3.
Il y’avait de la musique lorsque John arriva à la hauteur de la porte du manoir. Des gammes : les mêmes notes encore et encore, avec une perfection d’une exigence toute militaire. Etrange. Il n’aurait pas associé une telle discipline avec Nathanaelle. Mais sa ressemblance physique avec sa mère était si grande qu’il avait du mal à leur prêter des personnalités différentes.
De ce qu’il en a gardé, Bérénice Bella était tout en parfum et toilettes vaporeuses, élégante — et même gentille. Il lui avait fallu un certain temps pour comprendre ce qu’elle était : la maîtresse de son père. Point final. La femme que Dumas Angers avait aimée plus que sa famille. Et dont il ne s’était même pas donné la peine de cacher l’existence à son épouse.
John serra les mâchoires et frappa du poing contre la porte, rudement. Les gammes continuèrent, obstinées, implacables. Il tourna la poignée. La porte s’ouvrit, et il n’eut qu’à suivre les échos de la musique pour en trouver la source : le salon de réception.
Le grand lustre en cristal du plafond n’était pas allumé. La lumière du jour, en revanche, se déversait dans la vaste pièce par deux larges fenêtres. Nathanaelle était au piano, jouant et rejouant inlassablement les mêmes notes. Le soleil incendiait ses cheveux blonds, la parant d’une sorte de halo.
John s’immobilisa, troublé. Comment une femme d’apparence aussi angélique pouvait-elle lui mettre le feu aux veines ? Et sans même lui accorder un regard ambigu ?
Nathanaelle leva les yeux, cessa de jouer et s’empressa de se lever. Elle contourna le piano à queue.
— John…
— Quel morceau travaillez-vous ?
— Rien en particulier. Je fais des gammes pour entretenir ma dextérité.
— Vous vous entraînez tous les jours ?
— Oui.
— Je croyais que vous ne faisiez plus du tout de musique.
— Je n’ai pas d’autre occupation, lâcha-t-elle dans un haussement d’épaules.
Il s’approcha de l’instrument et laissa courir ses doigts sur la caisse.
— Je n’ai pas de piano dans mon penthouse.
— Vous jouez du piano ? demanda-t-elle, intriguée.
La question le fit pouffer.
— Pas du tout !
— Alors, pourquoi me dites-vous que… ? Oh ! fit Nathanaelle, comprenant soudain où il voulait en venir.
— Vous n’imaginiez quand même pas que vous resteriez ici, à la campagne ? Surtout après notre mariage.
— Je… je n’y avais pas vraiment réfléchi.
— Je vous installerai dans la suite d’un de mes hôtels. Cela attirera l’attention dont nous avons besoin. Rien de tel pour nous faire passer pour un vrai couple. Je vous réserverai un dernier étage, en terrasse. Je pense que ce sera à votre convenance.
L’idée de la croiser au détour d’un couloir lui parut étrangement attirante. Comme elle regardait de nouveau le piano à queue, il demanda :
— En aurez-vous besoin à Manhattan ?
— C’est toute une affaire de déménager un tel instrument. Autant laisser tomber.
— Je vous en achèterai un, que nous ferons installer dans la suite.
Nathanaelle ouvrit de grands yeux. Il avait énoncé cela avec tant de décontraction ! Comme si l’achat d’un instrument de plusieurs dizaines de milliers de dollars n’était pour lui qu’une bagatelle. A une époque, elle avait joui des mêmes facilités. Titulaire d’un compte approvisionné par sa mère pour les tournées, les achats, les dépenses quotidiennes, elle n’avait manqué de rien. L’argent coulait à flots, alors. L’argent qu’elle avait gagné. Et qui, d’une certaine façon, ne lui avait jamais appartenu.
— Je ne peux rien exiger de tel ! protesta-t-elle.
— Cela ne me pose aucune difficulté, Nathanaelle. Je ne manque pas de ressources. Et nous allons travailler ensemble. Il n’y a aucune raison que ce partenariat ne bénéficie pas à chacun de nous.
— Je suppose…
Elle ne savait trop que penser d’une collaboration aussi accommodante. Il lui semblait bizarre que John se soucie de son besoin de jouer du piano, puisqu’il n’en bénéficierait pas. Sa mère, bien sûr, avait toujours veillé à ce qu’il y ait un piano dans les suites d’hôtel où elles descendaient. Il était hors de question que Nathanaelle cesse de s’exercer, ne serait-ce qu’un après-midi. C’était son job, sa contribution à l’affaire lucrative qu’était sa carrière. Sa mère, elle, se chargeait des contacts, des soirées mondaines, négociait avec les imprésarios et les maisons de disques, s’assurait que tout était en ordre pour chaque tournée. Il fallait que l’entreprise Nathanaelle Bella tourne bien. Mais la personne Nathanaelle Bella, elle, n’était jamais prise en considération.
