L’hôtel-2

1584 Words
Maintenant, tu rouvrais les yeux sur le port de Sotchi. Les minutes écoulées n’avaient rien changé. Toujours aussi calme. Tu t’es approché du bateau des garde-côtes, tu as pris une photo et tu as commencé à longer le quai sur ta gauche. Les murs de la gare maritime, éclaboussés de soleil, te renvoyaient une couleur jaune. Des pêcheurs, quelques promeneurs tranquilles… L’atmosphère paisible du port te rendait la disparition d’Olga encore plus énigmatique, plus tragique aussi. Cette torpeur indolente luttait contre ton sentiment de tristesse, et tu te demandais ce que tu faisais là, huit mois après la mort d’Olga. Le ridicule commençait à t’envahir. Le doute. Un doute total colonisant les raisons même de ta venue. Imbécile ! Dessiner les traces d’une disparue… Imbécile ! Son ventre. La cicatrice sur son ventre. Pourquoi étais-tu venu ? Une idée, un coup de tête ? Son rire, ses yeux, sa joie. Imbécile ! Ses seins. Un romantisme de pacotille. Tu le sais pourtant que le dessin n’a jamais ressuscité personne. Alors que comptais-tu trouver en venant ici ? Encore ses seins, si doux et la blondeur de sa chatte qui t’émerveillait tant ? Imbécile ! Tu sentais tous les muscles de son corps se contracter et converger vers son plaisir. Tu aimais sa salive, oui, tu n’avais jamais aimé la salive d’une fille à ce point-là. À tel point que tu t’étais fait la remarque la première fois où tu l’avais embrassée. Ou peut-être était-ce le mélange des deux salives qui te procurait un élixir d’amour, car le plaisir devait être réciproque tant tes lèvres et les siennes se cherchaient en permanence. Les langues s’enroulaient, se frottaient, s’éloignaient et revenaient se titiller puis reprenaient leurs jeux sans jamais assouvir l’envie qui les faisait se rapprocher, tels deux dauphins ivres de l’immensité qui s’offre à eux. L’écume de l’amour, le visage d’Olga comme le tien étaient couverts de ce mélange visqueux tant désiré. Ton genou est venu frapper violemment une barrière fermant le quai sans raison apparente. Sous le coup de la surprise et de la douleur, ta marche s’est arrêtée net. Tu as regardé un peu honteux autour de toi, craignant d’avoir trahi, d’une manière ou d’une autre, les pensées qui s’étaient agitées dans ta tête avant la collision. Tu as senti une goutte perler à la pointe de ton s**e débandant. Tu as passé aussitôt une main sur ta bouche pour te rassurer et constater qu’elle était sèche. Une douce sensation alors t’engourdissait, car pour la première fois depuis bien longtemps, tu avais retrouvé le corps d’Olga. La mort t’avait laissé son rire, sa joie, des paroles ou plus exactement le son de sa voix, oui des sons, mais pas de corps. Même les images que tu avais gardées d’elle, n’étaient en fait que le souvenir de photos, la mort ayant emporté son corps jusque dans ta mémoire. Seuls les sons persistaient et tu te demandais ce qui leur conférait ce pouvoir d’éternité. Était-ce leur immatérialité ou la résonance du vide qu’ils engendraient ? Tu ne le savais pas. Ému d’avoir tenu encore une fois le corps d’Olga entre tes bras, tu restais immobile sur le quai. Puis tu as commencé à dessiner. Un couple d’âge moyen s’est approché de toi. L’homme, costaud, le visage carré, semblait plutôt sympathique, mais il avait l’air de penser que le dessin n’était pas un truc pour des virils comme lui. Tout le contraire de sa femme, qui paraissait très intriguée. Elle avait des cheveux très noirs effleurant ses épaules. Peut-être était-ce la pâleur de son visage, mais elle exprimait un sentiment de tristesse ou quelque chose de plus diffus, une douce mélancolie comme une ultime élégance pour signifier le passage du temps. Esquissant un sourire, elle t’a dit : – Kpacиво6 ! – Спасибо7, as-tu répondu en montrant bien que tu avais atteint ta limite pour ce qui était de la langue russe. Alors elle a ajouté : — Oт куда8 ? — France. Paris… — О ! Париж ? — Да. Oui, Parij. À peine avais-tu prononcé le mot Paris qu’un feu d’artifice s’était allumé dans ses yeux. En une fraction de seconde, sa mélancolie s’était envolée et le visage radieux de sa jeunesse était apparu. Soudain la réminiscence d’un temps où tout était possible… Tu étais frappé par ce visage qui te livrait ses mystères. Tu remarquais sa bouche. Le bout de sa langue, d’un mouvement délicat et furtif, venait humidifier ses fines lèvres à intervalles réguliers, ce qui leur conférait un vermillon luisant. Dans l’espoir de le dessiner plus tard, tu fournissais un effort supplémentaire pour imprimer ce visage dans ta mémoire. Penchée sur ton dessin, sa tête faisait des aller-retours entre le réel et l’image du réel. Sans doute pour confronter sa vision avec la tienne. Certaines choses semblaient l’amuser. Toi tu la regardais. Bien sûr, elle ne laissait rien paraître, mais il était évident qu’elle sentait ton regard posé sur elle, et la nonchalance de ses gestes et de son corps te montrait à chaque seconde le plaisir subtil qu’elle en tirait. L’homme, qui était allé discuter avec les pêcheurs, revenait vers toi et sa femme. D’ailleurs, était-ce sa femme ? Tu étais en train de te poser cette question quand, avec un fort accent, d’une bonté évidente, elle t’a dit : — Bateau Poutine ! Elle avait accompagné sa phrase d’un geste de la tête pour te le montrer. Un immense yacht blanc, triomphant au soleil, à une centaine de mètres, à l’autre bout du quai. Tu regardais le bateau sans vraiment le voir. Bateau… Elle avait extirpé ce mot français du fond de sa mémoire. Tu te disais qu’un jour, elle avait appris le français, que peut-être elle avait eu le désir de rejoindre la France. Olga aussi voulait venir en France. — Le bateau de Poutine… avais-tu murmuré. — Да, именно поэтому платформа закрытa9 ! a dit l’homme d’une voix sûre mais douce. Sortant de ta rêverie, tu acquiesçais benoîtement sans vraiment comprendre. Mais закрыт, ça tu avais compris. Zакрыт, fermé. Oui. Tu comprenais que la partie gauche du port était fermée à cause du bateau de Poutine. Tu as dit закрыт et tu as ri. L’homme et la femme ont ri aussi. Ni toi ni eux n’auraient été capables de dire pourquoi. L’homme t’était devenu sympathique. Le genre de type sportif qui ne boit pas une goutte de vodka. Ce grand gaillard débonnaire devait rassurer cette jeune femme avec sa force physique. p****n ! Ce que les femmes aiment les muscles, pensais-tu en riant. Puis l’homme a dit quelque chose que tu n’as pas saisi, et ils t’ont salué. Tu leur as répondu d’un geste de la main et tu as continué ton dessin. Ensuite, comme tu voulais régler cette histoire d’hôtel au plus vite, tu as rattrapé la Kurortny Prospekt pour aller jusqu’au Primorskaïa. Dans le Lonely Planet, tu avais lu : Grand hôtel jaune pâle datant de 1936 qui conserve un peu du charme de ses origines. Occupe tout un bloc et s’organise autour d’un patio central. Chambres pour toutes les bourses. Aussi près de la mer que possible, rapidement complet en saison. Ton attention avait été retenue par : datant de 1936 qui conserve un peu du charme de ses origines. Tu étais habitué à décrypter ce genre d’information et le Lonely Planet sur la Russie était une vraie mine à ce sujet. Tu avais relevé au détour des pages quelques pépites comme : — Monolithe sans charme dont les chambres ternes se trouvent à environ 1 km de la réception. — Endroit peu reluisant mais bon marché. Sdb commune pour les chambres impaires et privatives pour les paires. Les plus désargentés peuvent dormir sur un canapé dans le salon pour 130 R. — Des chambres soviétiques parfaitement acceptables, bien que les toilettes communes manquent de sièges et de portes. — Un personnel renfrogné et des chambres délabrées, mais pas plus que les prix ne le laissent supposer. Protégé par un labyrinthe de portes métalliques brunes qui évoque une prison, cet hôtel affiche souvent complet. — Sans charme, mais doté de toilettes et de douches communes propres. La peinture s’écaille partout. Curieux donc du charme de 1936, tu t’es rendu à l’hôtel Primorskaïa. Dans un parc, face à la mer, un grand bâtiment rectangulaire de quatre étages arborait une façade désuète avec, à son extrémité, une avancée semi-circulaire. Les colonnes de cette rotonde et les balcons à balustres donnaient à l’ensemble un parfum de la grandeur d’autrefois. Il n’avait pas ce côté froid et administratif de la plupart des édifices soviétiques que tu appréciais aussi par ailleurs. Tu as pris une chambre simple, la plus simple qu’ils avaient à te proposer. À la réception, ils ne comprenaient pas pourquoi tu insistais tant pour avoir une telle chambre, pas rénovée comme ils disent, pourquoi toi, touriste occidental, tu ne voulais pas tout le confort aux normes de l’Occident. Ce ne pouvait être qu’un problème d’argent, alors ils t’en ont proposé une autre de catégorie supérieure pour le même prix. Après l’avoir poliment visitée, tu as décliné leur offre en prenant soin de constater le confort évident, mais pour des raisons que tu gardais volontairement plus ou moins vagues, tu préférais la première, ce qui n’a pas manqué de faire rire Dimitri, le garçon d’étage qui t’avait accompagné. Il était d’ailleurs le seul à rire, car tu sentais bien que ta demande les embarrassait, qu’ils n’avaient pas envie qu’un Européen connaisse l’inconfort d’une époque soviétique, certes passée, mais toujours un peu présente, et que finalement cette chambre n’était peut-être rien d’autre que le miroir de leurs difficultés matérielles quotidiennes. Oui, seul Dimitri était hilare. À dix-huit ans, en plein épanouissement de son homosexualité, heureux, il dandinait des fesses en arpentant les enfilades interminables de couloirs, et éprouvait une joie évidente à te faire visiter les chambres, car le fait de marcher, de faire ondoyer son corps, lui procurait un réel plaisir. Face à cette jubilation du geste simple, face à cette innocence corporelle radieuse, tu t’es mis à marcher en sautillant légèrement. Toi aussi tu as commencé à te sentir émoustillé par les déambulations dans les couloirs de l’hôtel Primorskaïa, et ta joie était d’autant plus grande que tu savais ces visites inutiles, puisque tu avais arrêté ton choix depuis longtemps sur la chambre 255. 1. Brest. 2. Environ 7 euros. 3. Salut ! 4. Saint Jean 6,53. 5. À bientôt ! 6. C’est beau ! 7. Merci. 8. D’où êtes-vous ? 9. Oui, c’est pourquoi le quai est fermé !
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