Entorse à l’étiquetteSept heures. Le soleil se levait sur l’estuaire de l’Earn, tirant l’Écosse de sa torpeur. Ses rayons commençaient à glisser sur les draps encore plissés de la mer du Nord, dévoilant ses courbes d’opale. Nues et apaisées, les vagues étaient d’une rare beauté… Jamais Sweeney ne s’était lassé de ce spectacle.
La Ford Escort filait vers le sud, sa peinture verte et défraîchie insensible aux reflets de la lumière matinale. Seule la barbe rousse du jeune inspecteur semblait s’enflammer sous la caresse déjà chaude du jour naissant. Ébloui par son éclat, Sweeney se pencha alors sur sa gauche, puis il tira de l’anonymat de la boîte à gants une paire de Ray-Bans aux montures déglinguées. Il jeta un coup d’œil sur l’horloge à cristaux liquides du tableau de bord : “7 am”. Parfait, pensa-t-il, dans moins de quinze minutes, je serai à St Andrews.
*
… Sweeney avait passé la nuit précédente à Aberdeen, chez tante Midge. Il était allé lui confier Berthie, son teckel à pedigree, en prévision de son départ imminent pour les États-Unis.
Avant de quitter son studio d’Édimbourg, Sweeney avait pris la précaution d’appeler sa tante. Il lui avait demandé si, pendant une quinzaine de jours, elle pouvait accueillir son ratier perclus d’eczéma, le temps pour lui de mener à bien sa première mission. Puis il avait ajouté, flatteur, que tante Midge était de toute façon la seule personne à laquelle il faisait confiance pour s’occuper de Berthie. Enfin, grimpant d’encore un ou deux degrés sur l’échelle de l’hypocrisie, il lui avait également demandé si elle accepterait de le garder à dîner, ou même de l’héberger pour la nuit, avant qu’il ne reparte pour Dundee le lendemain matin.
Comme s’il ne savait pas que tante Midge était incapable de lui refuser quoi que ce soit… Comme s’il ignorait que son ancienne chambre à l’étage était toujours prête… Tous ces préliminaires n’étaient, finalement, qu’un jeu subtil entre Sweeney et sa tante, un code secret destiné à accroître leur plaisir mutuel de se retrouver.
Car tante Midge avait élevé Sweeney. Elle avait recueilli l’orphelin de cinq ans dans sa maison du quartier portuaire d’Aberdeen, installant le fils de son frère dans son unique chambre tapissée de jaune. Elle-même s’était contentée d’un lit jeté à la hâte dans la remise, derrière la cuisine.
La demeure en briques n’était pas grande. Elle avait appartenu au grand-père Sweeney, docker sur le port, et la tante célibataire en avait hérité à la mort du patriarche. Jamais elle n’aurait imaginé que sa solitude serait aussi vite comblée par l’irruption d’un jeune garçon que, dorénavant, elle avait appris à aimer comme son propre fils.
Tante Midge était si fière de la réussite d’Archie, elle avait tant prié et remercié Dieu pour sa réussite au concours d’entrée dans la police… Mais aussi, comme son neveu lui manquait à présent…
*
… La voiture finit de franchir le pont sur l’estuaire, et Sweeney pénétra dans le Fife. Une heure et demie plus tôt, après lui avoir servi un roboratif breakfast, tante Midge l’avait embrassé sur la joue. Puis, comme à l’accoutumée, elle lui avait recommandé d’être prudent sur la route. Mais elle savait parfaitement ce qui poussait Archie à la quitter de si bonne heure et à s’enfoncer seul dans la nuit.
À chaque fois qu’il partait d’Aberdeen, quelle que soit sa destination, le jeune homme se dirigeait tout d’abord vers l’ouest, par l’A93. Il roulait une vingtaine de minutes, longeant sur sa gauche le cours étroit et vigilant de la rivière Dee. Parvenu à Crathes Castle, il stationnait le vert usagé de sa Ford sur un parking le plus souvent boueux et continuait à pied sur la lande, son sens de l’orientation braqué vers le nord plus sûrement qu’une boussole. Indifférent au tracé des rares sentiers, et même au cœur de la pénombre, Sweeney savait qu’il la retrouverait.
