— Prends-la. La fin de ta descendance n’arrivera ni demain, ni après-demain, ni un jour
prochain. Il se fera un jour où le soleil ne se couchera pas, où des fils d’esclaves, des
bâtards lieront toutes les provinces avec des fils, des b****s et du vent, et commanderont,
où tout sera pleutre, éhonté, où les familles seront…
— Oui ! Oui ! Merci, j’ai compris, s’écria Bakary inspiré ; ma descendance disparaîtra
le jour du jugement dernier.
Et Bakary s’arrogea le pouvoir sur toutes les opulentes provinces, toutes les terres du
Horodougou. Le Horodougou qui fut démembré et appartenait désormais à deux
républiques, les Doumbouya en furent les chefs honorés. Dommage ! Dommage que
l’aïeul Bakary n’ait pas attendu, n’ait pas tout écouté. La voix aurait continué de décrire le
jour de la fin de la dynastie Doumbouya. Fama avait peur. Comme authentique descendant
il ne restait que lui, un homme stérile vivant d’aumônes dans une ville où le soleil ne se
couche pas (les lampes électriques éclairant toute la nuit dans la capitale), où les fils
d’esclaves et les bâtards commandent, triomphent, en liant les provinces par des fils (le
téléphone !), des b****s (les routes !) et le vent (les discours et la radio !). Fama eut peur
de la nuit, du voyage, des funérailles, de Togobala, de Salimata, de Mariam et de lui-
même. Peur de sa peur.
Le matin vint et partit trop tôt. Deuxième jour de voyage. Tout s’accéléra, se précipita.
Le brouillard de l’harmattan se crut un chef de l’ancien temps et s’appropria montagnes,
routes et brousse. Mais on n’eut pas le temps de s’en plaindre. Le soleil se libéra et
s’appliqua à évaporer, à fondre, à éclairer, et tout se dissipa. La camionnette courait vite et
après elle, dans le tourbillon de poussière qui l’escortait, les graviers faisaient sonner les
feuilles mortes des bas-côtés de la route. Les villages passèrent et disparurent dans la
poussière. Leurs noms frappaient dans Fama des tam-tams de regrets. Déjà la camionnette
roulait sur les terres de la province de Horodougou. Ce qui se voyait ou ne se voyait pas,
s’entendait ou ne s’entendait pas, se sentait ou ne se sentait pas, tout : les terres, les arbres,
les eaux, les hommes et les animaux, tout ce qui entourait aurait dû appartenir à Fama
comme sa propre épouse. Monde terrible, changeant, incompréhensible ! De son intérieur
sortirent des accents, les accents célébrant la puissance de sa dynastie, le courage de ses
valeureux aïeux. À un virage il entendit leurs cavalcades montant à l’assaut des pouvoirs
bâtards et illégitimes des présidents de la République et du parti unique. Ces aïeux en
avaient le cœur, les bras, la virilité et la tyrannie. Maîtresse des terres, des choses et des
vivants du Horodougou, la dynastie accoucha de guerriers virils et intelligents. Pas un
grain de sable (la camionnette traversait une plaine grillée par les derniers feux de
brousse), pas une main de cette plaine qui n’ait été chevauchée. Partout ici ils ont attaqué,
tué et vaincu.
Le dernier village de la Côte des Ébènes arriva, et après, le poste des douanes, séparant
de la République socialiste de Nikinai. Là, Fama piqua le genre de colère qui bouche la
gorge d’un serpent d’injures et de baves, et lui communique le frémissement des feuilles.
Un bâtard, un vrai, un déhonté de rejeton de la forêt et d’une maman qui n’a sûrement
connu ni la moindre b***e de tissu, ni la dignité du mariage, osa, debout sur ses deuxtesticules, sortir de sa bouche que Fama étranger ne pouvait pas traverser sans carte
d’identité ! Avez-vous bien entendu ? Fama étranger sur cette terre de Horodougou ! Fama
le somma de se répéter. Le petit douanier gros, rond, ventru, tout fagoté, de la poitrine aux
orteils, avec son ceinturon et ses molletières, se répéta calmement et même parla de
révolution, d’indépendance, de destitutions de chefs et de liberté. Fama éclata, injuria,
hurla à ébranler tout le poste des douanes. Heureusement le chef de poste était Malinké,
donc m******n, et à même de distinguer l’or du cuivre. On calma Fama avec les honneurs
et les excuses convenables.
