8Avant de pousser la porte de la chambre 503, ils s’étaient mis d’accord. Mollier poserait les questions et le commissaire observerait les réactions du procureur. Kramer n’aimait pas Jemsen et ne s’en était jamais caché. Le proc avait bousillé trop d’enquêtes par son incompétence et ses retards. Il représentait pour le commissaire tout ce qu’un mauvais magistrat instructeur peut accumuler d’écueils, un frein permanent au travail de la police. Et Kramer, comme beaucoup, attendait que les autorités de surveillance assument leur rôle en destituant Jemsen.
Le voir ainsi diminué sur son lit d’hôpital n’atténuait en rien cette rancœur.
— Pouvez-vous nous laisser seuls avec lui ? demanda Mollier à la greffière.
Flavie Keller eut l’air ennuyé et lança un regard au blessé.
— Elle reste, dit Jemsen. Elle reste ou je ne réponds pas à vos questions.
Mollier jeta un coup d’œil interrogateur à Kramer. Le commissaire lui fit signe de ne pas insister.
— Comme vous voudrez, monsieur le procureur.
— Je vous préviens, je n’ai pratiquement aucun souvenir de ce qui s’est passé. Que voulez-vous savoir ?
Le policier sortit un calepin et un stylo de la poche de sa veste.
— Est-ce que le nom d’Alihan Satujev évoque quelque chose pour vous ?
Jemsen haussa les sourcils en cherchant une réponse dans les yeux de sa greffière.
— Non. Ça devrait ?
— C’est un Tchétchène directement lié à une instruction que vous avez dirigée, celle du gang Jamahat. Des petits cons qui, sous couvert d’un groupe de rap et de trafic de m*******a, se prennent pour des caïds en séquestrant dans des caves les clients qui leur doivent de l’argent. Des lâches cachés sous des carapaces de gros durs.
Le procureur vit dans le regard de Flavie Keller qu’elle savait de quel dossier il s’agissait.
— Quel rapport avec l’attentat ? demanda-t-il.
— Nous ne savons pas encore. Mais Satujev s’est ouvertement réjoui de ce qui vous est arrivé, en publiant un post sur les réseaux sociaux, entre quelques partages de vidéos de décapitations de Daesh.
— Comme vous dites, un petit con.
— Certes, mais un con dangereux.
— C’est ce que vous pensez ?
— Le psychiatre qui l’a expertisé le pense.
— Ça n’en fait pas encore un poseur de bombe. J’imagine qu’il faut des moyens pour cela, non ?
Mollier ne répondit pas. Il fit mine de prendre des notes dans son calepin.
— Pardonnez-moi, inspecteur, intervint la greffière, mais comment se fait-il que vous enquêtiez sur l’attentat ? L’affaire n’est-elle pas aux mains de la police judiciaire fédérale ?
Kramer qui, jusque-là, regardait par la fenêtre en direction du stade de la Maladière où se jouait un match de Xamax, l’équipe de foot de la ville, se retourna et s’adressa à Flavie Keller.
— On agit sous le couvert d’une délégation générale de compétence.
— C’est curieux que le ministère public n’en ait pas été informé.
— L’urgence nous autorise à procéder de la sorte, précisa le commissaire.
La greffière lui lança un regard noir. Elle avait confirmation de ce qu’elle pensait : les deux policiers cantonaux outrepassaient leurs droits. Elle allait dire le fond de sa pensée, lorsque Jemsen s’interposa.
— Laissez tomber, Flavie. J’ai bien compris la situation. Messieurs, je ne peux vous être d’aucun secours pour le moment.
— C’est à nous d’en juger, monsieur le procureur.
— Si je ne m’abuse, commissaire, c’est la justice qui juge. La police ne fait qu’exécuter.
Kramer lança un regard amer au représentant du Parquet et admit avec un sourire glacial :
— Vous avez parfaitement raison, monsieur le procureur. Accepteriez-vous néanmoins que nous procédions à un prélèvement de votre ADN ?
La question surprit Jemsen.
— Pour quelle raison ?
— À des fins d’exclusion dans les recherches d’identification des victimes.
Le policier lui expliqua que le CURML, le centre universitaire de médecine légale de Lausanne, était chargé d’analyser toutes les traces génétiques relevées sur les lieux de l’explosion, à commencer par l’analyse ADN des morceaux de cadavres. L’argument convainquit le procureur d’accepter. Mollier se chargea d’effectuer un frottis buccal au moyen d’un coton-tige, qu’il glissa dans une éprouvette en plastique.
— Ce n’est pas le service forensique qui se charge de ça, d’habitude ? demanda la greffière.
— Nos inspecteurs scientifiques sont débordés, répondit Kramer et, se tournant vers le procureur, il ajouta :
— Nous ne savons pas si cet attentat était dirigé contre vous ou non. Dans le doute, nous laisserons des agents en faction dans le couloir. Pour votre sécurité.
Jemsen n’était pas dupe. Cette conversation lui laissait un goût amer. Il ne fut pas mécontent de voir les deux policiers quitter sa chambre. Avant que la porte se ferme, il entendit une dernière bribe de conversation entre eux.
— Appelle Martin et dis-lui de nous retrouver au BAP.
— J’ai essayé, mais il ne répond pas.
— Alors, allons voir le toubib. J’aimerais lui poser quelques questions.