Chapitre 2

994 Words
Chapitre 2 Enfin, le moment tant redouté s’est présenté — ironie parfaitement assumée. L’assemblée annuelle réunissant tous les Alphas venait de s’ouvrir, et j’avais déjà décidé comment survivre aux quatre jours à venir : m’user le corps à l’entraînement, parcourir les limites du territoire, multiplier les rondes jusqu’à l’épuisement. Tout valait mieux que rester enfermée à observer ce théâtre social absurde. On nous répétait depuis l’enfance que cette rencontre renforçait l’harmonie entre les meutes. En réalité, elle ressemblait surtout à un vaste marché matrimonial déguisé. Chaque Alpha y voyait l’occasion de dénicher une alliance avantageuse, un compagnon ou une compagne doté·e d’un statut suffisant pour renforcer son pouvoir. La règle était simple : tout membre issu d’une lignée Alpha, Bêta ou Gamma, âgé d’au moins quinze ans, devait être présent. Officiellement pour apprendre, officieusement pour être vu. Pour la Meute de la Pierre de Lune, cela signifiait la présence de notre Alpha, accompagné de Donovan et de sa sœur Elinor, de notre Bêta avec Gibson et Kali, sans oublier Slater, mon jeune frère, et moi-même. Comme toujours, nous arrivâmes avant tout le monde. Un guerrier nous guida jusqu’à notre table, placée dans l’immense salle où se tiendraient les échanges. Rapidement, d’autres délégations affluèrent, chacune escortée de ses héritiers. Les mâles arboraient des tenues sobres, presque solennelles. Les femelles, en revanche… le spectacle laissait perplexe. Jupes trop courtes, hauts trop étroits, tissus tirés à l’extrême comme si le but était de dévoiler davantage que de couvrir. Je me demandai sincèrement ce qui poussait leurs parents à tolérer cela. Mon père m’aurait fait demi-tour avant même que je n’atteigne le seuil. Donovan perçut mon amusement et m’interrogea par le lien mental. Lorsque je lui expliquai la réaction qu’aurait eue mon père, il manqua de s’étouffer avec sa boisson. Papa, qui avait tout entendu, renchérit aussitôt, outré par ce manque de dignité parentale. Nous éclatâmes de rire en voyant entrer une nouvelle jeune femme dont la tenue frôlait l’indécence. L’odeur ambiante me frappa de plein fouet. Désir, excitation, sexe à peine dissipé. Mon estomac se contracta lorsqu’un futur Gamma prit place juste derrière nous. Kali lâcha une plainte mentale cinglante sur l’hygiène douteuse de l’individu, et je lui fis remarquer qu’aucune douche ne pouvait effacer ce qui venait tout juste d’avoir lieu. Pire encore, nombre de ces effluves ne provenaient même pas de partenaires destinés. Ma remarque attira plusieurs regards courroucés. Notre Alpha tenta de relativiser en soulignant que, lycans, nous étions plus sensibles que les loups-garous. Je lui rappelai calmement combien de fois il avait lui-même flairé l’infidélité avant même qu’elle ne soit avouée. Son rire franc confirma que j’avais touché juste, tandis qu’Elinor et Kali étouffaient leurs gloussements. Lorsque tout le monde fut installé, Slater, mon père et moi respirions à peine. Même les moins sensibles semblaient incommodés. La journée était dédiée aux salutations royales et aux échanges informels. Une épreuve. Les Alphas conservaient des visions archaïques du rôle des femmes, et leurs regards oscillant entre convoitise et mépris me donnaient envie de disparaître. À l’entrée de la famille royale, chacun se leva. Je remarquai leurs expressions crispées. Elinor murmura qu’eux aussi percevaient cette puanteur morale, et je hochai la tête. Mon attention fut attirée par une femme à peine vêtue, installée près de la scène, aux côtés de Mavka, future mère de la princesse Gamma. Leur conversation feutrée contrastait avec l’insistance du regard de l’inconnue, rivé sur l’estrade. La personne qu’elle espérait attirer ne lui prêtait manifestement aucune attention, et son irritation devenait palpable. Je formulai le vœu silencieux que personne ici ne lui soit lié par le destin. Twilight s’amusa de mes pensées et évoqua même l’éventualité qu’elle convoite une femelle. Je remerciai intérieurement mon père pour mon entraînement mental : sans lui, je me serais effondrée de rire. Ces cinq minutes de mondanités accordées par la royauté m’ont toujours paru absurdes. Débattre de liens d’âmes comme d’un sujet de salon me dépassait. Le futur Gamma royal, seul encore célibataire, éveillait cependant une certaine pitié. Twilight comprit aussitôt : la femme près de Mavka était là pour son fils, Deimos. Quatre jours à esquiver les avances déguisées, quatre jours à supporter ma mère tentant de jouer les entremetteuses. Goliath grondait déjà dans mon esprit. Elle persistait, amenant toujours de nouvelles candidates, malgré nos refus répétés. Le Roi lui avait interdit les invitations officielles, mais elle tentait désormais de me forcer à partager des repas privés. Je refusais systématiquement, me réfugiant derrière mes obligations de future Grand Gamma royale. Mes parents avaient été liés par le destin. Mon père avait cru à cet idéal, et l’avait payé cher. L’infidélité de Mavka avait détruit leur union. Il n’avait reconnu ma naissance qu’après preuve médicale, puis obtenu l’annulation de leur lien. Il m’avait élevée seul. Elle, en revanche, n’était jamais partie, espérant tirer profit de mon futur rang. À huit ans, j’avais mis fin à cette illusion. Je lui avais dit la vérité : elle n’aimait pas son enfant, seulement ce qu’il représentait. Même Goliath méprisait son égoïsme, tout comme son lycanthrope, qui avait négligé son propre petit — une aberration contre nature. La voix d’Ammon me ramena au présent tandis que nous approchions de la salle de réunion. Nous flairâmes l’air en même temps, jurant à l’unisson. Asha, sa compagne, demanda pourquoi ils se livraient à ces excès avant des réunions officielles. Ammon tenta de la distraire. Elle peinait davantage que nous à masquer son dégoût, contrainte par son futur rôle de reine. Je fixai nos places, mais comme chaque année, la tenue irréprochable des femmes de la Pierre de Lune me frappa. Elles seules affichaient une allure digne de dirigeantes. Je le fis remarquer à Asha avec un sourire. Puis je vis Mavka. Encore. Assise près de la scène, flanquée d’une femme vêtue de… quelque chose d’indéfinissable. Si cette accoutrement était censé séduire, alors je devais être profondément défectueuse. Lorsque je formulai cette pensée, Asha trébucha presque, rattrapée de justesse par Ammon.
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