque.
— Oui, la guerre, confirmai-je d’un ton calme, presque glacé.
— Et si Ford se rétractait ? Il pourrait préparer quelque chose de plus sournois, hasarda-t-il.
— Peu importe. Nous serons prêts. Qu’il tente ce qu’il veut, il n’ira pas loin.
— Bien, mon roi, dit-il avant de s’incliner et de sortir.
Je m’affalai dans mon fauteuil, le regard perdu sur la carte. Malgré les tensions du royaume, un seul visage revenait sans cesse à mon esprit : le sien. Blue. Enfin, elle était là. Je l’avais désirée pendant si longtemps… Et maintenant, elle faisait partie de mon monde.
Ma mère et ma sœur l’appréciaient déjà, mais le reste de la famille n’en faisait pas autant. Beaucoup auraient préféré que j’unisse ma lignée à celle d’un autre roi-loup. Mais moi, je la voulais elle — et personne d’autre. Elle serait une reine parfaite, j’en étais convaincu. Peu importait ce que les autres pensaient. Mon choix était fait depuis longtemps.
— Elle se porte bien ?
La voix douce et posée de ma mère me tira de mes pensées. Elle avait ce don : apparaître sans bruit et me surprendre malgré moi. Comme lorsqu’elle me surprenait enfant.
— J’ai demandé aux servantes de lui servir son repas dans sa chambre, répondis-je.
— Tu lui as expliqué ce qu’elle devait savoir ? C’est une humaine, Demetrius. Ce monde est totalement nouveau pour elle. En un instant, elle a tout perdu, et maintenant, elle vit parmi des inconnus.
— Elle m’a posé quelques questions, je lui ai répondu. Le reste viendra plus tard. Elle doit avant tout se reposer.
Maman hocha la tête, un sourire attendri aux lèvres. — Elle est d’une beauté rare. Je l’ai vue dormir. Même ainsi, elle irradie. Il y a déjà des rumeurs à son sujet, tu sais.
— Des rumeurs ? Pourtant, je n’ai encore rien annoncé.
— Oh, mon fils, tout le monde a compris. À la façon dont tu l’as portée, à la manière dont ton regard change quand tu parles d’elle… Les domestiques ne sont pas idiots. Tu n’as jamais montré d’intérêt pour quiconque avant elle. Pour eux, tu étais un roi froid, impassible, presque inhumain. Et soudain, te voir agir ainsi… cela les a troublés, mais aussi attendris.
Elle souriait d’un air complice. Ma mère avait toujours souhaité que je trouve quelqu’un. Mais la seule personne qui occupait mon esprit depuis des années, c’était Blue.
— Et elle ? demanda-t-elle doucement. Que pense-t-elle de ce mariage ?
Je soupirai. — Je n’en sais rien. Elle ne paraît ni heureuse ni malheureuse. Elle semble simplement… résignée, peut-être.
— Donne-lui du temps, murmura-t-elle. Elle finira par t’aimer, Demetrius. Et sa famille, qu’en est-il ?
Le simple mot « famille » me fit grincer des dents. Leur cruauté me hantait. Comment pouvaient-ils rester impassibles en livrant leur fille à un inconnu ?
— Ils vont bien, répondis-je avec détachement. Ce n’est pas à moi d’en parler. Elle le fera quand elle se sentira prête.
— Étrange tout de même… ils t’ont confié leur fille sans te connaître.
— Tout est sous contrôle, maman. Tu n’as rien à craindre.
Elle me regarda longuement, comme pour sonder mes pensées. — Ton oncle Victor n’est pas de cet avis. Il voulait que tu épouses la fille du roi Lysandre. Autant dire que ton choix ne le ravit pas, encore moins le fait qu’elle soit humaine.
Je crispai la mâchoire. — Je lui ai déjà dit : j’épouserai celle que je désire. S’il continue à s’opposer à moi, je le ferai expulser du palais.
— Tu sais que ton père ne l’aurait jamais permis, répondit-elle d’une voix douce mais ferme. Victor reste son frère cadet. Nous devons respecter sa mémoire. Mais sache une chose : moi, je l’aime bien, ta Blue. Et ton père, j’en suis certaine, l’aurait aimée aussi.
Je pris une inspiration lente. — Peut-être. Mais si mon oncle tente encore de manquer de respect à ma compagne, je ne répondrai plus de rien.
Ma mère poussa un soupir résigné. Elle savait que rien ne me détournerait de ma décision. Mon oncle Victor représentait tout ce que je détestais : les traditions poussiéreuses, la hiérarchie aveugle, les préjugés d’un autre âge.
— Protège-la, Demetrius, dit-elle soudain d’un ton plus grave. Elle est humaine, et certains de nos semblables ne le toléreront pas.
— Ma chambre est juste à côté de la sienne, répondis-je. Elle ne craint rien.
— Reste vigilant. Tu ignores de quoi certains sont capables.
— Je sais, maman. Rien ne lui arrivera, je te le promets.
Elle posa une main sur la mienne, son regard chargé d’une affection inquiète. — Si un jour quelque chose devait lui arriver, ce serait sur toi que retomberait le poids de la faute. C’est toi qui l’as amenée ici. Tu voulais qu’elle soit ta compagne, ton épouse. Alors veille sur elle, protège-la comme ta propre vie.
Je la regardai droit dans les yeux. — Je le ferai. Parce qu’elle en vaut la peine.
Elle eut un léger sourire, à la fois fier et triste. — Je n’en doute pas, mon fils. Mais ne me donne jamais tort.
— Tu sais que je ne le ferai pas.
Son regard se radoucit. Elle n’était pas seulement ma mère ; elle était ma confidente, mon guide, mon roc. Forte, droite, intrépide. Même dans la crainte, elle restait d’une dignité sans faille. Et en cet instant, je me fis la promesse silencieuse de ne jamais la décevoir — ni elle, ni celle qui, sans le savoir, tenait désormais mon cœur entre ses mains.