I. DA DE BARANCY-1

2009 Words
I. DA DE BARANCY Le recteur eut un singulier sourire. – C’est aussi le nom de l’enfant ? demanda-t-il. La question était presque impertinente. La dame le comprit, se troubla encore davantage et cacha son embarras sous un grand air de dignité : – Mais… certainement, monsieur l’abbé… certainement. – Ah ! dit le prêtre d’une voix grave. C’était lui maintenant qui ne savait plus comment exprimer ce qu’il avait à dire. Il roulait la carte entre ses doigts, avec ce petit frémissement des lèvres de l’homme qui comprend la valeur et l’effet des paroles qu’il va prononcer. Tout à coup, il se leva, s’approcha d’une des hautes portes-fenêtres qui donnaient de plain pied sur un grand jardin planté de beaux arbres et tout empourpré par un rouge soleil d’hiver, puis frappa un léger coup à la vitre. Une silhouette noire passa devant les fenêtres, et un jeune prêtre apparut presque aussitôt dans le cabinet. – Tenez, mon bon Duffieux, dit le supérieur, promenez un peu cet enfant… Montrez-lui notre église, nos serres… Il s’ennuie là, ce pauvre petit homme… Jack crut que l’on prenait ce prétexte de promenade pour couper court aux adieux pénibles de la séparation, et son regard eut une telle expression de désespoir et d’effroi, que le bon prêtre le rassura doucement : – N’aie pas peur, mon petit Jack… ta mère ne s’en ira pas… tu vas la retrouver ici. L’enfant hésitait encore. – Allez, mon cher !… fit M me de Barancy avec un geste de reine. Aussitôt il sortit sans un mot, sans une plainte, comme s’il était déjà assoupli par la vie et préparé à toutes les servitudes. Quand il fut dehors, il y eut dans le cabinet un moment de silence. On entendait les pas de l’enfant et de son compagnon s’éloigner en criant sur le sable durci par le froid, le pétillement du feu, des piaillements de moineaux dans les branches, des pianos, des voix, le murmure d’une maison pleine, tout le train, assourdi par l’hiver et les fenêtres closes, d’un grand pensionnat à l’heure de l’étude. – Cet enfant a l’air de bien vous aimer, madame, dit le recteur, que la grâce et la soumission de Jack avaient touché. – Comment ne m’aimerait-il pas ? répondit M me de Barancy peut-être un peu trop mélodramatiquement ; le pauvre cher n’a que sa mère au monde ! – Ah ! vous êtes veuve ? – Hélas ! oui, monsieur le supérieur… Mon mari est mort, il y a dix ans, l’année même de notre mariage, et dans des circonstances bien douloureuses… Ah ! monsieur l’abbé, les romanciers qui vont chercher si loin les aventures de leurs héroïnes ne se doutent pas que la plus simple vie peut quelquefois défrayer dix romans… Mon existence en est bien la preuve… Voici : M. le comte de Barancy appartenait, comme son nom peut vous l’apprendre, à une des plus anciennes familles de Touraine… Elle tombait mal. Justement le père O… était né à Amboise et connaissait à fond toute la noblesse de sa province. À l’instant même, le comte de Barancy alla rejoindre dans les doutes et les défiances de son esprit le major général Peambock et le rajah de Singapore. Il n’en laissa pourtant rien paraître et se contenta d’interrompre doucement la soi-disant comtesse : – Ne croyez-vous pas comme moi, madame, demanda-t-il, qu’il y aurait de la cruauté à éloigner sitôt de vous un enfant qui vous semble si attaché ? Il est bien jeune encore. Et puis serait-il assez fort pour supporter la douleur d’une telle séparation ?… – Mais vous vous trompez, monsieur, répondit-elle très naïvement. Jack est un enfant très robuste. Il n’a jamais été malade. Un peu pâlot peut-être, mais cela tient à l’air de Paris, auquel il n’est pas habitué. Ennuyé de voir qu’elle ne saisissait pas sa pensée à demi mot, le prêtre reprit en accentuant la note : – D’ailleurs, pour le moment, nos dortoirs sont pleins… la saison scolaire est déjà très avancée… Nous avons même dû renvoyer des élèves nouveaux à l’année prochaine… Je vous serai fort obligé d’attendre jusqu’à cette époque. Peut-être alors pourrons-nous essayer… Pourtant, je ne réponds de rien. Elle avait compris. – Ainsi, dit-elle en pâlissant, vous refusez de recevoir mon fils ? Refuserez-vous aussi de me dire pourquoi ? – Madame, répondit le prêtre, j’aurais donné tout au monde pour que cette explication n’eût pas lieu ; mais, puisque vous m’y forcez, il faut bien vous apprendre que la maison que je dirige exige des familles qui lui confient leurs enfants des conditions de moralité exceptionnelles… Il ne manque pas, à Paris, d’institutions laïques