John, lui, semblait se soucier de ce qu’elle désirait, de ce qui la rendrait heureuse. C’était étrange. Cela lui faisait du bien, lui procurait une chaleur intérieure qui ne la rassurait cependant pas plus que les sourires malicieux de John Angers. Elle était trop lucide à présent pour se fier à ses sensations et aux gens qui agissaient comme s’ils faisaient attention à elle.
— Avez-vous le contrat ? demanda-t-elle, l’estomac noué tout à coup.
— Oui.
Il tira de la poche intérieure de son veston une mince liasse pliée et la lui remit. Ses doigts effleurèrent les siens. Ils étaient chauds. Elle déplia les documents et en prit connaissance. Son cœur battit un peu plus vite lorsqu’elle vit des dispositions concernant les enfants et le droit de garde.
— Mais nous n’avons pas besoin de…
— Il s’agit d’un document standard, coupa-t-il. Mon avocat doit être convaincu qu’il s’agit d’un véritable mariage. Pour que j’hérite, mon grand-père exige que j’aie un environnement stable. Celui dont j’ai manqué en grandissant, je suppose. Bien entendu, je ne considère pas que le mariage apporte nécessairement ce genre de stabilité, vous vous en doutez.
— Vous n’avez pas essayé de le lui faire comprendre, tout simplement ?
— On n’explique rien à mon grand-père. Il sait tout. D’ailleurs, il m’est égal de me conformer à ses règles, puisque je n’ai aucune peine à les plier à ma convenance, dit John avec un grand sourire.
Elle continua à lire, écarquillant les yeux à la vue du montant de la donation qui lui reviendrait en cas de divorce.
— Est-ce suffisant ? demanda John.
— Je… oui, dit-elle, s’éclaircissant la gorge.
La somme était généreuse. Si ce pécule ne lui épargnait pas la nécessité de travailler, du moins la mettrait-il à l’abri. Avec la pleine possession du manoir et l’allocation en liquide, c’était plus que suffisant ! Au demeurant, elle pourrait vendre la maison et acquérir un appartement plus petit… En tout cas, ce n’était pas une offre qu’on refuse !
Même si tout cela lui donnait la sensation d’être souillée. Sa propre mère couchant avec le père de cet homme, faisant du mal à sa famille… Ce mariage juste pour conserver un toit…
Mais bon, ce ne serait pas une union véritable. Et pourquoi ne serait-elle pas un peu mercenaire, pour une fois ? Tous ceux qu’elle avait côtoyés s’étaient souciés d’eux-mêmes avant tout. Ils s’étaient servis d’elle pour asseoir leur position dans l’existence. Quel mal y aurait-il à ce qu’elle s’occupe un peu d’elle ? Après tout, elle ne se servait pas de John : elle lui rendait service. Ils se rendaient service mutuellement.
— J’escompte que vous ne ferez pas marche arrière une fois que nous serons partis d’ici, lâcha-t-il, nonchalant.
— Comptez sur moi.
Il insista :
— Rappelez-vous ce que vous auriez à y perdre.
— Je ne risque pas de l’oublier, soupira-t-elle, refoulant son sentiment d’impuissance désespérée qui refaisait surface. Avez-vous un stylo ?
— Vous n’êtes pas obligée de signer maintenant. De toute façon, nous n’avons pas encore demandé la publication des bans. Le mariage n’aura pas lieu tout de suite. Nous devons d’abord nous établir en tant que couple pour contenter mon grand-père.
— Je suis prête à signer, affirma Nathanaelle, désireuse d’aller de l’avant.
— Parfait, fit-il, lui prenant les documents pour les remiser de nouveau dans sa poche. Etes-vous disposée à me suivre ?
— Là, tout de suite ?
— A quoi bon remettre à plus tard ?
Elle promena un regard dans le salon, ultime lien avec son ancienne vie.
— En effet. J’aurai juste besoin d’un moment pour faire mes valises.
— Je serai patient. Prenez votre temps.
* * *
Dans son fort intérieur, Nathanaelle vivait un mélange indescriptible d’émotions. Mais ces émotions pouvaient être résumées en une sorte de joie surprise. Elle renouait enfin avec le luxe. Cette opulence lui faisait à la fois l’effet d’un rêve concrétisé et de la récupération d’un dû. Là, dans cette vaste suite, elle avait tout simplement envie de danser de joie.
— Est-ce que cela vous convient ? demanda John, posant sa grande main brune sur le marbre blanc du bar.
Elle se tourna vers lui et, ravalant l’émotion qui lui comprimait la poitrine, se força à sourire.
— Parfaitement.
— Je peux faire livrer un piano demain, ça ira ?
— Oui, très bien.
