Chapitre 1
Où Mary Lester téléphone à son amie Monette pour la prévenir qu’elle arrive à Trébeurnou.
Mary Lester passa par son bureau pour prendre quelques affaires, saluant au passage l’illustre Albert Passepoil, flic par erreur et surtout grâce à l’appui indulgent du lieutenant Fortin. Ce rude gaillard qu’était Fortin, homme de terrain s’il en fut jamais, avait, de manière inexplicable, pris sous son aile tutélaire cet être falot égaré dans la police qui avait pour nom Albert Passepoil.
Mais, Mary le savait, Fortin n’était pas seulement la brute sans cervelle que sa carrure de demi de mêlée laissait imaginer. Il était parfois incroyablement intuitif et c’était probablement cette intuition qui avait deviné chez Passepoil des ressources insoupçonnées et formidablement utiles pour la police de demain, c’est-à-dire d’extraordinaires capacités en informatique.
Quant à Passepoil, Fortin était pour lui plus qu’un homme, une quasi-divinité.
Tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Mary jeta joyeusement :
— Ça va, Albert?
— Oh! Oh! fit Passepoil surpris.
Il se leva si brusquement qu’il fit tomber sa chaise.
— Ca… Ca… Capitaine!
Son visage d’adolescent prolongé s’était empourpré. Les femmes troublaient fort Albert Passepoil, et Mary Lester plus que toute autre. Et ça se traduisait par un incoercible bégaiement.
Elle lui tendit la main qui rencontra une autre main, molle, aux doigts moites. Albert n’était pas du genre à essayer de broyer les doigts qui se tendaient à lui pour affirmer sa virilité.
— Ça va comme tu veux, Albert?
Il hocha la tête affirmativement.
— Et… Et vous, capitaine?
— Impeccable! Me voici en congé pour un mois.
Albert Passepoil apprécia l’information en arrondissant sa bouche.
— Un… Un mois?
— Oui mon vieux.
— Et… Et Fortin n’est pas là non plus!
Le visage d’Albert Passepoil se rembrunit et il parut soudain désolé. Si les deux êtres qu’il vénérait le plus disparaissaient du commissariat, qu’allait-il devenir?
— Il reviendra, assura Mary. Tu n’es pas tout seul ici! Ça se passe bien avec les collègues?
— Voui… fit Passepoil sans enthousiasme aucun. Ils m’apportent du boulot.
Il montra de la main un tas de papiers posé près de son clavier.
— Des recherches?
Passepoil hocha la tête affirmativement.
Sa science des ordinateurs avait fait le tour du commissariat, si bien que, du brigadier au grand patron, tout le monde avait recours à ses services. L’art d’utiliser les compétences… On avait vite compris que le protégé de Fortin ne serait jamais un homme d’action, mais que dans le domaine des claviers et des écrans, il était incontournable.
— Il faut que je te laisse, dit Mary. Mes amitiés à ta mère.
Elle avait rencontré cette petite femme effacée lors d’une précédente enquête que Passepoil avait contribué à dénouer par des recherches sur son équipement informatique personnel.
Il bredouilla :
— Si vous voulez lui rendre visite, elle serait très heureuse.
Mary assura :
— Je n’y manquerai pas!
Elle se promit - puisqu’elle allait avoir le temps - d’inviter la mère d’Albert à dîner. Elle était sûre que madame Passepoil, aussi timide que son fils et aussi habile couturière qu’il était habile informaticien, ne connaissant pas grand monde dans la région, ferait bon ménage avec Amandine Trépon, la vieille amie de Mary Lester qui était pour elle une sorte de mère de substitution.
Elle s’en retourna à son domicile, venelle du Pain Cuit, pensant y trouver Amandine qui en avait fait sa résidence secondaire. Elle fut surprise car la maison était vide de toute présence humaine. Seul le chat Mizdu gardait les lieux. Elle s’assit sur le canapé et le caressa, ce qui mit le matou dans un état proche de l’extase.
Puis elle se souvint qu’une de ses vieilles amies, Monette Charron, s’était rappelée à son bon souvenir par un message téléphonique la veille.