— C’est le descendant des Doumbouya.
— Je m’en f… des Doumbouya ou des Konaté, répondit le fils de sauvage de douanier.
Fama, suant et essoufflé, fit semblant de n’avoir rien entendu et embarqua.
Comme un brusque tourbillon d’harmattan, la colère de Fama s’éloigna. On parcourait
les brousses que Fama avait sillonnées de cavalcades, et son cœur se réchauffait des
matins de son enfance. De partout surgissaient des bruits, des odeurs et des ombres
oubliés, même un soleil familier sortit et remplit la brousse. Son enfance ! son enfance !
Dans tout il la surprenait, la suivait là-bas très loin à l’horizon sur le coursier blanc, il
l’écoutait passer et repasser à travers les arbres, la sentait, la goûtait. Les exploits de ses
aïeux le transportèrent mais brusquement son cœur se mit à battre et il s’attrista, sa joie
était coupée par la résurrection des peurs de sa dernière nuit, par la pitié pour la
descendance des Doumbouya, la pitié pour sa propre destinée et de son intérieur
bouillonnant montèrent des chants mélancoliques et plusieurs fois il répéta cette mélodie
de noce malinké.
On n’apprécie pas les avantages d’un père, d’un père,
Sauf quand on trouve la maison vide du père,
On ne voit pas une mère, une mère
Plus excellente que l’or,
Sauf quand on retrouve la case maternelle vide de la mère.
Alors l’on marche, marche à pas comptés
Dans la nuit du cœur et dans l’ombre des yeux
Et l’on sort pour verser d’abondantes et brûlantes
larmes.
Et aussitôt après, dans un ciel pur et chantant l’harmattan, s’incrusta le sommet du
fromager de Togobala. Togobala, le village natal ! Les mêmes vautours (des bâtards, ceux
qui ont surnommé Fama vautour !), sûrement les mêmes vautours de toujours, de son
enfance, se détachaient du fromager et indolemment patrouillaient au-dessus des cases.
Des bœufs, des cabris, des femmes, canaris sur la tête, et puis vinrent les cases.Sans la fausseté malinké, cette première nuit aurait été reposante, tel le calme d’un
sous-bois rafraîchi par une source au bout d’une longue marche d’harmattan. Mais la
fausseté ! Les Malinkés ont la duplicité parce qu’ils ont l’intérieur plus noir que leur peau
et les dires plus blancs que leurs dents. Sont-ce des féticheurs ? Sont-ce des musulmans ?
Le m******n écoute le Coran, le féticheur suit le Koma ; mais à Togobala, aux yeux de
tout le monde, tout le monde se dit et respire m******n, seul chacun craint le fétiche. Ni
margouillat ni hirondelle ! Les pleureuses calmées, à Fama devait être désignée une case.
Le Coran dit qu’un décédé est un appelé par Allah, un fini ; et les coutumes malinké disent
qu’un chef de famille couche dans la case patriarcale. Il n’y avait ni hésitation ni palabre,
la grande case patriarcale vide après le décès du cousin était là, elle avait abrité tous les
grands aïeux Doumbouya, Fama devait l’ouvrir et y déballer les bagages. Mais chez les
Bambaras, les incroyants, les Cafres, on ne couche jamais dans la case d’un enterré sans le
petit sacrifice qui éloigne esprits et mânes. Le féticheur et sorcier Balla, l’incroyant du
village (nous viderons dans la suite le sac de ce vieux fauve, vieux clabaud, vieille hyène)
rappela à Fama les pratiques d’infidèles. En dépit de sa profonde foi au Coran, en Allah et
en Mahomet, Fama toute la nuit dans une petite case se recroquevilla entre de vieux
canaris et un cabot galeux. Une très mauvaise nuit ! Il le fallait. Rien en soi n’est bon, rien
en soi n’est mauvais. C’est la parole qui transfigure un fait en bien ou le tourne en mal. Et
le malheur qui doit suivre la transgression d’une coutume intervient toujours, intervient
sûrement, si par la parole le fautif avait été prévenu de l’existence de la coutume, surtout
quand il s’agit de la coutume d’un village de brousse.