Un piano ! Une vue étourdissante sur Central Park ! De l’argent ! C’était bien joli, quand on en disposait à revendre, de prétendre que l’argent ne comptait pas. Mais, quand on n’avait rien, on prenait conscience de l’importance d’une carte de crédit. Ça n’achetait certes pas le bonheur, mais ça payait les factures, la nourriture, les vêtements. Et c’était bien agréable.
Pourtant, Nathanaelle se sentait de plus en plus oppressée. Sa morale ne la laissait pas en repos. Tout cela, c’était… mal. Mais comment faire machine arrière, à présent ? Et puis ce n’était pas comme si John achetait ses faveurs, après tout. Là, oui, cela aurait été immoral.
Alors pourquoi avait-elle l’impression de s*******e ? Après tout, ne se vendait-elle pas déjà, avant, du temps de sa gloire ? Elle n’avait jamais été qu’un produit, non ? Ce n’était pas pour sa musique que les gens avaient afflué à ses concerts. Sinon, une fois adulte, et non plus l’adorable petite chose écrasée par l’immense piano sur lequel elle jouait, le succès aurait perduré.
Elle faisait son entrée sur une autre scène, voilà tout.
Et elle n’allait pas coucher avec John.
Rien que d’y penser, elle avait la fièvre. Son expérience en matière d’hommes se réduisait à zéro. Elle savait tout de la sexualité sur le plan théorique car, d’un tempérament curieux, elle avait beaucoup lu sur la question. Mais sans jamais mettre ses connaissances en pratique. Quand en aurait-elle trouvé le temps ? Et puis sa mère veillait.
Que penserait-elle de cet arrangement, si elle en avait connaissance ? Nathanaelle leva les yeux au ciel. Vu la vie personnelle que Bérénice Bella avait menée, elle aurait été bien hypocrite de porter un jugement !
Avant, Nathanaelle voulait, plus que tout au monde, faire plaisir à sa mère, à son professeur, à ses fans, à ses précepteurs… Elle cherchait à récolter de l’amour avec son talent, en se montrant facile à vivre, en donnant sans cesse, encore et encore. Cela ne lui avait rien valu de bon, bien au contraire.
Alors elle pouvait très bien coucher avec John si la perspective lui plaisait. Elle était libre d’agir à sa guise. Elle n’était pas tenue de se terrer, de faire des gammes toute la sainte journée, de rester à l’écart des hommes.
Un léger frisson la parcourut, sensuel et méprisable à la fois. Sensuel parce que la présence virile de John orientait ses pensées dans une direction érotique… Méprisable car, si séduisante qu’aurait pu être cette perspective dans des circonstances normales, elle n’allait pas donner son corps pour le plaisir de clouer sa mère au pilori.
Quelques coups à la porte tirèrent Nathanaelle de ses rêveries. John traversa la pièce pour aller ouvrir. Elle se retourna vivement, soucieuse de ne pas le perdre de vue.
— Oui ? fit-il en ouvrant, sans même demander l’identité du visiteur.
Un employé de l’hôtel se tenait sur le seuil, arborant une plaque d’identité polie comme un miroir sur son costume impeccable.
— Monsieur Angers. J’ai appris que vous étiez là et je suis venu m’assurer que tout était en…
— Tout va très bien, Théodore, coupa John.
Il se rapprocha d’elle, en un mouvement possessif qui laissait clairement entendre au visiteur de quoi il retournait. Décidément, pensa-t-elle, John était aussi doué qu’elle pour jouer la comédie !
— Nathanaelle séjournera ici à l’avenir. Services, nourriture, achats : portez tout ce qu’elle voudra sur mon compte.
Elle comprit que John agissait comme on s’attendait à ce qu’il le fasse avec sa… Nathanaelle plissa le front. Elle ne savait quel mot appliquer à son statut — du moins dans le regard des gens. Petite amie ? Fiancée ? Passade ? Call-girl de luxe ? Peu importait, à vrai dire. Même si le monde extérieur la jugeait sévèrement au début, et qu’elle devait subir quelques réflexions ou regards humiliants les premiers temps, John finirait par l’épouser et cela rétablirait sa réputation. Qui aurait encore à souffrir après le divorce, évidemment, mais elle s’en fichait. De toute façon, elle n’avait plus aucune notoriété. Son étoile s’était éteinte.
John l’enlaça par la taille, la serrant contre lui. Ses doigts glissèrent sur son corps, sans hâte, d’un toucher aussi léger qu’une aile de papillon. Ce contact alluma pourtant sur sa chair, à travers le tissu, une traînée de feu. Elle ne put réprimer un frisson.
— Bien, monsieur, opina l’employé. Restez-vous aussi ? Je ne vous pose la question que dans le but de vous offrir les meilleurs services.
