II – PREMIÈRES IMPRESSIONS.-2

2069 Words
— Oui, je le connais, celui qui était cabaretier ici, il y a trois ans et qu’on appelait Grichka — le cabaret borgne, je sais… — Eh bien ! non, tu ne sais pas… d’abord c’est un autre cabaret… — Comment, un autre ! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t’amènerai autant de témoins que tu voudras. — Ouais ! c’est bien toi qui les amèneras ! Qui es-tu, toi ? sais-tu à qui tu parles ? — Parbleu ! — Je t’ai assez souvent rossé, bien que je ne m’en vante pas. Ne fais donc pas tant le fier ! — Tu m’as rossé ? Qui me rossera n’est pas encore né, et qui m’a rossé est maintenant à six pieds sous terre. — Pestiféré de Bender ! — Que la lèpre sibérienne te ronge d’ulcères ! — Qu’un Turc fende ta chienne de tête ! Les injures pleuvaient. — Allons ! les voilà en train de brailler. Quand on n’a pas su se conduire, on reste tranquille… ils sont trop contents d’être venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là ! On les sépara aussitôt. Qu’on « se batte de la langue » tant qu’on veut, cela est permis, car c’est une distraction pour tout le monde, mais pas de rixes ! ce n’est que dans les cas extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient, on la dénonce au major, qui ordonne des enquêtes, s’en mêle lui-même, — et alors tout va de travers pour les détenus ; aussi mettent-ils tout de suite le holà à une querelle sérieuse. Et puis, les ennemis s’injurient plutôt par distraction, par exercice de rhétorique. Ils se montent, la querelle prend un caractère furieux, féroce : on s’attend à les voir s’égorger, il n’en est rien ; une fois que leur colère a atteint un certain diapason, ils se séparent aussitôt. Cela m’étonnait fort, et si je raconte quelques-unes des conversations des forçats, c’est avec intention. Me serais-je figuré que l’on pût s’injurier par plaisir, y trouver une jouissance quelconque ? Il ne faut pas oublier la vanité caressée : un dialecticien qui sait injurier en artiste est respecté. Pour peu on l’applaudirait comme un acteur. Déjà, la veille au soir, j’avais remarqué quelques regards de travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient autour de moi, soupçonnant que j’avais apporté de l’argent ; ils cherchèrent à entrer dans mes bonnes grâces, en m’enseignant à porter mes fers sans en être gêné ; ils me fournirent aussi, — à prix d’argent, bien entendu, — un coffret avec une serrure pour y serrer les objets qui m’avaient été remis par l’administration et le peu de linge qu’on m’avait permis d’apporter avec moi dans la maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mêmes détenus me volèrent mon coffre et burent l’argent qu’ils en avaient retiré. L’un d’eux me devint fort dévoué par la suite, bien qu’il me volât toutes les fois que l’occasion s’en présentait. Il n’était pas le moins du monde confus de ses vols, car il commettait ces délits presque inconsciemment, comme par devoir ; aussi ne pouvais-je lui garder rancune. Ces forçats m’apprirent que l’on pouvait avoir du thé et que je ferais bien de me procurer une théière ; ils m’en trouvèrent une que je louai pour un certain temps ; ils me recommandèrent aussi un cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m’accommoderait les mets que je désirerais, si seulement j’avais l’intention d’acheter des provisions et de me nourrir à part… Comme de juste, ils m’empruntèrent de l’argent ; le jour de mon arrivée, ils vinrent m’en demander jusqu’à trois fois. Les ci-devant nobles 10 incarcérés dans la maison de force étaient mal vus de leurs codétenus. Quoiqu’ils fussent déchus de tous leurs droits, à l’égal des autres forçats, — ceux-ci ne les reconnaissaient pas pour des camarades. Il n’y avait dans cet éloignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous étions toujours pour eux des gentilshommes, bien qu’ils se moquassent souvent de notre abaissement. — Eh, eh ! c’est fini ! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du c*****e. Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n’égalaient pas les leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n’est plus difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection. Il n’y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de force. D’abord cinq Polonais, — dont je parlerai plus loin en détail, — que les forçats détestaient, plus peut-être que les gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la parole et ne cachaient nullement le dégoût qu’ils ressentaient en pareille compagnie ; les forçats le comprenaient parfaitement et les payaient de la même monnaie. Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de certains de mes compagnons, mais la majeure partie d’entre eux m’aimait et déclarait que j’étais un brave homme. Nous étions en tout, — en me comptant, — cinq nobles russes dans la maison de force. J’avais entendu parler de l’un d’eux, même avant mon arrivée, comme d’une créature vile et basse, horriblement corrompue, faisant métier d’espion et de délateur ; aussi, dès le premier jour, me refusai-je à entrer en relation avec cet homme. Le second était le parricide dont j’ai parlé dans ces mémoires. Quant au troisième, il se nommait Akim Akimytch : j’ai rarement rencontré un original pareil, le souvenir qu’il m’a laissé est encore vivant. Grand, maigre, faible d’esprit et terriblement ignorant, il était raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les forçats se moquaient de lui, mais ils le craignaient à cause de son caractère susceptible, exigeant et querelleur. Dès son arrivée, il s’était mis sur un pied d’égalité avec eux, il les injuriait et les battait. D’une honnêteté phénoménale, il lui suffisait de remarquer une injustice pour qu’il se mêlât d’une affaire qui ne le regardait pas. Il était en outre excessivement naïf ; dans ses querelles avec les forçats, il leur reprochait d’être des voleurs et les exhortait sincèrement à ne plus dérober. Il avait servi en qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le premier jour, et il me raconta aussitôt son affaire. Il avait commencé par être junker (volontaire avec le grade de sous-officier) dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa nomination de sous-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une attaque nocturne qui n’eut aucun succès. Akim Akimytch usa de finesse à son égard et fit mine d’ignorer qu’il fût l’auteur de l’attaque : on l’attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au bout d’un mois, il invita amicalement le prince à venir lui faire visite. Celui-ci arriva à cheval, sans se douter de rien ; Akim Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devant les soldats la félonie et la trahison de son visiteur ; il lui reprocha sa conduite, lui prouva qu’incendier un fort était un crime honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d’un tributaire ; puis, en guise de conclusion à cette harangue, il fit fusiller le prince ; il informa aussitôt ses supérieurs de cette exécution avec tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d’Akim Akimytch ; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort ; on commua sa peine, on l’envoya en Sibérie comme forçat de la deuxième catégorie, c’est-à-dire, condamné à douze ans de forteresse. Il reconnaissait volontiers qu’il avait agi illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non par une cour martiale. Néanmoins, il ne pouvait comprendre que son action fût un crime. — Il avait incendié mon fort, que devais-je faire ? l’en remercier ? — répondait-il à toutes mes objections. Bien que les forçats se moquassent d’Akim Akimytch et prétendissent qu’il était un peu fou, ils l’estimaient pourtant à cause de son adresse et de son exactitude. Il connaissait tous les métiers possibles, et faisait ce que vous vouliez : cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait acquis ces talents à la maison de force, car il lui suffisait de voir un objet pour l’imiter. Il vendait en ville, ou plutôt, faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux. Grâce à son travail, il avait toujours quelque argent, qu’il employait immédiatement à acheter du linge, un oreiller, etc. ; il s’était arrangé un matelas. Comme il couchait dans la même caserne que moi, il me fut fort utile au commencement de ma réclusion. Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forçats se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde : des soldats d’escorte les entouraient, le fusil chargé. Un officier du génie arrivait alors avec l’intendant des travaux et quelques soldats qui surveillaient les terrassements. L’intendant comptait les forçats et les envoyait par b****s aux endroits où ils devaient s’occuper. Je me rendis, ainsi que d’autres détenus, à l’atelier du génie, maison de briques fort basse, construite au milieu d’une grande cour encombrée de matériaux. Il y avait là une forge, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch travaillait dans ce dernier : il cuisait de l’huile pour ses vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d’autres meubles en faux noyer. En attendant qu’on me mît de nouveaux fers, je lui communiquai mes premières impressions. — Oui, dit-il, ils n’aiment pas les nobles, et surtout les condamnés politiques : ils sont heureux de leur nuire. N’est-ce pas compréhensible au fond ? vous n’êtes pas des leurs, vous ne leur ressemblez pas : ils ont tous été serfs ou soldats. Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous ? La vie est dure ici, mais ce n’est rien en comparaison des compagnies de discipline en Russie. On y souffre l’enfer. Ceux qui en viennent vantent même notre maison de force ; c’est un paradis en comparaison de ce purgatoire. Ce n’est pas que le travail soit plus pénible. On dit qu’avec les forçats de la première catégorie, l’administration, — elle n’est pas exclusivement militaire comme ici, — agit tout autrement qu’avec nous. Ils ont leur petite maison (on me l’a raconté, je ne l’ai pas vu) ; ils ne portent pas d’uniforme, on ne leur rase pas la tête ; du reste, à mon avis, l’uniforme et les têtes rasées ne sont pas de mauvaises choses ; c’est plus ordonné, et puis c’est plus agréable à l’œil ! Seulement, ils n’aiment pas ça, eux. Et regardez-moi quelle Babel ! des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des orthodoxes, des paysans qui ont quitté femme et enfants, des Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait où ! Et tout ce monde doit faire bon ménage, vivre côte à côte, manger à la même écuelle, dormir sur les mêmes planches. Pas un instant de liberté : on ne peut se régaler qu’à la dérobée, il faut cacher son argent dans ses bottes… et puis, toujours la maison de force et la maison de force !… Involontairement, des bêtises vous viennent en tête. Je savais déjà tout cela. J’étais surtout curieux de questionner Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien, et l’impression que me laissa son récit fut loin d’être agréable. Je devais vivre pendant deux ans sous l’autorité de cet officier. Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n’était que la stricte vérité. C’était un homme méchant et désordonné, terrible surtout parce qu’il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents êtres humains. Il regardait les détenus comme ses ennemis personnels, première faute très-grave. Ses rares capacités, et peut-être même ses bonnes qualités, étaient perverties par son intempérance et sa méchanceté. Il arrivait quelquefois comme une bombe dans les casernes, au milieu de la nuit ; s’il remarquait un détenu endormi sur le dos ou sur le côté gauche, il le réveillait pour lui dire ; « Tu dois dormir comme je l’ai ordonné. » Les forçats le détestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que le major était entièrement entre les mains de son brosseur Fedka et qu’il avait failli devenir fou quand son chien Trésor tomba malade ; il préférait ce chien à tout le monde. Quand Fedka lui apprit qu’un forçat, vétérinaire de hasard, faisait des cures merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce détenu et lui dit : — Je te confie mon chien ; si tu guéris Trésor, je te récompenserai royalement. L’homme, un paysan sibérien fort intelligent, était en effet un excellent vétérinaire, mais avant tout un rusé moujik. Il raconta à ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut oubliée. — Je regarde son Trésor ; il était couché sur un divan, la tête sur un coussin tout blanc ; je vois tout de suite qu’il a une inflammation et qu’il faut le saigner ; je crois que je l’aurais guéri, mais je me dis : — Qu’arrivera-t-il, s’il crève ? ce sera ma faute. — Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m’avez fait venir trop tard ; si j’avais vu votre chien hier ou avant-hier, il serait maintenant sur pied ; à l’heure qu’il est je n’y peux rien : il crèvera ! Et Trésor creva. On me raconta un jour qu’un forçat avait voulu tuer le major. Ce détenu, depuis plusieurs années, s’était fait remarquer par sa soumission et aussi par sa taciturnité : on le tenait même pour fou. Comme il était quelque peu lettré, il passait ses nuits à lire la Bible. Quand tout le monde était endormi, il se relevait, grimpait sur le poêle, allumait un cierge d’église, ouvrait son Évangile et lisait. C’est de cette façon qu’il vécut toute une année.
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