où votre petit Jack trouvera tous les soins qui lui sont nécessaires ; mais, chez nous, cela est impossible. Je vous en conjure, ajouta-t-il à un mouvement de protestation indignée, ne me faites pas m’expliquer davantage… Je n’ai le droit de rien vous demander, de rien vous reprocher… Je regrette la peine que je vous fais en ce moment, et croyez bien que la rigueur de mon refus m’est aussi pénible qu’à vous. Pendant que le prêtre parlait, le visage de M me de Barancy avait passé par toutes les expressions de douleur, de dédain, de confusion. D’abord elle avait essayé de faire bonne contenance, gardant la tête droite et le masque mondain bien attaché ; mais les paroles bienveillantes du recteur, tombant sur cette âme enfantine, la firent se fondre tout à coup en plaintes, en larmes, en aveux, en expansions bruyantes et désolées. Oh ! oui, allez, elle était malheureuse. On ne savait pas tout ce qu’elle avait souffert déjà pour cet enfant… Eh bien, oui ! le pauvre cher petit être n’avait pas de nom, pas de père ; mais était-ce une raison pour lui faire un crime de son malheur et le rendre responsable de la faute de ses parents ? « Ah ! monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, je vous en prie… » Tout en parlant, par un mouvement d’abandon qui aurait pu faire sourire dans une circonstance moins grave, elle avait pris la main du prêtre, une belle main d’évêque, douillette et blanche, que le bon père essayait de dégager doucement, non sans un peu d’embarras. – Calmez-vous, ma chère dame…, disait-il effrayé de ces effusions, de ces larmes ; car elle pleurait comme une enfant qu’elle était, avec des sanglots, des suffocations, le laisser-aller naïf d’une nature un peu vulgaire. Le pauvre homme pensait : « Qu’est-ce que je vais devenir, mon Dieu, si cette dame se trouve mal ? » Mais les mots qu’il employait à la calmer l’excitaient encore. Elle voulut se justifier, expliquer des choses, raconter sa vie, et, bon gré mal gré, le supérieur fut obligé de la suivre dans un récit obscur, entrecoupé, haletant, interminable, où elle se lança tout éperdue, cassant à chaque pas le fil conducteur, sans se préoccuper de savoir comment elle remonterait à la lumière. « Ce nom de Barancy n’était pas le sien… Oh ! si elle avait pu dire son nom, à elle, on aurait été bien étonné. Mais l’honneur d’une des plus anciennes familles de France, vous entendez bien, une des plus anciennes, était attaché à ce nom-là, et on la tuerait plutôt que de le lui arracher. » Le recteur voulut protester, l’assurer qu’il ne tenait à rien lui arracher du tout ; mais il ne parvint même pas à se faire entendre. Elle était lancée, et l’on eût arrêté plus facilement les ailes d’un moulin à vent à toute volée que cette parole qui tourbillonnait dans le vide. Ce qu’elle semblait tenir à prouver surtout, c’est qu’elle appartenait à la plus haute noblesse, que son infâme séducteur, lui aussi, portait de quelque chose sur je ne sais trop quoi, et que, d’ailleurs, elle avait été victime d’une fatalité inouïe. Que fallait-il croire de tout cela ? Pas un mot, probablement, car les réticences, les contradictions abondaient dans ce discours incohérent. Il en ressortait pourtant quelque chose de sincère, d’ému, de touchant même, l’amour de cette mère et de cet enfant. Ils avaient toujours vécu ensemble. Elle le faisait travailler à la maison avec des maîtres, et ne voulait s’en séparer qu’à cause de cette intelligence qui s’éveillait trop, de ces yeux qui s’ouvraient, et contre lesquels on ne saurait prendre trop de précautions. – La meilleure de toutes, dit le prêtre gravement, serait de ne rien garder d’irrégulier dans votre vie, de rendre votre maison digne de l’enfant qui l’habite. – C’est là ma préoccupation constante, monsieur l’abbé, répondit-elle… À mesure que Jack grandit, je me sens devenir plus sérieuse. D’ailleurs, d’un jour à l’autre, ma situation se trouvera régularisée… Il y a une personne qui depuis longtemps me sollicite… Mais, en attendant, j’aurais voulu éloigner l’enfant, l’écarter de ma vie encore troublée, lui faire donner une éducation aristocratique et chrétienne digne du grand nom qu’il devrait porter… J’avais pensé que nulle part il ne serait aussi bien qu’ici pour cela ; mais voilà que vous le repoussez et que du même coup vous découragez la mère de toutes ses bonnes intentions… Ici, le recteur parut ébranlé. Il hésita une minute, puis la regardant jusqu’au fond des yeux : – Eh bien, soit, madame ; puisque vous y tenez