— Aïcha !
La voix claqua dans la maison.
Je fermai les yeux une seconde.
Je connaissais cette voix.
Imane.
Les jours paisibles avaient filé trop vite. Aujourd’hui, c’était samedi. Le début du week-end. Les gens attendaient ce moment avec impatience…
Moi, je le redoutais.
Le week-end signifiait une chose.
Elles seraient là.
Je pris une inspiration, puis je continuai ce que je faisais dans la cuisine.
Mais je savais.
Elle allait venir.
Et elle vint.
Imane entra, toujours aussi sûre d’elle. Mais aujourd’hui, quelque chose avait changé dans son regard. Il s’attarda plus longtemps sur moi, comme si elle cherchait à comprendre.
Ou à provoquer.
— Nettoie ma chambre.
Je restai silencieuse une seconde.
Puis je répondis calmement :
— Je termine ici d’abord.
Le silence tomba.
Lourd.
Très lourd.
Rahil, qui venait d’entrer derrière elle, se figea.
Imane plissa les yeux.
— Pardon ?
Je relevai légèrement la tête.
Sans arrogance.
Mais sans peur.
— Je termine ce que je fais… puis j’irai.
Sa mâchoire se crispa.
— Tu crois que tu peux décider maintenant ?
Mon cœur accéléra.
Mais je ne baissai pas les yeux.
— Non. Mais je fais les choses dans l’ordre.
Un silence.
Rahil regardait la scène, tendue.
Imane s’approcha lentement.
Très lentement.
— Fais attention à toi.
Sa voix était basse.
Dangereuse.
— Tu oublies ta place.
Je pris une inspiration.
— Non. Je m’en souviens très bien.
Une pause.
Puis, pour la première fois, je parlai vraiment.
— Et si je peux me permettre… je suis ici parce que Tante Myriam m’a accueillie. Je travaille pour elle. Et elle m’a dit que mon rôle concernait la cuisine et l’entretien.
Je la regardai droit dans les yeux.
— Donc votre chambre attendra. Je viendrai après.
Le silence devint presque étouffant.
Imane me fixa.
Longtemps.
Trop longtemps.
Puis un sourire froid étira ses lèvres.
— Très bien.
Elle se tourna vers Rahil.
— On verra combien de temps ça dure.
Et elle sortit.
Je restai immobile quelques secondes.
Mes mains tremblaient légèrement.
Je ne savais pas d’où ce courage venait.
Mais une chose était sûre…
J’avais répondu.
—
Le reste de la matinée fut étrange.
Imane ne parlait presque pas.
Mais ses regards…
Étaient plus durs.
Plus insistants.
Comme une menace silencieuse.
Rahil, elle, évitait mon regard. Elle semblait mal à l’aise. Partagée entre deux mondes.
—
Dans l’après-midi, je montai à l’étage pour nettoyer sa chambre.
Je frappai doucement.
Pas de réponse.
J’entrai.
La pièce était parfaitement ordonnée. Presque froide.
Je commençai à nettoyer.
En silence.
— Tu as fini par venir.
Je me retournai.
Imane était là.
Je ne l’avais pas entendue entrer.
— Oui.
Je repris mon travail.
— Tu fais la forte maintenant ?
Je ne répondis pas.
— Tu penses que ma tante va toujours te protéger ?
Ses mots me piquèrent.
Mais je restai calme.
— Je fais mon travail.
Elle s’approcha brusquement.
— Alors fais-le correctement.
Sa main attrapa mon poignet.
Je me figeai.
La pression n’était pas forte.
Mais suffisante.
— Ne me manque plus jamais de respect.
Mon cœur battait vite.
Très vite.
Mais je ne baissai pas les yeux.
— Je ne vous ai pas manqué de respect.
Un silence.
Elle me fixa longuement.
Puis elle relâcha ma main.
— On verra.
Elle sortit.
—
Je restai seule.
Quelques secondes.
Je regardai mon poignet.
Puis je repris.
Mais à l’intérieur…
Quelque chose avait changé.
—
Pourquoi je fais tout ça ?
La question me traversa l’esprit.
Je m’arrêtai un instant.
J’avais fui un homme dangereux…
Et me voilà face à une autre forme de dureté.
Différente.
Mais tout aussi pesante.
— Est-ce que ça en vaut la peine… ?
Ma voix était à peine un murmure.
Puis je posai ma main sur mon ventre.
Et la réponse vint seule.
— Oui.
Pour toi.
Pour nous.
Je repris mon travail.
—
Plus tard, en descendant, je croisai Samir.
Il s’arrêta.
Me regarda.
— Tu tiens bon.
Ce n’était pas une question.
Je fus surprise.
— J’essaie.
Il hocha légèrement la tête.
— Continue.
Puis il partit.
Simple.
Direct.
Mais ses mots restèrent.
—
Le soir, je retournai dans ma chambre.
Fatiguée.
Mais différente.
Je m’assis sur le lit.
Puis je posai ma main sur mon ventre.
Un léger sourire apparut.
— Tu vois… aujourd’hui, j’ai dit non.
Ma voix tremblait légèrement.
— Maman a été forte.
Je baissai les yeux.
— Tu sais… mon petit… je serai toujours là pour toi. Comme ma mère l’a été pour moi.
Une larme coula.
Mais je souriais.
— Je te protégerai.
Je levai les yeux.
— Et je sais qu’Allah nous protégera.
Je pris une grande inspiration.
— Je crois en notre destin.
Un silence doux remplit la pièce.
Puis je murmurai :
— J’ai un rêve…
Un sourire naquit sur mes lèvres.
Un vrai.
Pour la première fois depuis longtemps.
—
Je n’étais plus seulement en train de survivre.
Je commençais à vivre.