Derrière un dernier mamelon d’herbe rase, abandonnée dans le creux d’un vallon, elle surgit enfin. En s’approchant, Sweeney étendit doucement la main, comme pour mieux l’appréhender. Puis il la toucha. Vingt ans déjà que la croix de granit se dressait là, digne et douloureuse.
Sweeney l’effleura de ses doigts, la caressa. Il ferma alors les yeux et, rien qu’en la frôlant, il parvint à en lire l’inscription gravée :
En mémoire de Jack et Rosa SWEENEY
Assassinés sur la lande le 21 novembre 1984
L’année de ses cinq ans. P… ! Et chaque fois, ses doigts trop fragiles s’attardaient, comme pour tenter d’inscrire dans la pierre cette ligne à jamais manquante : le nom de cet enfant de s****d qui l’avait à jamais privé de ses parents ! Quel mal avaient bien pu faire ces deux amoureux, en se baladant au milieu des bouquets de bruyères, pour qu’on leur explosât le crâne de deux coups de fusil tirés à bout portant ? Sa vocation de policier s’enracinait dans cette question demeurée sans réponse.
Pour éviter de trop souffrir, Sweeney préférait s’imaginer que leur promenade n’avait jamais pris fin, qu’ils étaient peut-être toujours là, main dans la main, quelque part sur la lande… Puis, après avoir apposé une dernière fois la paume de sa main contre la pierre stérile et muette, Sweeney s’en retourna, poursuivant le cours de sa propre existence…
…Ce matin-là, en quittant Crathes Castle, il avait bifurqué vers la mer en direction de Stonehaven. Puis, une fois sur la voie rapide, sa destination plus au sud l’avait contraint à s’éloigner momentanément de la présence apaisante des vagues. En pénétrant dans Dundee assoupie, Sweeney avait jugé qu’il était encore trop tôt pour honorer le rendez-vous pris, trois jours auparavant, avec ses collègues Stirling et Moray.
Alors, plutôt que d’aller tuer un temps inutile et déjà mort sur le premier comptoir venu, à la gare ou sur le port, il songea qu’il serait plus judicieux de commencer par aller jeter un coup d’œil du côté du golf de St Andrews, là où l’on avait découvert le cadavre ensablé d’Amanda Nelson. Il n’en était désormais plus éloigné que d’une dizaine de minutes.
Le soleil levant continua d’accompagner Sweeney tout au long de son parcours sur le front de mer. Il finit par atteindre une pancarte où deux clubs de golf, croisés sur la poitrine d’un moine en robe de bure, précédaient l’inscription “St Andrews Links”. La pointe de la flèche invita l’inspecteur à tourner à gauche, puis Sweeney se laissa guider par la brise marine.
Après quelques dizaines de yards, un vaste parking s’offrit aux roues indécises de la Ford Escort. Sweeney choisit finalement de se ranger dans l’ombre protectrice du club house.
Claquant sa lourde portière, il sentit aussitôt la froideur matinale qui lui sautait sur le dos. L’inspecteur vit tous les poils de sa barbe se hérisser, comme glacés de surprise. Alors, d’un pas décidé, il se hâta de gagner la chaleur bienfaisante des premiers rayons du soleil.
*
– Hey, m’sieur ! Sortez d’là !
Surpris, Sweeney tourna la tête vers les bâtiments. Il vit alors surgir d’un hangar attenant, tel un diable de sa boîte, un homme au visage émacié, sec comme seuls savent l’être les habitants des Highlands.
L’employé gesticulait tellement que sa casquette de velours gris menaçait à tout instant de se dévisser du sommet de son crâne.