Elles s’étaient beaucoup vues pendant un temps, puis Mary, ayant renoué avec son amoureux Lilian Rimbermin, s’était trouvée moins libre. Monette Charron était alors infirmière à l’hôpital de Quimper. Elle avait quitté la région après une déception sentimentale et s’était installée comme infirmière libérale dans sa région d’origine, le nord Finistère.
Elle forma son numéro :
— Allô, Monette?
— Oui…
Elle eut l’impression que la voix de son amie était tendue, méfiante.
— Bonjour, c’est Mary.
— Mary?
— Mary Lester. Tu m’as laissé un message hier…
— Oh, Mary, oui! Comme je suis contente de t’entendre!
Sa voix s’était subitement éclairée.
Il y eut un silence et Mary demanda :
— Ça va?
— Oui…
Nouvelle réticence.
— Écoute, dit l’infirmière, je ne peux pas te causer maintenant. Je te rappelle dans dix minutes.
— D’accord, dit Mary.
Elle raccrocha, perplexe. Cette brève conversation lui avait laissé un sentiment bizarre. Elle fut tirée de ses réflexions par le bruit d’un index toquant au carreau de la véranda. Elle se pencha et aperçut le visage souriant d’Amandine Trépon.
— Je peux entrer?
— Bien sûr, dit Mary en allant au-devant de sa vieille amie.
Elle embrassa Amandine qui portait un petit panier à la main.
— Si vous dînez là ce soir, je peux vous faire une omelette aux girolles.
— Il y a encore des girolles en cette saison?
— Faut croire, dit Amandine. Mon voisin a fait une telle cueillette qu’il m’en a apporté et il y en a bien pour quatre!
— Une omelette aux girolles? s’exclama Mary, merveilleux! Et, s’il y en a pour quatre, il y en a pour deux, non?
Son téléphone portable se mit à sonner; elle s’excusa auprès Amandine :
— Juste un moment, j’attendais cette communication.
Amandine hocha la tête d’un air entendu et s’éclipsa dans la cuisine tandis que Mary s’asseyait dans son canapé, face à la cheminée.
C’était bien son amie Monette.
— Allô, Mary? Excuse-moi pour tout à l’heure…
— Ce n’est pas grave, dit Mary, j’ai pensé que tu étais en soin chez un de tes malades. Tu as beaucoup de boulot, je suppose.
— Oui, mais ce n’est pas ça… Je te rappelle d’une cabine.
Mary s’étonna :
— Pourquoi? Tu ne reçois pas bien sur ton portable?
— Si, mais je suis écoutée.
Mary resta un instant sans voix, crut ne pas avoir bien entendu et répéta, incrédule :
— Tu es écoutée? Ton téléphone est écouté?
— Oui.
— Mais par qui?
— Si je le savais!
— Attends… Qu’est-ce qui te fait dire ça?
— Des bruits bizarres dans l’appareil, des craquements, tu sais comme on entend dans les films.
De nouveau Mary réfléchit. Puis elle demanda :
— Oh, Monette, tu es sûre que ça va?
Elle entendit un rire grinçant :
— Tu crois que je suis folle?
— Non, non, bien sûr que non! protesta-t-elle. Je pense que tu te fais des idées. Je suis bien placée pour le savoir, on ne met pas quelqu’un sur écoute comme ça! Il y a toute une procédure à respecter! Et, entre nous, quel intérêt y aurait-il à mettre une infirmière de campagne sur écoute? Tu détiens des secrets qui menacent la nation?
— Tu ne me prends pas au sérieux!
Cette fois il y avait de l’amertume dans la voix de Monette.
— Excuse-moi, je ne voudrais pas te blesser, mais il m’est difficile de croire que ton portable est sur écoute!
— Il n’y a pas que mon portable, mon fixe également.
Mary fronça les sourcils :
— Qu’est-ce qui se passe, Monette?
— Ça serait trop long de te dire ça par téléphone. D’ailleurs mon crédit carte est épuisé, ça va couper.
Mary prit sa décision instantanément :
— Ne t’inquiète pas, j’arrive demain!
Elle n’entendit pas de réponse, seulement la tonalité du téléphone indiquant que la communication avait été interrompue.
