J'ai marché longtemps ce matin-là. Pas pour réfléchir. Pas pour fuir. Juste pour utiliser mes semelles. J'aime quand mes pieds brûlent. Ça me fait sentir là. Présente. Physiquement encore là.
Il faisait gris. Paris sentait le chien mouillé, l'égout tiède. Je ne dors plus beaucoup, alors je dors tôt. La nuit reste collée à mes cils. Mes yeux piquent. Mon ventre gargouille. Mais je ne mange pas. Pas le matin. Je garde le creux pour les clients. C'est mieux quand je suis vide.
Le téléphone vibre. Message. « Rue de Charonne. 10h. Discrétion. 300. » Pas de prénom. Juste une adresse, une heure, un prix. Parfait. Comme j'aime.
Je suis passé chez moi, ai mis une culotte propre – la noire, celle qui ne cache rien –, un manteau long sans rien dessous. Je me suis regardé dans le miroir en sortant. Les cernes me vont bien. Elles racontent ce que je ne dis pas.
La rue était calme. Une porte grise, un digicode. 4e étage.C'est souvent pareil.Des appartements de passage, loués à l'heure ou planqués entre deux emplacements officiels.
Je m'attendais. La porte s'ouvre doucement. Un homme. Cinquanteine peut-être. Bien habillé. Trop bien, même. Blazer bleu nuit, mains propres, ongles nets. Des lunettes qui sentent l'architecte ou le notaire.
Il m'a dit bonjour. Pas un bonjour nerveux. Un bonjour calme. Il m'a regardé comme on regarde une image, pas une femme.
—Entre.
Je suis entrée. Appartement blanc, un peu froid. Trop rangé. Trop vide. Ça sentait la lavande industrielle et le vin trop cher. Y'avait une table dressée. Deux verres. Deux chaises. Et un lit de déjà fait. Parfaitement tendu. Même les coussins avaient peur de bouger.
Je me suis assis sans qu'il me le demande. Il m'a servi un verre de vin. Rouge. Je n'aime pas le vin, mais j'ai bu.
Il m'a regardé. Longtemps. Trop longtemps.
— Tu t'appelles comment ?
J'ai levé les yeux.
— Ça dépend. Tu veux mon vrai nom ou celui qui te fait b****r ?
C'est un sourire. Un peu. Pas trop.
— Le vrai.
Je n'ai rien dit. J'ai bu une gorgée de plus.
—Éva.
— C'est beau.
Je n'ai pas répondu. Ce n'était pas une conversation. C'était une mise en scène. Il jouait à être poli. Je jouais à être indifférente. Mais il y avait quelque chose. Dans ses yeux. Pas de haine. Pas de mépris. Vente juste une lumière. Comme s'il avait déjà décidé ce que j'étais. Et que rien de ce que je ferais ne pourrait le contredire.
Il s'est levé. M'a tendu la main. Je ne l'ai pas pris. Il a retiré sa veste, lentement. Puis sa chemise. Un corps banal. Ni gros ni musclé. Une peau pâle. Des poils gris sur le torse. Une vieille cicatrice sous l'aisselle.
Il s'est assis sur le bord du lit.
— Déshabille-toi.
Je me suis levée. J'ai ouvert mon manteau. Pas de soutien-gorge. Juste la culotte noire. Je l'ai fait glisser le long de mes cuisses. Il n'a pas détourné les yeux.
Il a souri à peine. Ce n'était pas un sourire de plaisir. C'était un rictus. Une sorte d'approbation intérieure.
— Tu es belle. — Je sais.
Je l'ai rejoint sur le lit. J'ai écarté les jambes, comme toujours. Mais il n'a pas bougé.
— Tu veux que je te réussisse ? ai-je demandé.
Il a secoué la tête.
— Non. Pas tout de suite.
Il m'a tendu la main. Cette fois, j'ai pris ses doigts. Il a caressé mes côtes. Lentement. Comme s'il cherchait quelque chose sous ma peau. Il a glissé sa paume sur mes seins. Pas pour les prendre. Versez les peser. J'avais l'impression d'être inspectée, vérifiée, vérifiée. Comme un morceau de viande ou une sculpture trop chère.
— Tu fais ça depuis longtemps ? — Assez. — Tu aimes ? — Je jouis pas, mais je mange.
Il a acquiescé. Comme si ça confirmait ce qu'il pensait.
