IIAprès avoir cogité tant et plus, pesé le pour et le contre, il ne lui restait qu’une solution. Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Pourquoi cherche-t-on des complications, alors qu’il existe des idées toutes simples ? Il était resté trop centré sur lui-même. Imbu de son importance. Replié autour de son ego. Son orgueil lui jouait des tours. Et puis, ce métier qui bouffe tout et tout le temps. Toute énergie. Qui prend toute la place alors que, autour, la vie continue d’exister. Il allait falloir remédier à ça.
Revenir à l’idée simple à laquelle il n’avait pas pensé : Morgane Stercoz… Son amie… La détective privée.
« Il faut que je te voie rapidement. Une affaire urgente. Si tu peux te libérer. Il n’y a pas d’argent à la clé, mais je suis prêt à te défrayer. Rappelle-moi le plus vite possible ! »
Elle rappela et ils convinrent de se rencontrer.
Morgane accourut dans les plus brefs délais. Elle s’était montrée très étonnée de cet appel… au secours. « Pas son genre ; d’habitude, il maîtrise. Il n’a besoin de personne, comme dans cette chanson, la chanteuse ? Ah oui, Véronique Sanson. » Il avait l’air tout ébouriffé dans le téléphone. « Il perd rarement les pédales. En général, il est d’un calme plat. Il prend le temps de la réflexion. »
Il aurait pu y avoir une histoire d’amour entre eux ; c’est un beau garçon, ajoutée à cela l’aura du chir’. Mais il avait trop tardé. Elle s’était impatientée. Ça s’était transformé en amitié. Il avait dit : « Je regrette : c’est cette amante lierre qui me bouffe la sève. » Son métier. Chirurgien.
Morgane était toujours aussi belle. Non, belle n’est pas le mot, plutôt mignonne. Elle renvoyait du charme. Il avait failli succomber. Il aurait pu y avoir une histoire d’amour entre eux. Mais finalement, il préférait les aventures. C’est moins de contraintes. Il avait la réputation de s’être fait toutes les femmes du service. « C’est exagéré. »
Elle arborait un tee-shirt blanc qui lui moulait les seins bien formés. Il mettait en valeur les courbes de son visage à l’ovale parfait, casqué de cheveux courts châtains. « Et ses yeux. Ah ses yeux… verts… immensément ouverts… Toujours prêts à sonder. À faire de l’inquisition. Elle dégageait de l’énergie… comment dire… vitale. » Un petit bout de femme, pleine d’entrain et de joie de vivre, elle entraînait tout sur son passage. Son jean bistre soulignait ses cuisses parfaitement ciselées. Il divaguait. Il devait s’attacher aux faits, rien qu’aux faits. Pour ne pas se perdre dans la forêt des détails. Les derniers l’avaient complètement chamboulé.
Il entraîna Morgane Stercoz à la cafétéria. Lui servit un café infâme. Pour lui, ce serait un verre d’eau. Il avait la gorge sèche.
— Raconte… C’est quoi cette histoire ? Je n’ai rien compris.
— Moi non plus. C’est une histoire à dormir debout, un mauvais conte. Figure-toi…
Maladroit, il renversa le gobelet sur le jean de Morgane. Elle rit :
— Ce n’est rien…
Il voulut l’essuyer avec un mouchoir en papier qui se délita. Rires nerveux des deux.
— Laisse tomber, ce n’est que de l’eau, camarade. Tu vas accoucher à la fin ?
Il n’était pas sage-femme, mais parfois il se dit qu’il aurait dû changer de spécialité. Il en avait marre de réparer souvent l’irréparable, faisant fi de ses réussites. Donner la vie, c’est plus gratifiant, plutôt que couper, scier, coudre, greffer… Il avait repoussé l’échéance le plus possible, par peur sans doute de ce qu’il allait annoncer, des réactions de la détective. Mais maintenant, il était prêt. Il en arriva au fait. « Il faut dire… »
— Figure-toi qu’un mec, avant d’être dans les vapes, m’a raconté une fable farfelue s’il en est, mais elle est tellement grosse que j’y vois un fond de vérité. Tu dois y croire toi aussi. Sinon je suis perdu. Si elle est vraie et elle l’est, je ne peux rester sans rien faire. Tu dois me servir de tête chercheuse. Il faut que tu trouves.
Il se planta dans ses yeux.