Mary resta un moment pensive, caressant distraitement son chat hérité de la gwrac’h. Qui a dit qu’un chat était un tigre qu’on peut caresser? À défaut d’être un tigre, Mizdu avait les proportions d’une petite panthère noire. Et, au besoin, il pouvait en avoir la dangerosité. Quelques personnes mal intentionnées qui avaient voulu approcher la maison de Mary l’avaient appris de cuisante manière.
Elle finit par poser l’appareil qu’elle avait gardé en main sur la table basse devant elle. La Monette qu’elle avait connue alors qu’elle était infirmière à l’hôpital Laënnec était une jeune femme saine, équilibrée, aimant la rigolade. Celle qu’elle venait d’entendre au téléphone avait une voix atone, éteinte, une voix de vieille femme inquiète.
Une liaison qui avait mal tourné (avec un interne de l’hôpital) l’avait décidée à quitter son poste et à s’établir comme infirmière à domicile à Trébeurnou, sur la baie de Morlaix, où elle possédait une maison héritée de sa grand-mère.
N’était-elle pas encore remise de son grand chagrin d’amour? Non, ce n’était pas la cause car elle avait souvent invité Mary à lui rendre visite, mais jamais sa voix n’avait paru aussi morne.
Il en est ainsi des meilleures relations, le temps, la séparation les font se distendre et on se retrouve un jour devant quelqu’un qui avait été particulièrement intime et à qui on ne trouve plus grand-chose à dire.
Inconsciemment, Mary avait reporté sa visite, ne conservant qu’un contact téléphonique avec son amie jusqu’à… Jusqu’à quand, au fait? À bien y réfléchir, ça faisait au moins un an qu’elles ne s’étaient pas appelées. Et puis ce coup de téléphone la veille, l’attitude étrange de Monette… Bigre, elle subodorait quelque mystère.
Elle se leva, poussa la porte de la cuisine où régnait une alléchante odeur de sous-bois. Armée d’un couteau à courte lame pointue, Amandine Trépon assise devant une table sur laquelle elle avait déposé un torchon, préparait les petits champignons jaunes.
Elle avait revêtu ce tablier de grosse toile bleue qui lui servait aussi bien au jardin qu’en cuisine, et chaussé ses lunettes « à voir de près ». Son regard inquisiteur scrutait Mary par-dessus les verres en demi-lunes.
Elle avança la tête, la mine gourmande :
— Une nouvelle affaire?
— Non, dit Mary. Une amie que je n’ai pas vue depuis longtemps qui m’invite chez elle.
— Chez elle? Pour quoi faire?
— Pour passer quelques jours de vacances
— Où ça?
— À Trébeurnou.
La cuisinière plissa le front, perplexe, et redemanda :
— Où ça?
— Trébeurnou. Ça ne vous dit rien?
Amandine secoua la tête négativement :
— Rien de rien!
— C’est sur la côte nord…
Une nouvelle fois Amandine plissa le front, mais c’était d’inquiétude :
— Encore chez ces goémoniers de malheur?
Elle avait gardé un mauvais souvenir de l’enquête de Mary au village de Kerlaouen.
— Mais non, c’est plus loin, entre Roscoff et Lannion.
Devant l’expression inquiète d’Amandine, elle éclata de rire :
— Ne faites pas cette tête, Amandine! Je ne pars pas à la guerre, je vais en vacances.
— Humph, fit Amandine, vous ne partez jamais pour la guerre, et pourtant, quelquefois, quand on voit dans quel état vous revenez on pourrait se demander…
Elle hocha la tête, la bouche pincée, et demanda, sceptique :
— En vacances, en cette saison?
— Je n’ai pas le choix, mon patron, influencé par un médecin particulièrement adepte du principe de précaution, m’a imposé un mois de congé. Il pense que j’ai subi un traumatisme tel que ça nécessite quatre semaines de repos.
Amandine battit des mains :
— Magnifique!
Mary réfréna cet enthousiasme :
— Magnifique, sauf que, pendant un mois, je n’aurai rien à vous raconter, et donc, vous n’aurez rien à écrire! D’ailleurs, il faut que je vous le dise, si vous voulez continuer à raconter ma vie…
— Comment si je veux? Mais la question ne se pose même pas!
