Tu devrais d’abord réfléchir à tout cela.
Je secouai vivement la tête, terrifiée à l’idée qu’il puisse contacter mon père. Il ne me laisserait jamais quitter la meute. Pourtant, partir était devenu indispensable. Je devais m’éloigner d’ici et élever mes enfants ailleurs.
— Je recommencerai ma vie à l’extérieur, répondis-je.
— Comme une solitaire ? demanda l’Alpha d’un ton grave où perçait l’inquiétude.
J’inclinai la tête.
Tout ce que je savais des solitaires, c’était qu’ils n’appartenaient à aucune meute. Mais je n’avais plus personne ici. Je devais protéger mes bébés. Dans ces circonstances, quel autre choix me restait-il ?
Alpha Luric secoua une nouvelle fois la tête. De profondes rides marquèrent son front.
— Réfléchis encore, Narelia. Je t’en prie.
Mon esprit retourna malgré moi au moment où Arvian avait signé les papiers. Lui n’avait jamais reconsidéré sa décision. Pourquoi serais-je la seule à devoir le faire ?
— Je suis désolée, Alpha. Ma décision est prise.
Les traits de son visage se durcirent davantage tandis qu’il poussait un long soupir résigné. Il avait tout tenté pour faire comprendre à son fils que j’étais le meilleur choix possible pour lui, et je lui en étais reconnaissante. Mais Arvian s’était obstiné jusqu’au bout, et nous en étions arrivés là.
Lorsque Alpha Luric accepta finalement d’approuver ma demande, ses yeux s’embuèrent d’émotion.
C’est à cet instant précis qu’Arvian entra dans la pièce.
— Narelia ! gronda-t-il.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
Il traversa rapidement la pièce, saisit mon poignet et me tira brusquement contre lui. Mon corps vint se presser contre son torse ferme, tandis que le parfum agréable de son eau de Cologne m’enveloppait aussitôt.
Cependant, rien dans son expression n’avait quoi que ce soit d’agréable.
— Maintenant, tu montes mes parents contre moi ? lança-t-il d’un ton accusateur, les yeux chargés de mépris.
Je soutins le regard glacial d’Arvian, incapable de comprendre pourquoi il me vouait une telle haine, même après que je lui avais offert l’occasion de se libérer définitivement de moi.
— Lâche sa main, ordonna Alpha Luric d’une voix chargée de colère.
— Mais pa...
— Tais-toi !
Arvian me lança un regard noir. Je détournai aussitôt les yeux.
Alpha Luric poursuivit, visiblement furieux.
— Tu as décidé de divorcer sans même m’en parler ? As-tu oublié ce que je t’avais dit avant ton mariage ?
Du coin de l’œil, j’aperçus les poings serrés d’Arvian. Lorsque je me risquai à le regarder, son visage déformé par la rage confirma ce que j’avais déjà remarqué : il bouillonnait de colère.
— Qu’as-tu fait pour qu’elle en arrive à une telle décision ? demanda Luna Gravella.
Devant le silence obstiné d’Arvian, elle tourna son attention vers moi.
— Ma chère...
L’inquiétude se lisait clairement sur ses traits.
À cet instant, une multitude de souvenirs envahit mon esprit.
Il y avait eu tant de moments où j’avais fermé les yeux sur les fautes d’Arvian. Tout avait commencé dès notre nuit de noces, lorsqu’il m’avait renversé une bouteille entière de vin dessus, me montrant sans détour ce qu’il pensait réellement de moi. Dès le premier jour, ses paroles avaient été dures, remplies de mépris. Il m’avait insultée à plusieurs reprises, répétant sans cesse que je ne gagnerais jamais son cœur.
Et il avait eu raison.
Malgré tous mes efforts, malgré toute ma patience, il ne m’avait jamais considérée comme son épouse. Notre maison, notre mariage, tout cela n’avait toujours été qu’une façade vide de sens. Jamais il ne s’était comporté comme un véritable mari.
À d’innombrables reprises, il m’avait accusée de l’avoir piégé. Peu importaient mes dénégations ou mes explications, il refusait systématiquement de me croire. Pourtant, moi aussi, j’avais été victime des circonstances.
Le lendemain de cette fameuse nuit, j’avais moi-même été sous le choc en me réveillant nue aux côtés d’un parfait inconnu. À l’époque, j’ignorais totalement qu’il était destiné à devenir le futur alpha.
Cependant, j’avais toujours entendu dire qu’il était un homme cruel. Après deux années passées à ses côtés en tant qu’épouse, je pouvais confirmer que cette réputation était amplement méritée.
C’était précisément pour cette raison que je devais partir.
Je devais m’éloigner de lui.
Et surtout, je devais éloigner mes bébés de lui.
Les larmes montèrent à mes yeux et m’empêchèrent de répondre à Luna Gravella.
Alpha Luric se tourna alors vers moi.