Et puis il a parlé.
Pas comme les autres. Pas pour jouer au client gentil.
Il m'a dit :
— J'ai une fille. Elle aurait ton âge. Peut-être un peu plus jeune. — Je ne veux pas savoir. — Ce n'est pas une confession. C'est un fait. Je ne la vois plus. — Tant mieux pour elle.
Il est sournois, triste.
— Elle est comme toi, je crois. — Une p**e ? — Non. Mais elle fruit. Elle détruit. Elle s'abîme. — Elle b***e pour survivre ? — Non. Mais elle ment. Elle s'invente. Elle efface.
J'ai senti ma gorge se serrer.
Je n'aime pas les clients qui veulent parler. Je ne suis pas une oreille. Une bouche. Des trous. Les états d'âme, ça coûte plus cher.
Mais lui, il ne me parlait pas à moi. Il parlait à travers moi. Comme si j'étais un fantôme. Un écho de ce qu'il a perdu.
Ça m'a déstabilisée. Je n'étais plus juste une fille à b****r. J'étais une projection. Une silhouette. Et dans ses yeux, j'ai vu un mélange dégueulasse : du désir, oui. Mais aussi du regret. De la peine. Une tendresse maladive.
Il a couché sa tête sur mes cuisses. Je n'ai pas bougé. Il ne faisait rien. Il respirait contre ma peau. Ses doigts se baladaient sur mon ventre, sur mes hanches, sans mais précis.
— J'ai jamais touché ma fille. Je te rassure. — Tu ne me rassures pas.
Silence. Puis :
— Mais j'ai peur de ce qu'elle est devenue. — Alors paye-la. Elle viendra.
Il a ri. Un vrai rire, cette fois. Un peu cassé. Un peu honteux.
— Tu veux que je sois honnête ? — Je veux que tu b****s. Le reste, je m'en fous.
Il s'est redressé. A regardé mon visage longtemps.
—Tu te détestes,hein ?
Je me suis levé.
— On b***e, ou je me casse ?
Il a hoché la tête. Le jeu était fini.
Il a retiré son pantalon. Je l'ai fait monter sur moi. Il n'a pas été v*****t. Il n'a pas été tendre non plus. Il est entré en moi comme on s'enfouit dans une tombe.
J'ai fermé les yeux.
Je n'ai pas simulé. Je n'ai pas joué. Je me suis débranchée.
C'était long. Et puis, c'était fini.
Il s'est retiré. S'est essuyé. M'a tendu une serviette.
— Merci.
J'ai haussé les épaules. J'ai remis ma culotte. Mon manteau. Il m'a donné les 300, en liquide. Les billets sentaient le propre. L'ordre.
Avant de partir, il m'a dit :
— Je reviendrai peut-être. — Je m'en fous.
Il m'a regardé. Et là, juste là, une seconde, j'ai cru qu'il allait pleurer.
J'ai claqué la porte. En redescendant les escaliers, j'avais les jambes tremblantes.
Pas de plaisir. Pas de douleur. Juste un p****n de vide.
Un peu comme après un vomi qu'on n'a pas vu venir.
Je suis sortie dans la rue. L'air était gris. Un de ces matins où même les voitures ont l'air fatiguées. J'ai marché sans mais, encore. Je fais souvent ça. Pour secouer l'odeur.
Mais là, c'était différent. Ce mec m'avait rien fait de spécial. Pas d'insulte. Pas de coups. Même pas de perversion. Mais il m'avait marqué. Comme une tache d'eau sale qu'on voit pas tout de suite, mais qui colle.
Pas à cause de ce qu'il a fait. À cause de ce qu'il m'a dit. À cause de la façon dont il m'a regardé.
J'ai beau me foutre de tout, j'aime pas qu'on me voie. Pas vraiment. Pas comme ça. J'aime contrôler. Choisir ce que je donne, ce que je montre.
Et lui, il m'a regardé comme s'il savait.
S'avait quoi ? Je sais même pas.
Que je suis une fille vide ? Une coquille qui b***e pour survivre et qui a appris à aimer le goût ? Ou que je suis encore, quelque part, une gosse en colère qui attend qu'on lui crie dessus ?
Je suis allée m'acheter un café. Noir, brûlant, amer. Comme mes humeurs.