– Mais sortez d’là j’vous dis ! Oh, vous êtes sourd ? hurla-t-il encore. À travers l’odeur de gazon fraîchement coupé, l’homme brandit alors un inquiétant sécateur.
Sweeney, tétanisé par les imprécations et les mouvements de bras de celui qu’il imaginait être un jardinier, demeura figé sur place. Puis, soudain, la casquette grise se mit à progresser vers lui.
L’homme à la silhouette filandreuse paraissait avoir une cinquantaine d’années. Le front incliné au-dessus de ses bottes, comme pour mieux fendre l’air, il grommelait pour lui-même :
– C’est pas possible en c’moment… Y vont m’rendre fou. Faudra bientôt engager des vigiles ou quoi ?…
Parvenu à la limite de la surface d’herbe plus claire et lisse au centre de laquelle se tenait Sweeney, l’enragé stoppa net.
– Vous vous croyez où ? aboya-t-il. C’est privé ici. Vous avez pas vu les pancartes ?
– Eh bien… Si, justement. Je voulais simplement voir à quoi ressemble le trou d’un golf. J’ai vu le drapeau, là, et je suis venu jeter un coup d’œil. Je ne pensais pas que c’était interdit, se justifia l’inspecteur, embarrassé.
La casquette grise leva les yeux au ciel.
– On m’l’avait jamais faite celle-là ! Voir un trou… Allez, sortez du green maintenant. Au cas où vous l’auriez pas r’marqué, c’est pas encore l’heure des visites !
Rassuré par la touche d’humour du vieux jardinier, Sweeney accepta de s’éloigner du petit drapeau marqué d’un 18 et il sortit enfin ses chaussures du cercle de gazon vert. Puis, en se rapprochant du Cerbère de St Andrews, il respira tout à coup les effluves de mélange pour tondeuse dont les vêtements de ce dernier étaient imprégnés.
Malgré la bonne volonté manifestée par l’intrus, l’homme des Highlands ne décolérait pas :
– Mais qu’est-ce que vous foutez là, à cette heure ? Vous cherchez quoi ? Si vous êtes un curieux, ou un journaliste – c’est pareil –, j’vous préviens que j’vais appeler la police.
– Pas besoin, elle est déjà là, rétorqua Sweeney.
Le jeune homme farfouilla maladroitement dans son portefeuille – c’était la première fois qu’il sortait sa carte, après tout – et il parvint enfin à exhiber son insigne flambant neuf d’inspecteur de police.
– Inspecteur Sweeney. Police criminelle. Je viens au sujet de la jeune femme que l’on a retrouvée assassinée chez vous, il y a deux semaines.
La casquette grise se fit brusquement penaude à son tour.
– Ah bon ? À c’t’heure-là ? Faut prévenir, dites. J’peux pas d’viner moi. J’pensais que c’était réglé. J’ai déjà déposé quand vos collègues sont venus.
– L’enquête se poursuit, monsieur. Ce n’est pas si simple, vous savez. Est-ce que vous pourriez me montrer l’endroit où la victime a été découverte ?
– Euh… Y aurait pas d’problème pour ça, vu qu’c’est moi qui l’ai trouvée, mais…
– Ah, vous êtes le jardinier qui l’a découverte ? J’ai…
– Greenkeeper, m’sieur. Greenkeeper, pas jardinier. C’est loin d’êt’pareil.
– Oh, excusez-moi ! Je n’y connais rien en matière de golf. Vous auriez deux minutes pour m’indiquer l’endroit ?
– C’est qu’il faut plus de deux minutes, m’sieur. C’est pas à côté. Et puis y’a du boulot l’matin avant l’ouverture. On chôme pas… Bon. Bougez pas. J’vais voir mes gars. Ils commenceront par le Jubilee, le temps que j’revienne… Restez là, hein ? et Sweeney vit le grand échassier disparaître à nouveau sous le hangar.
Quelques instants plus tard, l’homme réapparaissait au volant d’une de ces ridicules voiturettes électriques que Sweeney n’avait vues jusqu’alors que dans les séries télévisées.