À Togobala tout le monde a hâte de revoir le matin comme si le noir de la nuit n’était
que cachot et menaces et le blanc du jour liberté et paix. Réveillé avant le premier cri du
coq Fama put donc se laver, se parer, prier, dire longuement son chapelet, curer
vigoureusement ses dents et s’installer en légitime descendant de la dynastie Doumbouya
devant la case patriarcale comme s’il y avait dormi. Le griot Diamourou se plaça à droite,
le chien se serra sous la chaise princière et d’autres familiers se répandirent sur des nattes
en demi-cercle à ses pieds et on attendit les vagues de salueurs.
Les aurores d’harmattan sont toujours longues à cause du froid et du brouillard
persistants et calmes aussi, l’animation du village se limitant à quelques garçons, chiens
entre les pieds, partant creuser les trous de rats, deux ou trois ménagères montant du
marigot ou en descendant avec des gourdes sur la tête. Rien d’autre que le brouillard.
Diamourou le griot frétillait. Il avait beaucoup à raconter. Fama ne l’écoutait pas, les
pensées du prince étaient ailleurs.
Les choses blanchissaient avec le matin, tout se redécouvrait. Fama regardait la
concession et ne se rassasiait pas de la contempler, de l’estimer. Comme héritage, rien de
pulpeux, rien de lourd, rien de gras. Même une poule épatée pouvait faire le tour du tout.
Huit cases debout, debout seulement, avec des murs fendillés du toit au sol, le chaumeLa suprême injure qui ne se presse pas, ne se lasse pas, n’oublie pas, s’appelle la mort.
Elle avait emporté le cousin Lacina du village. Oui, le cousin ; et bien que celui-ci fût
l’homme qui par ses intrigues, maraboutages, sacrifices avait évincé Fama de la chefferie
du Horodougou, ce décès était un malheur. Les récriminations devaient être tues. Le
défunt appartient au seul jugement d’Allah et ce qui appartient aux parents survivants est
d’organiser de dignes obsèques. Fama décida d’aller au village pour les funérailles ; il
parcourut toutes les concessions malinké de la capitale pour faire éclater la nouvelle du
décès du cousin et annoncer son voyage. Qu’Allah continue de bénir et de renforcer la
communauté malinké de la capitale ! Chaque Malinké se surpassa en générosité. L’argent
fut sorti et offert par tous. Les moyens pour voyager et organiser de grandes funérailles, et
même plus, furent rassemblés. Fama pouvait partir.
De bon matin il se présenta à l’autogare accompagné de Salimata et de beaucoup
d’autres Malinkés. Les camions en partance pour le Nord s’alignaient dans la clameur.
Fama embarqua dans le camion du chauffeur Ouedrago. « Non ! Non ! lui cria-t-on.
Descends, vieux ! Monte dans le camion de tête de file ! » Celui qui interpellait se
présenta : « Délégué du syndicat national des transporteurs. » Donc Fama devait
descendre sans discuter. « C’était comme ça. » Syndicat des transporteurs ou syndicat des
bâtards, Fama s’en moquait. Il se dressa, dégaina son couteau et malgré les cris de
Salimata, menaça le délégué et injuria tout le monde, le délégué et le syndicat de tous les
bâtards, leur père et la mère des Indépendances. Le délégué recula et laissa la paix à « ce
fou de Malinké ».
Ils partirent, et dès la sortie de la capitale Fama se félicita d’avoir à l’autogare
découvert toutes ses canines de panthère de vrai Doumbouya. Il a eu raison, vingt fois
raison d’avoir embarqué par les injures et les menaces dans le camion de Ouedrago. Il
fallait voir les autres croiser ou dépasser, il fallait voir les chauffeurs, un bras et la tête
hors de la cabine, criant : « S’en f… la mort ! » et dans un vacarme de klaxons et de
ferraille, l’auto croisait. Une autre camionnette organisait un concert de klaxons derrière,
puis arrivait à votre hauteur, balançait dans le fossé, vannait les passagers assis pêle-mêle
sur leurs bagages, vous dépassait, faisait aussitôt une queue de poisson, attaquait la côte et
disparaissait dans la descente. Les abords de la route n’en finissaient pas d’être hérissés de
carcasses squelettiques de camions comme vidées par des charognards. Alors que
Ouedrago conduisait avec une prudence de caméléon, pour éviter une crevasse, pour
aborder un tournant, il murmurait mille incantations où se mêlaient les noms d’Allah et
des mânes. Fama aussi priait pour que tout le voyage se passât favorablement.