J'ai fumé deux clous à la suite, assis sur un banc. Une mamie m'a regardée de travers. Je lui ai souri. Un sourire bien vendu. Elle a tourné la tête.
Je me suis souvenir de ses mots. « Tu te détestes, hein ? »
Poutain.
Je ne me déteste pas. Je me connais. C'est pas pareil.
Je sais que je suis tout ce que la société déteste : Une fille qui ouvre les cuisses sans amour. Qui encaisse sans honte. Qui fait payer pour exister.
Mais je suis là. Je me regarde dans la glace sans baisser les yeux. Je sais ce que je vais. Même si c'est pas grand-chose.
Mais lui… celui là, il a touché un fil. Un fil que je croyais mort depuis longtemps.
Je suis rentré chez moi.
Je me suis déshabillée. J'ai foutu mes fringues dans le panier. Je me suis allongée. Nu. Froide.
Et j'ai pleuré.
Pas longtemps. Pas bruyamment. Juste deux larmes. Mais c'était déjà trop.
Je me suis levée d'un coup. J'ai foutu une claque au miroir. Le verre a tremblé, mais il a tenu. Pas comme moi.
J'ai repris le téléphone. Reçu deux nouvelles demandes. Un vieux client, puis un nouveau. J'ai dit oui aux deux.
Faut remplir le temps. Faut épuiser le corps. Faut faire taire la voix dans la tête.
Mais elle gueule encore, cette voix. Elle a la gueule de ce client, de son regard, de ses mains propres.
Dans la douche, j'ai frotté plus fort que d'habitude. Le savon ne suffit jamais. Mais je continue, comme une maniaque.
J'ai laissé l'eau brûlante couler entre mes cuisses. Pas de plaisir. Juste une envie de me dissoudre. Comme si je pouvais me fondre dans les canalisations.
Je pense à lui encore, maintenant. Pensif que j'écris. Il a planté quelque chose dans ma poitrine. Une aiguille ou une idée, je sais pas.
Peut-être qu'il a vu quelque chose. Peut-être que je suis transparente, finalement.
Ou peut-être que je me voile la face. Peut-être que j'ai commencé à aimer ça pour de vrai.
Pas le sexe. Pas les mecs. Mais ce pouvoir.
Ce pouvoir de faire b****r. D'être choisi. De fabriquer la tendresse.
Mais lui, il m'a pas touché comme les autres. Il m'a pas foutu la honte. Il m'a pas humiliée. Il m'a juste... regardée.
Et ça, c'est pire. Je me suis allongée sur le lit. Les draps encore humides de la veille.
J'ai pas allumé la lumière. J'avais pas besoin de voir. Juste de sentir. Sentir que j'existe encore.
Mes doigts descendent sans tendresse. Pas d'effleurement, pas de douceur. Je me suis pris comme un mec pressé. Comme un client qui paie pas pour la poésie.
J'ai écarté les cuisses, bien grand. Comme j'aime. Comme j'ai appris à aimer. Le matelas à Gémi sous mes hanches. Moi, rien. Pas un bruit.
J'ai frotté fort. Rapide. Pas pour le plaisir. Pour l'image. Pour effacer celle de ce pu*tain de regard dans ma tête. Je voulais que ça crie dans mon bas-ventre. Je voulais me faire taire moi-même.
J'ai pensé à rien. Puis à tout. À ses yeux. À sa voix. À sa main sur ma hanche. Et soudain j'ai imaginé qu'il me regardait pendant que je me branlais. Qu'il souriait encore.
Ça m'a rendu folle. J'ai planté deux doigts. D'un coup sec.
Mon corps à sursauté. Mon ventre a contracté. Pas un o*****e. Une convulsion. Une colère.
J'ai gémi, cette fois. Un son rauque, sale, entre le cri et le grondement. Comme si j'arrachais un morceau de moi à chaque aller-retour.
Je me suis pris jusqu'à trembler. Jusqu'à ce que tout flanche.Et quand j'ai joui c'était pas du plaisir.
C'était une punition.
Je suis resté là, allongée, le sexe encore battant et la gorge sèche. Et j'ai souri.
Pas un beau sourire. Un sourire à faire. Fatigue. Peut-être même un peu heureux.
Parce qu'au fond, je crois que j'aime ça. Pas le sexe. Pas les hommes. Mais me briser, encore et encore, jusqu'à sentir que je suis vivant.