— J’étais sûre de votre réponse! dit Mary. Mais vous aurez parfois à taper des textes dictés par monsieur Failler.
Le visage d’Amandine s’assombrit :
— Je croyais qu’il ne voulait plus s’en occuper!
— C’est moi qui le lui ai demandé, expliqua Mary.
— Et pourquoi? Vous n’étiez pas contente de notre association? Ça fonctionnait bien, pourtant!
Il y avait du désespoir dans sa voix. Mary eut peur qu’elle se mette à pleurer.
Elle s’efforça de la rassurer :
— Ça fonctionnait même impeccablement, Amandine, vous êtes une secrétaire hors pair. Seulement, il fallait que je mette en forme tous les éléments d’une enquête, et ça me prenait beaucoup de temps.
— Ah… fit Amandine déconfite.
— Maintenant, je vais redonner tous ces éléments à Jean Failler, et il s’occupera d’en faire un roman que vous aurez à taper si vous le voulez bien.
Amandine restant muette, vivante image du dépit et de la perplexité, Mary ajouta :
— Je peux vous confier mes rapports de police, Amandine, croyez-vous que vous sauriez en faire une histoire?
— Si vous m’aidez, oui.
— Oui, si je vous aide… Seulement voilà, je dois vous avouer que, lorsqu’une affaire est bouclée, ça me pèse d’y revenir. J’ai hâte de passer à autre chose. Et puis, j’ai toujours l’impression en disant « je » d’être en train de me vanter et ça me gêne. Je crois vraiment qu’il vaut mieux que Jean Failler reprenne la plume.
Amandine semblait vraiment triste.
— Ça n’empêche, ajouta Mary, que nous ferons les relectures ensemble…
Amandine parut rassérénée.
— Ah bon…
— Oui, et puis il y aura toujours certaines enquêtes que j’aurai envie de raconter moi-même.
Du coup le visage d’Amandine s’éclaira. Mary acheva de la rassurer :
— Je mettrais ma tête à couper que vous avez quelques sujets sous le coude!
— Sûr que j’ai de quoi! affirma Amandine. J’en ai encore à mettre au propre, vous le savez bien.
Mary s’assit près d’Amandine :
— Eh bien, mettez au propre, comme vous dites, et ensuite Jean Failler relira et vous fera savoir ce qu’il en pense.
Amandine regarda Mary sans mot dire, comme si cette dernière phrase lui avait donné matière à réflexion.
— D’ailleurs, dit Mary, je ne vous ai pas rendu justice…
Amandine leva sur elle des yeux interrogateurs.
— Je ne vous ai jamais remerciée comme il convenait. Dans le prochain livre, vous figurerez dans les remerciements.
— Moi! s’exclama la cuisinière-jardinière-dactylographe, prête à défaillir.
— Oui, assura Mary, et, je vous le répète, ce n’est que justice. Vous m’avez tant aidée que je m’en veux de ne pas y avoir pensé avant.
— Ah ben ça! dit Amandine.
Elle en oubliait ses champignons, jamais Mary n’aurait pensé que cette attention lui aurait causé un tel plaisir.
— Mon nom dans un livre…
Elle n’en revenait pas. Alors Mary prit un champignon et demanda :
— Je peux vous donner un coup de main?
C’était empiéter sur le domaine de la cuisinière qui reprit soudain ses esprits.
— Laissez! ordonna-t-elle, vous ne savez pas faire ça!
— Et comment voulez-vous que j’apprenne si vous ne me montrez pas?
— Eh bien, regardez, dit Amandine.
Puis se ravisant :
— Non, allez plutôt me jouer quelque chose au piano. Vous vous souvenez, cet air qui est si beau…
Mary s’en souvenait, de cet air qui était si beau. Elle retourna dans le salon en laissant la porte de la cuisine ouverte et souleva le couvercle du clavier. Elle plia soigneusement la protection ouatinée qui couvrait les touches d’ivoire un peu jaunies et fendillées du Gaveau qu’elle tenait de sa mère, et elle attaqua le premier nocturne de Chopin tandis que le beurre grésillait dans le poêlon de fonte.
— Que c’est beau! fit Amandine d’une voix fondante.
Et en écho Mary répondit :
— Et que ça sent bon!