1980. Clinique de la Source, Genève.Kate McNeil haletait, soufflait, gémissait. De plus en plus fort, de plus en plus vite. Cette femme qui s’humiliait dans la chambre voisine, cette femme n’avait aucune décence, aucune tenue, pensa Francine. Cette vulgarité, cette faiblesse, Francine devait les supporter à longueur d’année. La villa des McNeil la narguait de l’autre côté de la route, en face de sa jolie maison, plantée là comme une immense verrue. Pourquoi avait-il fallu que neuf mois plus tôt ce dégoûtant M. McNeil fécondât sa secrétaire ? Les McNeil ne cesseraient jamais de polluer le monde de Francine, ils ne la laisseraient jamais tranquille, pas même le jour de la naissance de sa fille.
Une infirmière s’excusa et ferma la porte. Francine n’entendit plus rien. Elle eut envie de se lever pour l’entrebâiller, mais le bas de son corps ne lui répondait pas, encore anesthésié par la péridurale qu’elle avait exigée à son arrivée. Francine était seule dans sa chambre. Sa fille, qu’elle appellerait Elisabeth, Elisabeth Louise Catherine de Boisseau, dormait quelque part, dans cette clinique hors de prix. Des dizaines de bouquets entouraient le lit de la jeune mère, leur lourd parfum saturait l’air et pesait sur son crâne. Toutes ces fleurs avaient été envoyées par le bureau de Louis. Il n’y avait pas de carte.
Francine se regarda dans le miroir de poche qu’elle avait emporté, elle se trouva un peu grise. Elle souleva le drap, tâta son ventre. Elle retint ses larmes, enfila les bijoux que Louis avait fait livrer pour elle et resta là, assise dans son lit, des sanglots plein le corps.
Des cris et des ballons qui éclatent sortirent Francine de son abrutissement. Patrick McNeil pleurait, riait, gesticulait dans le couloir de la clinique. Il entra dans sa chambre et fut soudain très près d’elle. Il embrassa ses joues, les brûlant de sa moustache, et lui fourra un nourrisson sous le nez. Un fils. Matthew. Matthew Charles Philip McNeil. Elle ne répondit pas à ses questions concernant sa propre fille, elle ne les comprit pas. Il partit en s’excusant. Il ne restait à Francine que la vague odeur de whisky qui suivait toujours M. McNeil, et le souvenir des cheveux roux sur le crâne de l’enfant. Elle grimaça de dégoût.