– Vous montez m’sieur ? J’vous ai dit qu’c’était pas à côté.
Légèrement intimidé, l’inspecteur embarqua à la gauche du greenkeeper. Il constata que les jambes trop longues de son chauffeur peinaient à s’affairer sous le volant. Pourtant, l’engin démarra sans un bruit et bondit sur un chemin qui semblait s’enfoncer dans une jungle parfaitement ordonnée de gazon bicolore, de petits drapeaux rouges et de trous invisibles. (Voir la Vidéo 1/6.)
– Désolé d’avoir braillé tout à l’heure, m’sieur. Mais quand j’vous ai vu en train d’vous balader sur le green du 18 de l’Old Course, j’ai bien cru dev’nir fou.
– Le Old Course ?
– Vous connaissez pas ? Non, vous rigolez ? Mais c’est le plus vieux parcours de golf au monde, m’sieur ! Ça fait six cents ans qu’on joue là. C’est même ici que les règles ont été inventées, alors vous imaginez…
– Non, pas vraiment.
– Ce parcours, mais c’est un monument du golf m’sieur. C’est comme les pyramides d’Égypte, la Tour de Londres… Tout golfeur qui s’respecte doit v’nir y jouer au moins une fois dans sa vie. Il faut avoir vu ça. Le délai d’attente est de plusieurs semaines, de plusieurs mois parfois… Alors l’aut’jour, quand j’lai trouvée… Bon dieu ! Jamais j’aurais cru qu’un truc pareil m’arriverait. Trente-cinq ans de carrière, et y faut qu’ça s’passe juste avant la retraite. Vous auriez jamais vu ça y’a vingt ans encore. Mais maintenant, les gens, y s’foutent de tout…
– Dites monsieur… monsieur ?
– Logan, Harry Logan. J’suis le patron des greenkeepers.
– Monsieur Logan, le Old Course, ce sont tous ces trous que l’on voit sur notre gauche ?
– Non. L’Old Course, c’est juste ceux qui longent le ch’min. En tout, on a six parcours différents : l’Old Course, le New, le Jubilee, l’Eden, le Strathtyrum, et le Balgove. C’t’une usine ici. Tous les jours, on a des centaines de joueurs, et des bons en plus. Y a quinze jours, c’était pire encore.
– À cause du British Open ?
– Non, pas directement. L’Open se jouait au Royal Troon, près de Glasgow sur la côte ouest, du jeudi au dimanche. Mais les jours d’avant, on accueillait la plupart des pros : Will Tyron Jr, Robby Elster et tous les autres, la crème quoi. Y z’étaient venus chez nous pour s’préparer dans des conditions proches de celles de l’Open. C’est dans ces journées-là qu’on a réglé son compte à l’Américaine, hein ? Quand y z’étaient encore chez nous ? C’est c’que vos collègues m’ont dit en tout cas.
– C’est bien ça. Apparemment le mardi après-midi, celui qui précédait le British Open.
– Ouais. Mais j’leur ai dit à vos collègues : que voulez-vous qu’on r’marque avec un va-et-vient pareil ? C’est même un sacré coup d’chance que j’l’ai trouvée si vite l’Américaine. Elle aurait pu rester là-dedans bien plus longtemps encore… Tiens, on arrive !
Harry Logan stoppa son véhicule à la sortie d’une courbe, pilant devant la pancarte annonçant le “6th HOLE”.
– On y est, m’sieur. Le sixième trou, le Heathery, c’est là qu’elle était, annonça le greenkeeper, et il étendit son bras au-dessus d’une succession ininterrompue de trous et de bosses aux teintes d’un vert plus ou moins prononcé.
– Pardon, monsieur Logan : à quelle distance sommes-nous de notre point de départ, du club house je veux dire ?
– On a bien fait un mile et demi. J’vous avais dit qu’c’était pas à côté.