absolument, je me rends à votre désir. Le petit Jack m’a beaucoup plu. Je consens à le recevoir parmi nos élèves… – Oh ! monsieur le supérieur… – Mais, à deux conditions. – Je suis prête à les accepter toutes. – La première, c’est que, jusqu’au jour où votre position sera régularisée, l’enfant passera ses congés, ses vacances même, dans notre maison, et ne rentrera plus dans la vôtre. – Mais il en mourra, mon Jack, de ne plus voir sa mère. – Oh ! vous pourrez venir l’embrasser aussi souvent que vous voudrez. Seulement, et c’est là notre seconde condition, vous ne le verrez jamais au parloir, mais ici, dans mon cabinet, où j’aurai soin que vous ne soyez pas rencontrée. Elle se leva toute frémissante. Cette idée qu’elle ne pourrait jamais entrer au parloir, se mêler à cette charmante confusion du jeudi, où l’on se fait gloire de la beauté de son enfant, de la richesse de sa mise et du coupé qui vous attend à la porte, qu’elle ne pourrait pas dire à ses amies : « J’ai salué hier chez les Pères M me de C… ou M me de V…, » de vraies madames, qu’il lui faudrait venir en cachette embrasser son Jack à l’écart, tout cela la révoltait à la fin. Le malin prêtre avait frappé juste. – Vous êtes cruel avec moi, monsieur l’abbé ; vous m’obligez à refuser ce dont je vous remerciais tout à l’heure comme d’une grâce ; mais j’ai ma dignité de mère et de femme à garder. Vos conditions sont inacceptables. Et que penserait mon enfant de… Elle s’arrêta en voyant là-bas, derrière la vitre, une petite frimousse blonde qui regardait, animée par l’air vif du dehors et par une fièvre d’inquiétude. Sur un signe de sa mère, l’enfant entra bien vite : – Oh ! maman, comme tu es gentille… On avait beau me dire non… Je croyais que tu étais partie. Elle lui prit la main brusquement : – Tu partiras avec moi, lui dit-elle, on ne veut pas de nous ici. Et elle sortit à grands pas, droite, fière, entraînant l’enfant stupéfait de ce départ inattendu qui ressemblait à une fuite. À peine avait-elle répondu par un signe de tête au salut respectueux du bon père qui s’était levé, lui aussi ; mais, malgré sa précipitation, elle ne s’enfuit pas assez vite pour empêcher son Jack d’entendre une voix douce murmurer derrière lui : « Pauvre enfant !… Pauvre enfant !… » avec un accent, une compassion qui lui alla jusqu’au cœur. On le plaignait… Pourquoi ?… Il y pensa souvent depuis. Le recteur ne s’était pas trompé. M me la comtesse Ida de Barancy était une comtesse pour rire. Elle ne s’appelait pas de Barancy, peut-être pas même Ida. D’où venait-elle ? Qui était-elle ? Qu’y avait-il de vrai dans toutes ces histoires de noblesse dont elle était obsédée ? Personne n’aurait pu le dire. Ces existences compliquées ont des fortunes si diverses, tant de dessous, un passé si long et si accidenté, qu’on n’en connaît jamais que le dernier aspect. On dirait ces phares tournants qui ont de longues alternatives d’ombre entre les éclats intermittents de leur feu. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle n’était pas Parisienne, qu’elle arrivait d’un chef-lieu quelconque dont elle gardait encore l’accent, ne savait rien de Paris et manquait absolument de genre, au dire de M lle Constant, sa femme de chambre. « Cocotte de province…, » disait celle-ci dédaigneusement. Comme renseignement, c’était un peu vague. Il est vrai qu’au Gymnase, un soir, deux négociants lyonnais avaient cru la reconnaître pour une certaine Mélanie Favrot, qui tenait jadis un établissement de « gants et parfumerie » place des Terreaux ; mais ces messieurs s’étaient trompés et s’excusèrent beaucoup. Un autre jour, un officier du troisième hussards s’avisa de la prendre pour une nommée Nana qu’il avait connue huit ans auparavant à Orléansville. Celui-là aussi fit les mêmes excuses, ayant fait la même erreur. Il y a vraiment des ressemblances bien impertinentes. Pourtant, M me de Barancy avait beaucoup voyagé et ne s’en cachait pas ; mais bien sorcier celui qui eût démêlé quelque chose de clair, de positif, dans le flot de paroles qu’elle débitait à tout propos sur son origine ou sur sa vie. Un jour, Ida était née aux colonies, parlait de sa mère, une créole ravissante, de ses plantations, de ses négresses ; une autre fois, elle était Tourangelle, avait passé son enfance dans un grand château au bord de la Loire. Et des détails, des anecdotes, un dédain merveilleux de rattacher ensemble toutes ces pièces décousues de son existence !
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