— Viens dans mon bureau.
Sans attendre, il se leva et prit cette direction. Je le suivis tandis que Luna Gravella restait à mes côtés.
Lorsque je tournai légèrement la tête, je fus surprise de constater qu’Arvian nous suivait également.
Sans doute voulait-il s’assurer que je quitterais réellement la meute.
Une fois dans le bureau d’Alpha Luric, celui-ci posa sur moi ses yeux rougeoyants de loup.
Je l’enviais, lui ainsi que tous les autres loups-garous.
J’aurais tant voulu posséder mon propre loup.
Sans cette partie de moi, j’étais presque aussi vulnérable qu’une simple humaine. Je n’avais jamais compris pourquoi aucun loup ne s’était manifesté en moi alors que les autres pouvaient se transformer et bénéficier de capacités particulières.
Après avoir pris une profonde inspiration, Alpha Luric me regarda avec tristesse.
La douleur se lisait dans ses yeux.
— Je suis désolé que les choses se soient terminées ainsi.
Au moins, je savais qu’il m’avait toujours appréciée.
Au moins, une personne dans cette meute m’avait offert quelques souvenirs heureux.
Puis il poursuivit et prononça la déclaration officielle :
— Moi, Luric Mavendon, Alpha suprême de la meute Howl Blood, te rejette comme membre de cette meute. Tu perds tous les privilèges qui y sont associés.
À peine une seconde plus tard, la souffrance provoquée par la rupture du lien me frappa de plein fouet.
L’intensité de la douleur augmenta presque instantanément et se répandit dans tout mon corps.
Luna Gravella resserra sa main autour de mon bras afin de me soutenir alors que mes jambes menaçaient de céder.
Je refusais pourtant de pleurer devant Arvian.
Je ne voulais pas lui offrir une nouvelle occasion de se moquer de moi.
Pourtant, lorsqu’il me regarda, son expression semblait marquée par la stupeur.
Comme s’il ne s’était jamais attendu à ce que les choses prennent cette tournure.
Désormais, il n’avait plus à craindre que je me plaigne à ses parents pour l’obliger à s’excuser.
Tout cela appartenait au passé.
À mesure que les paroles d’Alpha Luric résonnaient en moi, la souffrance continua de croître jusqu’à envahir chaque parcelle de mon être.
Une sensation de brûlure dévorante se répandit sous ma peau.
J’avais l’impression que des flammes parcouraient mon corps entier, de la tête aux pieds.
La douleur était insupportable.
Une inquiétude profonde m’envahit alors pour mes bébés.
Je voulais simplement les protéger.
Je voulais les préserver de cette souffrance.
Finalement, lorsque le pire de la douleur commença à s’atténuer, je redressai la tête avec dignité.
Puis je quittai la meute.
Je n’avais plus de foyer.
Je n’avais plus de meute.
Je n’avais plus de famille.
Je n’avais plus de mari.
Une fois encore, je me retrouvais totalement seule.
— Je suis devenue une rogue maintenant.
Un vent mordant me fouettait le visage et faisait claquer les pans de ma longue robe blanche autour de moi. Je croisai les bras contre ma poitrine en avançant, regrettant amèrement de ne pas avoir choisi une tenue plus adaptée à ce froid. Pourtant, les frissons qui parcouraient mon corps ne venaient pas seulement de la température. Une sensation bien plus profonde, bien plus glaciale, s’était installée en moi. J’avais l’impression que mon cœur s’était changé en glace, figé et insensible.
Malgré cela, une douleur écrasante pesait sur ma poitrine avec une force presque insupportable. À chaque pas que je faisais, les paroles d’Arvian résonnaient encore dans mon esprit, revenant sans cesse comme un écho impossible à faire taire.
Le conducteur d’un véhicule qui passait à proximité me cria quelque chose. Ce n’est qu’à cet instant que je réalisai que je m’étais aventurée au beau milieu de la route. Je n’avais aucune destination précise. Un immense vide m’habitait. Sans savoir où mes pas me conduiraient, je continuai pourtant d’avancer. Après un long moment de marche, la fatigue alourdit mes jambes et ralentit mon allure.
Soudain, une épine s’enfonça profondément dans mon pied.
— Ah !
Je poussai un cri avant de m’effondrer au sol. En retirant la pointe qui m’avait blessée, je ne parvins plus à retenir ce que je ressentais. Les larmes commencèrent à couler librement sur mes joues.
Un craquement retentit derrière moi.
Puis un autre.
Et bientôt, plusieurs grognements inquiétants se firent entendre.
— Regardez-la, lança une voix masculine. On dirait une petite traînée. Qu’est-ce qu’elle fait ici ?
Je tournai brusquement la tête et découvris plusieurs rogues qui s’approchaient de moi.
Des rogues !
— Bordel, elle est vraiment magnifique.
— Attrapez-la !