« Bien sûr, pensa Nathanaelle. Et pas par indiscrétion ! »
La main de John remonta paresseusement, effleurant le dessous de son sein. Elle se raidit, réprimant un haut-le-corps, rigidifiant ses traits pour ne pas trahir son émoi. Son visage était en feu ; il lui semblait que de la lave en fusion coulait dans ses veines.
— Merci, Théodore, dit John. Mais soyez sûr que je veillerai à ne manquer de rien.
— Sinon, je m’en chargerai, glissa Nathanaelle.
Elle fut la première surprise de sa propre audace. Mais après tout ce n’était qu’un jeu, n’est-ce pas ?
John lui prit le menton entre le pouce et l’index, lui releva la tête et elle dut affronter son regard noir, semblable à un lac sous l’orage.
— Je n’en doute pas. En fait, je sens que je n’aurai pas grand besoin du service d’étage.
Les tempes battantes, Nathanaelle ignora l’impulsion qui lui dictait un mouvement de recul. Au contraire, elle se blottit contre John, posant sa paume sur son torse.
Il était ferme, musclé. Elle en sentait la précision du modelé à travers sa chemise. Il n’avait pas le corps d’un homme qui passe son temps derrière un bureau. Plutôt celui de quelqu’un qui fait du sport. De la natation, peut-être ? Elle imagina l’eau ruisselant sur sa chair dorée, la contraction et l’extension de ses muscles au fil des mouvements…
Elle se ressaisit aussitôt et se reprocha sa folle incursion dans le monde des fantasmes. Leur petite comédie orientait forcément les pensées vers le sexe, mais cela ne l’autorisait pas à se laisser aller à de pareilles images…
Cela aurait pu être permis si elle l’avait décidé. Mais elle ne voulait pas. Avec John, il s’agissait d’un pacte, d’un accord. Les fantasmes sexuels n’y avaient pas de place. Elle ne devait pas l’oublier.
Elle accentua la pression de sa paume, histoire de se prouver que ce n’était qu’un homme, rien qu’un homme. Comme tant d’autres. Pas de quoi tomber en pâmoison.
— Je veillerai à ce que tu aies tout ce que tu désires, insista-t-elle en s’efforçant de juguler le frémissement de sa voix.
L’indiscret employé eut un sourire contraint.
— Très bien, monsieur, si tout est à votre convenance…
— Nous n’avons besoin de rien pour le moment.
— En ce cas, je me retire.
Quand le visiteur se fut éclipsé, Nathanaelle tenta de s’évader de l’étreinte de John.
— La petite comédie est terminée, dit-elle.
— Vraiment ? fit-il, la relâchant après un temps. Dommage. J’ai adoré cet intermède.
— Adorer me paraît bien dévalorisant, répliqua-t-elle avec un sourire exagéré, pour bien lui signifier qu’elle ironisait.
Elle avait senti que ses paroles n’étaient pas sincères, qu’il avait seulement cherché à savoir s’il pouvait la perturber.
— Parfois, vous me surprenez, Nathanaelle.
— Il y a un an, je n’aurais jamais eu le courage de cette comédie, reconnut-elle. Mais, à l’époque, je n’avais pas encore pris conscience d’une vérité très importante.
— Quelle vérité, ma belle ?
Elle eut un coup au cœur. Ma belle. Il lui était arrivé de se sentir belle, parfois. Et oui, elle avait envie de retrouver cette impression. Elle n’ignorait pas cependant que c’était en elle qu’elle devait puiser cette sensation ; car les autres lui mentaient peut-être…
— J’ai appris qu’on ne peut compter sur personne. Le seul être auquel je puisse me fier pour la défense de mes intérêts, c’est moi-même. Si je veux que ma vie change, je dois agir ; nul autre ne le fera à ma place.
— C’est une leçon importante, mais que l’on paye souvent cher, déclara John.
— Très importante, oui. Alors, je veille sur moi. Au mieux de mes intérêts.
— N’oubliez pas les miens. N’oubliez pas notre but.
— Je ne les oublie pas.
— Parfait.
John s’inclina, et son parfum vint taquiner ses narines. Elle n’avait jamais approché qu’un homme : son professeur de piano, qui mettait de l’eau de Cologne. L’odeur de John, elle, était tout à fait unique… Elle lui donnait envie de s’appuyer contre lui, de compter sur sa force.
Mais après tout ce qu’elle a vécu, cela n’était plus tout à fait possible. Non ! Surtout pas ! Elle ne pouvait compter que sur elle. Elle recula d’un pas ou deux. Il avança. Elle s’immobilisa, rivée sur place.
— Cela me ravie que vous soyez résolue à tenir votre rôle, dit-il en élevant la main pour effleurer sa joue. Ma prochaine ambition est de montrer à tout le monde que vous m’appartenez.