— Mais quoi, doux Jésus ? questionna-t-elle.
— Un enfant dans les 6 ans. Sa vie serait en jeu. Il parle aussi d’une autre personne, mais ce n’est pas clair… Tu dois vérifier. Il faut que tu ailles voir de quoi il retourne. Comme je te l’ai dit, je suis prêt à te défrayer. Je me sens un devoir moral, tu comprends ? Je peux même te payer, si c’est le prix pour le salut de mon âme.
Elle le trouva complètement absorbé, blessé, bouleversé. Elle ne l’avait jamais vu comme ça, pensa-t-elle une nouvelle fois.
— Il est où, ce gosse ?
— Je n’en sais rien.
— Le malade… L’opéré…
Il hésita un moment. Son code de déontologie ne permettait normalement pas de révéler l’identité du patient. Mais il s’agissait d’une urgence. Il s’arrangerait avec sa conscience.
Morgane Stercoz n’hésita pas un instant. Elle allait aider son ami. Elle allait retrouver l’enfant dont il ne cessait de parler. « Elle va… »
***
Mario tourne et retourne, tel un lion en cage. Des yeux grands ouverts où se perdre. Se noyer. Il arpente sempiternellement.
« Il a dit qu’il reviendrait. Mais il ne revient pas. Pourquoi ? Pourtant, ce n’est pas un menteur. Il a fait des grimaces, mais je n’avais pas très peur de lui. J’aimerais bien qu’il revienne, je commence à avoir faim et froid. Le soleil n’arrive pas à entrer, les volets sont mis. La maison est fermée de partout. Comme une prison. J’ai essayé d’ouvrir les volets, mais impossible. Il m’a dit : « Tu peux crier autant que tu veux, personne n’entendra, on est en pleine campagne, en bord de mer. Il n’y aura que les oiseaux à t’entendre, ne fais pas le malin ! » C’est un drôle d’homme. Je préfère papa.
Je pense souvent à maman et papa. Je voudrais qu’ils soient là, dans un coin. J’aime grimper dans leurs yeux et m’y asseoir pour me reposer. Ils ont pris un mois de vacances en Australie, pour se retrouver, ils ont dit… Ils n’ont pas pu m’emmener, à cause de l’école. Je passe mon temps à les embêter. J’essaie aussi de les rapprocher, car ils gueulent tout le temps les uns sur les autres. Ils parlent de divorce, alors les vacances ensemble, ça leur fera du bien. Ils m’ont mis en pension chez la tante Agathe. C’est une bonne femme, mais elle est toujours dans la lune à cause de ses peintures et de ses pinceaux. Elle passe son temps à peindre des étoiles et des paysages où l’on se perd, car il n’y a pas de route, ou alors elles vont nulle part quand il y en a. Elle n’a pas dû se rendre compte que je ne suis plus là. Elle fume cigarette sur cigarette et l’on dirait qu’elle s’envole dans la fumée et disparaît dedans. Le docteur Titus est venu nous voir à l’école et il nous a dit que ce n’est pas bon pour la santé, ça étouffe les poumons ; il nous a dit aussi de nous brosser les dents. Moi, j’ai une brosse à dents électrique en Batman. Il nous a prévenus qu’il faut se protéger contre les microbes entre les garçons et les filles. Moi, je n’aime pas trop les filles, sauf Esméralda, que j’ai inventée pour m’accompagner dans la forêt et ne pas avoir peur du Grand Méchant Loup. On se mariera quand on sera grand. Si j’y arrive. Je ferai attention aux poumons, aux dents et à la quéquette, si je ne meurs pas ici, dans cette maison où personne ne vient me voir. J’en ai fait plusieurs fois le tour, mais c’est toujours le même et ça me fatigue, sauf que je n’arrive pas à dormir. J’entends des bruits et j’ai peur parfois, alors je me cache dans une armoire qui sent des odeurs bizarres. Mais ça ne dure pas, car j’invente des histoires dans ma tête. Mario, c’est moi, je suis le roi de la terre et des animaux, et je suis plus fort que n’importe qui.
Quand il reviendra le mec, je lui sauterai dessus pour me sauver. En attendant, j’ai tout fini le pot de Nutella, il me reste des brioches, des corn-flakes Nintendo et du lait. Mais après, je sens que je vais mourir de faim et ça, ça ne doit pas être très beau à voir. »