PréfaceDANS LA DÉSOBLIGEANTE
Pas un seul disciple d’Aristote qui n’ait remarqué que la nature a, de sa pleine et irréfragable autorité, circonscrit elle-même l’inquiétude de l’homme dans certaines limites. Ses vues à cet égard se trouvent remplies de la manière la plus calme, la plus bénigne, par l’obligation presque insurmontable qu’elle lui impose de travailler à son bonheur et de supporter ses chagrins sans sortir de sa patrie. C’est là en effet qu’elle a distribué avec le plus de prévoyance les objets destinés à partager ses plaisirs et à porter une portion de ce fardeau de peines qui, dans tous les pays du monde, se trouve toujours trop pesant, hélas ! pour une seule paire d’épaules. Nous possédons, j’en conviens, d’une manière un peu imparfaite pourtant, la puissance de propager parfois au-delà de ces bornes posées par la nature nos dispositions à la félicité. Mais elle a voulu que cette faculté même se trouvât restreinte par l’insuffisance du langage, la disparité des liaisons, des entourages qui nous sont étrangers, par le contraste d’une éducation de mœurs, d’habitudes enfin si différentes des nôtres, que la communication de nos pensées et de nos sensations hors de notre sphère native devient ordinairement très pénible, et quelquefois même tout à fait impossible.
Il résulte de là que la balance du commerce sentimental ne cesse point d’être contre le pauvre pèlerin expatrié. Ses moindres besoins lui sont vendus au prix qu’on veut y mettre. Sa conversation même n’est point réputée un objet d’échange sans un rabais considérable ; encore faut-il qu’il ne passe jamais que dans les mains des plus équitables courtiers. Car, quant à certains entretiens qu’il pourrait obtenir seul, et sans leur secours, il ne faut pas être bien habile pour deviner le parti que lui conseille la prudence.
Ceci m’amène par degrés à mon point, et me conduit naturellement (si les oscillations de la Désobligeante ne s’y opposent pas) à la découverte des causes efficientes, et même des causes finales de tous les voyages.
Tous ces désœuvrés qui se déterminent à quitter leur pays, et croient avoir leur raison, ou leurs raisons, pour se répandre à l’étranger, peuvent, ce me semble, les réduire en général à l’une de ces causes :
Infirmité corporelle,Faiblesse d’intelligence,Inévitable destinée.Les deux premières s’appliquent d’elles-mêmes à ceux qui parcourent la terre et les mers, travaillés des maladies de l’orgueil, de la curiosité, de la vanité et de l’ennui, compliquées et subdivisées in infinitum.
La troisième comprend à la fois toute cette phalange que j’appellerai pèlerins martyrs, et plus spécialement ces voyageurs qui achèvent leur route sans bourse délier, ou, comme disaient nos pères, par privilège de cléricature, tels que les malfaiteurs confiés par le magistrat à l’inspection de leurs surveillants, ou ces jeunes gentilshommes que des parents austères, que de cruels tuteurs font voyager sous la direction de gouverneurs instruits, à Oxford, Aberdeen et Glascow.
Il y a bien une quatrième classe, mais si peu nombreuse qu’à peine mériterait-elle qu’on en fît mention, si un ouvrage de cette importance n’exigeait pas une précision et une exactitude scrupuleuses, pour éviter de confondre les nuances. Elle ne comprend que ceux qui traversent la mer et s’établissent à l’étranger, dans le dessein d’épargner, par une foule de raisons et sous divers prétextes, l’argent qu’ils possèdent ; mais, comme ils pourraient s’épargner à eux-mêmes et aux autres beaucoup de fatigues inutiles, en épargnant leurs capitaux dans leur propre pays, et comme d’ailleurs leurs motifs de voyage sont bien moins compliqués que chez les autres espèces d’émigrants, je me contenterai de les désigner sous le nom de voyageurs simples : ainsi donc le cercle entier des voyageurs se réduit à ces points principaux :
Voyageurs désœuvrés,Voyageurs curieux,Voyageurs menteurs,Voyageurs orgueilleux,Voyageurs vains,Voyageurs vaporeux.Viennent ensuite :
Les voyageurs par nécessité,Les voyageurs malfaiteurs et félons,Le voyageur innocent et infortuné,Le voyageur simple.Et enfin ne vous en déplaise,
Le voyageur sentimental,c’est-à-dire moi-même, qui ai entrepris le voyage dont je suis à vous tracer le récit avec autant de nécessité ou simplement de besoin de voyager, que tout autre de cette classe.
Je sais fort bien toutefois que mon voyage et mes observations devant être d’une couleur et d’une projection tout à fait inconnues à mes devanciers, je pourrais insister pour obtenir une niche tout entière à ma disposition ; mais il ne serait pas convenable d’empiéter sur le domaine du voyageur par vanité, en cherchant ainsi à captiver toute l’attention, puisqu’il me reste encore, pour y prétendre, d’autres titres que le vernis lustré et la nouveauté de ma voiture.