Ils traversaient les savanes des lagunes. Des arbrisseaux étaient accrochés aux monts
qui roulaient jusqu’à l’infini. C’était le matin. Le soleil venait de pointer et s’empressait
de fondre et balayer les nuages avant de monter plus haut et faire régner un vrai jour
d’harmattan. Fama, lui, était préoccupé et mélancolique. Il quittait Salimata, la capitale,La suprême injure qui ne se presse pas, ne se lasse pas, n’oublie pas, s’appelle la mort.
Elle avait emporté le cousin Lacina du village. Oui, le cousin ; et bien que celui-ci fût
l’homme qui par ses intrigues, maraboutages, sacrifices avait évincé Fama de la chefferie
du Horodougou, ce décès était un malheur. Les récriminations devaient être tues. Le
défunt appartient au seul jugement d’Allah et ce qui appartient aux parents survivants est
d’organiser de dignes obsèques. Fama décida d’aller au village pour les funérailles ; il
parcourut toutes les concessions malinké de la capitale pour faire éclater la nouvelle du
décès du cousin et annoncer son voyage. Qu’Allah continue de bénir et de renforcer la
communauté malinké de la capitale ! Chaque Malinké se surpassa en générosité. L’argent
fut sorti et offert par tous. Les moyens pour voyager et organiser de grandes funérailles, et
même plus, furent rassemblés. Fama pouvait partir.
De bon matin il se présenta à l’autogare accompagné de Salimata et de beaucoup
d’autres Malinkés. Les camions en partance pour le Nord s’alignaient dans la clameur.
Fama embarqua dans le camion du chauffeur Ouedrago. « Non ! Non ! lui cria-t-on.
Descends, vieux ! Monte dans le camion de tête de file ! » Celui qui interpellait se
présenta : « Délégué du syndicat national des transporteurs. » Donc Fama devait
descendre sans discuter. « C’était comme ça. » Syndicat des transporteurs ou syndicat des
bâtards, Fama s’en moquait. Il se dressa, dégaina son couteau et malgré les cris de
Salimata, menaça le délégué et injuria tout le monde, le délégué et le syndicat de tous les
bâtards, leur père et la mère des Indépendances. Le délégué recula et laissa la paix à « ce
fou de Malinké ».
Ils partirent, et dès la sortie de la capitale Fama se félicita d’avoir à l’autogare
découvert toutes ses canines de panthère de vrai Doumbouya. Il a eu raison, vingt fois
raison d’avoir embarqué par les injures et les menaces dans le camion de Ouedrago. Il
fallait voir les autres croiser ou dépasser, il fallait voir les chauffeurs, un bras et la tête
hors de la cabine, criant : « S’en f… la mort ! » et dans un vacarme de klaxons et de
ferraille, l’auto croisait. Une autre camionnette organisait un concert de klaxons derrière,
puis arrivait à votre hauteur, balançait dans le fossé, vannait les passagers assis pêle-mêle
sur leurs bagages, vous dépassait, faisait aussitôt une queue de poisson, attaquait la côte et
disparaissait dans la descente. Les abords de la route n’en finissaient pas d’être hérissés de
carcasses squelettiques de camions comme vidées par des charognards. Alors que
Ouedrago conduisait avec une prudence de caméléon, pour éviter une crevasse, pour
aborder un tournant, il murmurait mille incantations où se mêlaient les noms d’Allah et
des mânes. Fama aussi priait pour que tout le voyage se passât favorablement.
