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Anna, tristement célèbre.
Où que l’on jette son regard, sur ses traces, on trouve des pierres. A Sennwald, d’où vient Göldin, les prés et les champs sont en pente, couverts d’éboulis, des rochers y pointent, des dents, des pics, des pierriers.
Un jour, un éboulement a cascadé des Kreuzberge jusqu’au Rhin ; près de Salez, les sapins retiennent les blocs entre leurs racines, plus rien ne roule, la poussière s’est dissipée, des oiseaux volètent parmi les branches, une paix trompeuse.
Ce sont les pierres aussi qui ont donné son nom au petit comté : Sax, sassum, le rocher. En 1615, quand l’argent vient à manquer aux comtes de Sax, qu’il ne leur reste plus que les pierres, ils vendent la région aux Zurichois ; jusqu’à la Révolution, elle sera « assujettie à l’autorité de l’honorable canton de Zurich ».
Les Zurichois, qui d’antan avaient hasardé vie et biens pour conquérir leur liberté, envoient des baillis ; un Ziegler, un Ulrich, ce dernier s’installe à Forsteck, sur les rochers de l’éboulement, dans une clairière ménagée par les hêtres, s’asseoit à sa lourde table de chêne et tient bien proprement registre de ses sujets. Il y a les familles affranchies et celles qui ne le sont pas et d’autres encore, où ces deux catégories de la dépendance sont mêlées : si une femme affranchie épouse un homme qui ne l’est pas où inversement, le premier enfant est au bailli, le deuxième est libre, le troisième non et ainsi de suite. Mais ceux qu’on appelle libres sont également soumis à l’autorité zurichoise, ils ont seulement acheté la dispense de certaines redevances.
Sur les traces d’Anna, j’ai fouillé les registres à la recherche de ceux qui avaient cultivé ces champs pierreux. Au XVIIIe siècle déjà, plus du tiers des habitants de Sennwald s’appellent Göldi. Un nom qui cache moins de Gold, d’or donc, que d’éboulis, à quoi renvoie une racine dialectale Gôl, Gôleten. Les prénoms aussi se ressemblent : il y a tant d’Anna, tant d’Anna Göldin.
A l’époque de la naissance d’Anna, fin août 1734, son père avait planté les premières pommes de terre, et une b***e de maïs aussi qu’on appelait le millet d’Espagne. Grâce à ces nouvelles plantes, on pouvait se soustraire pour un temps à la dîme : les ordonnances dûment visées et approuvées par Leurs Excellences de Zurich tardant toujours un peu, on gagnait un répit grâce auquel on survivait.
Dans le champ de lin d’Adrien Göldi il y a un énorme bloc de rocher. L’enfant le connaît bien, ses fissures, ses entailles d’où jaillissent l’amourette et le géranium, les veines de quartz blanchâtres. Un château avec ses créneaux, un petit Forsteck en plein champ de lin. Sur le rocher, les chèvres tendent leurs cornes vers un ciel où le foehn effiloche les nuages, Anna et sa soeur Barbara se hissent à leur tour et les chassent de leurs baguettes de noisetier.
Ce rocher dérange le bailli.
Si ses sujets nettoient les champs, il peut espérer de meilleures récoltes. Le valet du château aidera le père à faire sauter ce rocher.
La mère, sur le pas de porte, observe la scène ; les enfants sont pendus à ses jupes, leurs visages reflètent la curiosité et la crainte. Non ! Non ! criait Anna, mais les hommes lui ont tourné le dos, ne l’ont pas écoutée, ont continué à manipuler la poudre et la mèche.
Le roc a craché des pierres grosses comme le poing, comme une tête, elles se sont abattues dans le champ de lin, ont roulé parmi les épis de maïs.
Que personne ne touche aux pierres, voilà ce que disait déjà le père du père, et il touchait à tout pourtant, cité sans cesse à comparaître devant le bailli parce qu’il était v*****t et bagarreur comme un vieux soudard.
Ils voulaient se débarrasser d’une pierre, la voici qui en engendre des centaines entre les sillons, parmi les maïs qui sifflent dans le vent, tout en est plein ; les enfants se baissent, les ramassent, frottent leur dos endolori.