Si mon lecteur est lui-même voyageur de profession, il ne lui faudra qu’un peu d’étude et de réflexion sur mes catégories, pour déterminer lui-même le rang et la place qu’il doit y occuper : ce sera déjà un pas de plus dans la connaissance intime de sa propre capacité.
C’est grande merveille, en effet, s’il n’en garde pas quelque légère impression, s’il n’y saisit pas quelques rapports avec les notions dont il a fait son profit jusqu’à ce moment.
Celui qui transplanta le premier la grappe de bourgogne au cap de Bonne-Espérance (observez que ce dut être un Hollandais) ne s’imaginait sûrement pas qu’il s’abreuverait d’un vin semblable à celui que cette même grappe distille sur les coteaux de la France. Un cerveau flegmatique ne spécule pas ainsi ; il cherchait sans doute à se rafraîchir seulement d’une liqueur vineuse et fermentée, sans savoir encore si elle serait bonne ou mauvaise, ou simplement passable. Il avait assez l’expérience de ce monde pour savoir que ses prédilections à ce sujet devenaient inefficaces, et que ce que nous appelons généralement le hasard devait seul préciser la nature du résultat : cependant il est clair qu’il visait au meilleur possible ; et, dans cette espérance, le Batave Mynher, trop confiant dans la force de sa tête et la profondeur de sa prudence, pouvait très bien à la fin les renverser l’une et l’autre dans son nouveau vignoble, et devenir la risée de ses gens, en leur découvrant par trop sa nudité.
Voilà au juste ce qui peut arriver au pauvre voyageur qui met à la voile, ou crève des chevaux de poste à la recherche des connaissances, à travers les États les plus policés de l’Europe.
Sans doute, on acquiert des lumières quand c’est dans cette vue seulement que l’on court la poste ou les mers ; mais ces lumières seront-elles utiles ? ajouteront-elles un prix réel à notre propre valeur ? C’est ce qui n’est plus qu’un hasard de loterie.
Lors même que le joueur en obtient une chance fortunée, il ne doit user de son capital qu’avec bien de la réserve et bien de la sobriété, s’il veut le rendre réellement profitable. Mais, comme dans l’art d’acquérir et le talent de faire un bon emploi, les routes du hasard se trouvent prodigieusement différenciées, je soutiens qu’un homme agirait aussi sagement s’il pouvait se résoudre à vivre satisfait de ce qui est à sa portée, sans emprunter les connaissances de ses voisins, sans éprouver le besoin de cette polissure étrangère, lorsqu’il a le bonheur de vivre dans un pays où tous ces raffinements ne sont nullement indispensables.
Mon cœur a souffert mille fois en considérant combien de sentiers fangeux, combien de mauvais pas le voyageur curieux a souvent dû arpenter et franchir, pour jouir d’un paysage, voir des perspectives, faire de nouvelles découvertes ; toutes choses, comme disait Sancho Pança à don Quichotte, qu’on pourrait obtenir chez soi sans se salir les pieds.
Nous sommes dans un siècle si affluent de lumières, qu’à peine existe-t-il une contrée ou plutôt un seul canton dans l’Europe dont les rayons divers ne se trouvent sous ce rapport traversés par des échanges réciproques. Il en est de la science proprement dite, dans la plupart de ses ramifications, et dans une foule de rencontres, comme de la musique dans certaines rues d’Italie ; les mieux régalés de ce plaisir sont souvent ceux qui ne l’ont point payé. Y a-t-il une nation sous le ciel, et certes je ne parle pas ici par vaine ostentation, j’en prends à témoin ce Dieu à qui je dois un jour rendre compte de cet ouvrage ; y a-t-il, dis-je, un peuple sous le ciel où les connaissances se produisent avec plus d’abondance et de diversité, où les sciences soient plus recherchées, plus convenablement accueillies, plus sûrement acquises ; où l’industrie soit plus encouragée, plus rapprochée de la perfection ; où la nature, prise dans toute son acception, ait désormais moins de frais à faire, et pour tout dire en un mot, où l’esprit puisse se nourrir d’une plus grande variété de productions ingénieuses et caractéristiques ?
« Eh mais ! où donc allez-vous ainsi, mes chers compatriotes ?
– Nous faisions seulement le tour de cette chaise, me dirent-ils, pour y jeter les yeux.
– Je suis bien votre obéissant serviteur, leur dis-je en sautant de la voiture et leur ôtant mon chapeau.
– Vraiment, dit l’un d’eux, et je vis que c’était le voyageur curieux, nous étions émerveillés et en peine de ce qui pouvait causer les oscillations de cette chaise.
– Ce n’était autre chose, lui dis-je que l’agitation d’un auteur qui rédigeait une préface.
– Sur ma foi, dit l’autre (c’était le voyageur simple), je n’entendis jamais parler d’une préface écrite dans une Désobligeante.
– Je crois aussi, lui dis-je, qu’elle eût été bien meilleure dans un Vis-à-vis. »
Comme un Anglais ne voyage pas pour voir des Anglais, je me retirai.