Ils traversaient les savanes des lagunes. Des arbrisseaux étaient accrochés aux monts
qui roulaient jusqu’à l’infini. C’était le matin. Le soleil venait de pointer et s’empressait
de fondre et balayer les nuages avant de monter plus haut et faire régner un vrai jour
d’harmattan. Fama, lui, était préoccupé et mélancolique. Il quittait Salimata, la capitale,tous les amis, toutes les cérémonies, les palabres et il ignorait quand il pourrait revenir. Le
patriarcat de la tribu lui incombait après le décès de son cousin. Devait-il l’assurer et
demeurer au village ou y renoncer et retourner à la capitale ? Fama n’avait pas encore
décidé. Évidemment il allait consulter le devin, tuer des sacrifices et suivre le meilleur
sort. Quel qu’ait pu être le choix, Fama devait se préparer à beaucoup de soucis ; il voulait
penser pour être prêt à les démêler quand ils devaient survenir. Mais malheureusement il
n’était pas seul. Dans le camion de Ouedrago, il y avait beaucoup d’autres voyageurs et les
trois voisins de Fama étaient trop volubiles.
Fama dut leur indiquer le but de son voyage. Le voisin cria sa surprise. Il s’appelait
Diakité, était originaire du Horodougou ; évidemment il connaissait le village de Fama, la
famille Doumbouya, avait connu le cousin, avait entendu parler de Fama. « Que la paix
soit avec toi, Fama ! » dit-il avant de poursuivre. Depuis combien de saisons Fama n’était-
il pas parti au pays ? Des années ? depuis des années ? Dans ce cas de nombreuses et
désagréables surprises l’attendaient là-bas. Lui, Diakité, avait fui son village, car son
village était de la zone du Horodougou se trouvant en République populaire de Nikinai et
le Nikinai c’était le socialisme. Fama savait-il comment lui, Diakité, avait échappé ?
Non ? Ce fut grâce à la lune ! oui, la lune qui marche dans le ciel.
Son père était un riche notable (soixante bœufs, trois camions, dix femmes et un seul
fils, lui, Diakité) quand arrivèrent l’indépendance, le socialisme, et le parti unique. Le père
de Diakité, qui était de l’opposition, fut convoqué, on lui signifia que son parti était mort,
qu’il avait à adhérer au parti unique L.D.N. Il adhéra, paya les cotisations pour lui, sa
famille, ses bœufs et ses trois camions. Le lendemain on le manda encore ; il devait payer
les cotisations du parti des années courues depuis la création de la L.D.N. : dix années de
cotisations pour lui, son fils, ses dix femmes, ses soixante bœufs et ses trois camions. Il
s’en acquitta.
Quelques mois après, comme était venu le parti unique arriva l’investissement humain.
Le père de Diakité devait donner ses camions pour construire le pont du village. Il mit les
camions à la disposition du parti, mais comme il n’y avait pas d’essence, la jeunesse
L.D.N. les incendia. Le vieux très indigné se résigna et même mima un sourire narquois
(de toute façon depuis l’indépendance il n’y avait plus ni routes ni essence).
Un autre jour les responsables se présentèrent : le pont se construisait par
l’investissement humain et ni Diakité, ni son père ne participait. Le vieux leur rappela que
battait la moisson, que son fils ne pouvait quitter ni les bœufs ni le lougan. Ils repartirent,
mais quand le soir Diakité en rentrant les bœufs passa sur le pont, la jeunesse L.D.N. qui
guettait sortit, l’assaillit, le ligota, le déculotta, noua son sexe par une corde et comme un
chien le mit à l’attache à un pieu du pont. Le père de Diakité courut supplier le secrétaire
général du parti qui répondit que le socialisme étant la fin de l’exploitation de l’homme
par l’homme, l’on ne devait plus marcher sur un pont à la construction duquel on n’avait
pas participé. Le vieux l’adjura, il demeurait inébranlable ; le socialisme était le
socialisme !
Le père de Diakité rentra chez lui, revint et le somma d’aller détacher le supplicié ; le
secrétaire général éclata de rire. Alors le vieux se déchaîna, épaula son fusil et le
déchargea en pleine poitrine ; le secrétaire général s’effondra. D’autres villageois
accoururent, le père de Diakité tira, la panique gagna le village. C’était la nuit.