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544 Words
6À l’évidence, Flavie Keller n’était pas pressée de rentrer chez elle, en dépit de l’heure tardive. Norbert Jemsen ne savait trop si elle restait pour lui ou pour échapper à autre chose. Il la regarda. Elle était petite, brune, les cheveux raides coupés au carré. Elle devait avoir la quarantaine, guère plus. Il avait beau faire des efforts, il ne se rappelait pas d’elle. Cette absence de souvenirs lui faisait peur. C’était comme un grand vide en lui, le néant. Il éprouva soudain des doutes au sujet de la gravité de ses blessures. — Flavie, pourriez-vous me trouver un miroir, s’il vous plaît ? Elle ne posa pas de question, partit dans la salle de bains, et lui tendit une glace. Il regarda son reflet. Quelques coupures superficielles lardaient les parties visibles de son visage. Le côté gauche était masqué par un grand pansement compressif. Jemsen pensa à Van Gogh. Il arrivait à se souvenir du détail d’un tableau, mais pas des lambeaux de sa vie. Il reposa le miroir sur son lit d’hôpital. — Sait-on qui a fait sauter cette bombe ? Sa greffière le regarda tristement. — La police enquête. J’imagine qu’elle voudra vous poser des questions. Vous étiez sur les lieux. — Mais je ne me souviens de rien. — Les fédéraux sont déjà passés, pendant que vous dormiez. Ils vont revenir. La police fédérale ? — C’est elle qui est en charge de l’affaire. Un procureur de la Confédération spécialisé dans les affaires de terrorisme a été saisi. Jemsen soupira. C’était peut-être mieux ainsi. Un collègue du ministère public neuchâtelois n’aurait assurément pas eu le même recul à son égard. — Ils ont mis tous vos dossiers sous séquestre, reprit Flavie Keller. — Pourquoi ? s’étonna-t-il. — Ils ont dit qu’ils ne voulaient écarter aucune piste. — Ils pensent que j’étais visé ? — Ils ne l’ont pas affirmé. Mais… — L’hypothèse existe ? À l’extérieur, la pluie avait repris de plus belle. C’était vraiment une sale journée. — Quels dossiers ont-ils ramassés ? — Tous ceux qui étaient en cours d’instruction. Jemsen essaya de réfléchir. — Et vous-même, Flavie, vous avez des soupçons ? Elle ne répondit pas directement à la question. — Ils n’ont mis sous séquestre que les dossiers physiques au format papier. Comme vous le savez, tous nos dossiers sont scannés dans Juris. Jemsen ne savait plus. Juris désignait le système informatique du pouvoir judiciaire neuchâtelois et de plusieurs autres cantons. Mais il comprit où elle voulait en venir. Il lui sourit. — Vous pensez qu’on pourrait les parcourir ensemble ? — Oui, ce serait une idée. Peut-être que ça remettrait un peu d’ordre dans votre mémoire. Et puis… Elle hésita. — Et puis ? — Vous n’avez qu’une confiance limitée dans la police, non ? En tout cas, vous répétez sans cesse qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. — C’est mon credo ? — Plutôt une psychose, osa-t-elle, avec un petit sourire au coin des lèvres. — À ce point ? — Ah ça… On peut dire que vous n’aimez pas beaucoup les flics et qu’ils vous le rendent bien. Je vous ai toujours dit qu’un jour, ça se retournerait contre vous. Vous n’avez jamais voulu m’écouter. Jemsen avait effectivement des rapports difficiles avec les forces de l’ordre, qui lui reprochaient de ralentir sciemment les procédures, de refuser des actes d’enquête ou de traîner inconsidérément avant de les ordonner. Cette funeste habitude lui avait valu une procédure disciplinaire encore ouverte du Conseil de la magistrature. Et la commission judiciaire du Grand Conseil, chargée de réélire les magistrats tous les six ans, s’était aussi saisie du problème. Jemsen allait répondre et expliquer à sa greffière qu’il respectait la police, lorsqu’il fut interrompu par l’entrée de deux flics en civil dans sa chambre d’hôpital.
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